- L'éveil de la bête
- 1
- Beaupuis, Yannick
- Renaud, Anne
- Renaud, Anne
- Delcourt
- 09/2007
- 978-2-84789-011-2
- 54
- 18710 fois
Patience et longueur de temps… Début 2002, page 32, les lecteurs du numéro de février-mars de Pavillon rouge (regretté magazine de la maison Delcourt) découvrent une silhouette de femme et deux planches au dynamisme flagrant et aux couleurs inhabituelles qui accrochent le regard. L’élogieux commentaire qui accompagne le travail d’Anne Renaud, retenu dans le cadre d’un concours de jeunes auteurs, invite à griffonner son nom dans une marge de carnet : reste à transformer l’essai en « une future belle série d’albums ». Rentrée 2006, l’amateur à la mémoire d’éléphant et au petit carnet croise à nouveau l’intrigante de noir vêtue dans sa librairie, sur un marque-page qui annonce la sortie de Hel le 27 septembre suivant. Pourtant, il faudra attendre près d’un an encore pour découvrir L’éveil de la bête.
L’attente est-elle récompensée ? Inutile de jouer le faux suspense : sans aucun doute. Il y a dans ce premier album suffisamment de caractère et de maîtrise pour en être convaincu. Le style graphique brièvement entrevu des mois auparavant est confirmé sur la totalité de l’album. Les décors d’abord, aux allures monumentales, et notamment les bâtiments sont particulièrement réussis, qu’ils relèvent d’un style ancien ou résolument moderne. Des coursives du nid d’aigles urbain du mécène-collectionneur aux salles d’exposition immaculées en passant par un bloc opératoire plus habitué à la médecine légale qu’urgentiste, tous participent à créer une ambiance indéniablement réussie.
Baignés dans des teintes froides qui donnent un cachet supplémentaire à l’ensemble, ces havres aux volumes étonnants, immergés dans la cité, sont le refuge de personnages qui appartiennent à un microcosme qui rend inévitable leur confrontation. Un monde de silence, d’espaces immenses, propice à amplifier l’impact des scènes d’action. Et là encore, la réussite est au rendez-vous. Le long affrontement (une dizaine de pages de bruit et de fureur !) de la moitié de l’album est un moment de bravoure qui pousse à être vu et revu à plusieurs reprises pour en apprécier le découpage et le rythme (que ceux qui n’ont jamais usé de la touche rewind pour revoir certaines scènes d’"actioners" bien construits et montés me jettent la première pierre). Dans cette ouverture, les coups portent, la violence n’est pas édulcorée, les chairs sont meurtries.
Hel a la carrure des héroïnes modernes qui s’épanouissent le plus souvent dans l’univers des comics : indépendante pour ne pas dire inaccessible, sculpturale sans être artificielle, déterminée et forte, ce qui n’exclut pas les failles. A l’instar de certains de ces congénères nés outre-Atlantique aux facultés hors du commun, elle est hantée par le don qu’elle possède et qui s’accompagne de stigmates. Confirmation est donnée qu’un don n’est jamais aussi convaincant que lorsqu’il a des allures de malédiction.
Ces atouts devraient suffire à étouffer dans l’œuf certaines réserves. La nudité et l’écrin de cuir dans lesquels évoluent le plus souvent la brune détonante aux tatouages tribaux ? Le fait qu’il s’agisse des choix d’une femme affaiblit les attaques de ceux qui crient aux loups des facilités de l’imagerie sexiste. Le numéro d’équilibriste de certains dialogues des deux artistes sculpteurs de chair, à deux doigts du verbiage façon Maurice G Dantec des petits jours ? Ces échanges exigeants sont finalement autant de respirations (paradoxal lorsqu’on retient son souffle pour être certain de ne pas perdre le fil) entre des scènes coup de poing, et participent aussi à installer un climat et à définir ces personnages atypiques. Ils ne seront jamais sympathiques, mais en tant qu’uniques alliés de Hel à l’origine, cela renforce l'isolement de la jeune solitaire. Le pseudo-classicisme du point de départ basé sur une quête d’identité sur fond d’énigmes aux accents mythologiques et de locutions latines ? Il n’y a que lorsque la soupe est mauvaise et qu’elle est dépourvue de toute touche personnelle qu’on blâme le cuisinier d’utiliser de vieux pots. En fin de compte, des réserves toutes relatives qui ne suffisent pas à faire de l’ombre à ce coup d’essai tout à fait enthousiasmant.
A l’heure de refermer ce premier volet à l’architecture qui exhale la minutie et l’envie de perfection, une seule certitude pour le lecteur : il va troquer son carnet pense-bête contre un agenda, prêt à y porter un futur rendez-vous avec son libraire pour la sortie de tome 2 : "See you for Hel".
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