Chronique : Ignorants (Les)

Par F. Mayaud le 10/10/2011

© Futuropolis /Davodeau 2011
 
L’idée qui a amené cet album est énoncée comme suit en quatrième de couverture : « Étienne Davodeau est auteur de bande dessinée, il ne sait pas grand-chose du monde du vin. Richard Leroy est vigneron, il n’a quasiment jamais lu de bande dessinée ». Pendant un peu plus d’une année, les deux hommes vont partager leurs savoirs et leurs ignorances dans les deux domaines précités. Le contrat tacite ne se limite pas à une intention de principe : l’auteur donne le coup de main sur le terrain au vigneron, lequel consacre une partie de son temps libre à la lecture des albums conseillés par le premier.

Ça commence par la "taille", une saine activité, vivifiante, silencieuse et bavarde, qui s’étend sur environ trois mois, de janvier à mars. Richard a l’œil bienveillant sur le coup de sécateur de son élève ; Étienne se laisse envahir par la beauté paysage. Il en restitue le caractère fantomatique au moyen d’un lavis plus ou moins dilué qui rend à merveille les pieds de vignes décharnés qui se dessinent dans la brume. TGV, direction Tournai, en Belgique, pour l’impression du second tome de Lulu femme nue. Richard constate le soin apporté par Étienne dans le réglage des couleurs qui précède le lancement du tirage - ils vont vite se rejoindre autour de cet amour du travail bien fait - et marque définitivement son territoire quant au choix du vin qui accompagnera leur repas au restaurant. Il y a des questions sur lesquelles il n’y a pas à tergiverser !

D’un côté, le savoir, dispensé de part et d’autre avec passion, et de l’autre, et c’est sans doute là que se situe une bonne part de la magie de ce livre, l’émerveillement de l’ignorant. L’innocence dans la découverte d’un domaine méconnu réserve parfois bien des surprises et est aussi une belle façon de remettre à leur place pour le sachant quelques évidences un peu vite établies par le milieu, si tant est qu’il accepte de prendre un certain recul, et c’est ici le cas. Alors, perspicace, Richard, quand il fait part à Étienne de ses réticences lors d’une exposition consacrée à Moebius ? Perspicace, Étienne, quand il admet préférer tel vin à tel autre, pourtant bien plus coûteux ? Soudain, vient l’instant de grâce, quand l’un des néophytes vole de ses propres ailes. Il en va ainsi de cette acquisition par Richard d’une pépite confidentielle de Dominique Goblet, Faire semblant c’est mentir, au festival de Bastia, après qu’il l’a entendue parler de son travail, qu’il a vu certaines de ses planches présentées à cette occasion.

Ce livre a quelque chose de parfait, non pas d’un point de vue technique - même si cet effacement de la technique au service de la narration témoigne d’une maîtrise édifiante -, mais dans l’absolu, parce qu’il y a dedans des petits riens extrêmement forts amenés avec une sobriété remarquable. Davodeau parvient à exprimer dans ce livre les sensations les plus anodines, les plus insignifiantes, qui sont parfois celles qui figent le corps pendant quelques secondes dans un état de contemplation et de bien-être total. Pourquoi ? Peut-être parce que son dessin donne à sentir les éléments : le sol, le ciel et les saisons. Peut-être aussi parce qu’il ramène son lecteur sur terre, à travers des choses simples, profondément humaines, alors même que notre société est embarquée dans une course effrénée vers… vers quoi d’ailleurs ?

Étienne Davodeau, lui, prend son temps, tout du moins en apparence, parce que la concrétisation de ce pavé d’un peu plus de 250 planches n’a pas dû se faire toute seule ! Les ignorants est un livre profondément positif et sans aucun doute l’un des albums les plus aboutis de cet auteur reconnu à ce jour ; c’est dire !

Par O.Boussin


Un travail au long cours, solitaire, dans la répétition quotidienne d’un geste maitrisé, au milieu des plants de vignes ou à la planche à dessin… Une année de soins attentifs, patients, soudainement consommés en quelques jours de fébrilité minutieuse, prestes vendanges ou tirage d’imprimerie… Les salons où l’on croise estimés confrères, amateurs éclairés, et ces curieux spécimen, buveurs d’étiquettes ou chasseurs de dédicaces… Décidément, nombreuses sont les similitudes entre l’activité du vigneron et celle de l’auteur de bande dessinée.

Au fil des saisons, Les ignorants que sont Etienne et Richard vont entrevoir l’élaboration, la maturation, la réalisation de leurs travaux respectifs. Transmissions de techniques, mais aussi échanges sur leurs motivations, leurs attentes, la finalité de leurs démarches, autant d’occasions de déchiffrer ces deux caractères qui se livrent. Tout en lavis subtils et délicats, le pinceau de Davodeau excelle dans le rendu des paysages angevins comme des sentiments les plus infimes des protagonistes, sensibilité qui est la marque même de l’auteur.

Pétrie d’humour, de moments complices, de rencontres enjouées, la matière première de cet ouvrage n’est cependant pas l’ignorance, mais le partage. Le plaisir de faire découvrir sa passion, son métier, son éthique de vie, et le plaisir de découvrir en bonne compagnie ce qui nous rapproche et nous différencie, voilà bien ce qui est au cœur de cette initiation croisée. Avec au bout du chemin, la griserie que procure la connaissance, alliée à la liberté que laisse l’ignorance, ou mieux, l’innocence. C’est un bien joli viatique que nous donne Etienne Davodeau, un manuel de savoir vivre, de savoir apprécier, de savoir savourer : les mets, les instants, les idées, les œuvres, et par delà, les hommes… un livre doucement épicurien et joyeusement profond.

Que le lecteur soit bédéphile compulsif, et s’enthousiasme d’ainsi pénétrer l’intimité créative des Gibrat, Guibert, Mathieu ; qu’il soit œnophile passionné, et s’enflamme de percer les mystères de la vigne et arcanes de la vinification ; qu’il ne soit rien de cela, mais simplement curieux, sensible à la beauté des paysages d’hiver, à la douceur des amitiés partagées, à l’amour du travail bien fait, à la chaleur des sentiments humains, oui, ce lecteur là y trouvera son compte, et bien plus encore.
F. Mayaud
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Extrait : Ignorants (Les) Les ignorants Futuropolis © Futuropolis
Davodeau 2011
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