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A lors que Paris était depuis cinq décennies le centre artistique de la planète et qu’encore tout récemment, Pablo Picasso et Georges Braque venaient de renverser la table en inventant le cubisme, la Première Guerre mondiale éclata brutalement. Le conflit allait choquer et marquer à jamais les esprits. Particulièrement ceux des intellectuels et des artistes : comment se positionner devant une telle barbarie et un tel gâchis humain ? Plus grave encore, était-il possible ou acceptable de rester en retrait et de créer, alors que des millions de soldats se faisaient massacrer ? Le moment n’était-il pas venu de tout refuser (idéologie, système, règles sociales) ?

Plus prosaïquement, la question de la survie au quotidien se posait également ; spécialement pour des peintres, des poètes ou des comédiens, la plupart émigrés et en rupture avec leurs autorités respectives. Le hasard des rencontres, la poursuite de bons plans pour gagner quelques sous et la chance ont fait qu’une brochette de créateurs venus des quatre coins de l’Europe se sont (re)trouvés à Zurich en 1916. Menée par Emmy Hennings et Hugo Ball, une bande hétéroclite composée, entre autre, de Marcel Janco, Tristan Tzara et Jean Arp, décide de monter un cabaret, genre à la mode à cette époque. Ceux qui savent chanter, chanterons, les autres réciteront des poèmes et les timides tiendront le vestiaire. Pour la décoration, des œuvres de copains feront l’affaire. Évidemment, quand les amis s’appellent Modigliani, Picasso, Kandinsky, Klee, Jawlensky ou Léger, ça donne tout de suite un cachet à la salle. Le ton était donné, le Cabaret Voltaire sera avant-gardiste, militant et provocateur.

Contre toutes attentes, l’entreprise fera un tabac, mais ne durera qu'à peine six mois. Cependant, avant que les egos et les différences philosophiques prennent le dessus, ce groupe hétéroclite aura eu le temps de publier un manifeste : Dada. L’onde provoquée par cette publication est immédiate et gigantesque. De manière directe ou voilée, le dadaïsme a influencé et influence encore tous les mouvements artistiques du XXe et XXIe siècle.

Catel étant occupée ailleurs, c’est à Kent que José-Louis Bocquet a confié les illustrations de cet épisode crucial de l’Histoire de l’Art. Le scénariste a repris l’approche et la structure de ses biographies à succès précédentes (Olympe de Gouges, Joséphine Baker, etc.) : grosse pagination, détails à foison, distribution pléthorique et trombinoscope en fin d’ouvrage. C’est parti pour plus de deux cents pages d’anecdotes et de rappels et de moments clefs. Vue la richesse du matériel, la narration s’avère dense. Pour autant, l’écriture précise de Bocquet s’avère très bien mise en image par le dessinateur d’Elvis - Ombre et lumière. Résultat, malgré l’avalanche continue d’informations et de personnages, la lecture reste parfaitement accessible.

Admirablement mis en contexte, l’album se montre finalement très classique dans sa facture, un peu en dépit de son sujet central d’ailleurs. Cabaret Voltaire ose néanmoins quelques touches plus détonantes ici et là. Principalement habillées par une élégante bichromie bleutée, les planches se voient parées de couleurs plus criardes dès que le rideau se lève sur les prestations disruptives de cette troupe d’esprits libres. Pas de doute dans ces temps sombres (et zurichois), l’Art apporte la lumière et fait bouillir les sangs ! Ce n’est peut-être pas grand-chose face aux souffrances qu’endure les populations, c’est pourtant la seule réponse possible afin de ne pas sombrer dans la folie ou le désespoir.

Moins connu ou médiatisé que le Surréalisme, le Dadaïsme est pourtant un pivot majeur de l’Histoire de l’Art et de la pensée critique. Complet et très engageant, Cabaret Voltaire offre une porte d’entrée idéale à tous ceux qui voudraient en savoir davantage.

Par A. Perroud
Moyenne des chroniqueurs
7.0

Informations sur l'album

Le cabaret Voltaire

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