Le trait noir, épais et incertain, de Damien May, nouveau venu dans la bande dessinée, bluffe par sa maîtrise. Proche de celui de Baudoin, notamment dans son aspect effleuré qui donne à la gestuelle un caractère très esthétique sans en avoir l’air et des poses langoureuses à souhait. C’est aussi vrai dans la représentation qu’il propose de la ville - Marseille se substituant à Nice dans le cas présent -, d’où il parvient à extraire une certaine beauté du glauque, et de la mer, propice à exprimer le mouvement. Les plans rapprochés sur les visages féminins mettent en évidence des lèvres pulpeuses et des yeux grands ouverts qui font, eux, penser à la touche de Vivès, mais en version noir et blanc. Une certaine sensualité s’exhale de ce dessin, sans pour autant verser dans une quelconque vulgarité. Pour autant, Damien May parvient à imposer son style au milieu de ces influences - avérées ou non -, notamment dans une expression plus anguleuse des formes qui convient bien à l’esprit de cet album qui n’est pas que « Luxe, calme et volupté ». Enfin, il excelle dans la gestion de l’espace : jouant dans ses cases avec le cadrage, la profondeur et l’éclairage, il parvient à rendre une atmosphère faite d’extrêmes où se côtoient sordide et poésie, violence sourde et calme létal.
Le récit peine cependant à démarrer, se perdant un peu dans une mise en place un brin poussive qui aurait gagné à être condensée. De même, les considérations du personnage principal sont sans doute un peu surfaites, cédant parfois à l'inclinaison verbeuse. Il serait néanmoins dommage de s’arrêter à ça, tant le graphisme est remarquable, mais aussi parce qu’une fois que le grain de sable vient perturber la froide mécanique qui anime la tueuse, le scénario devient véritablement prenant. Les protagonistes gagnent alors en épaisseur, leur part d’ombre prenant le dessus sur le reste, laissant dès lors planer l’incertitude quant à l’issue de cette confrontation d’âmes perdues.
En dépit d'une mise en route hésitante, Tueuse est non seulement un très bon polar et, surtout, marque l’entrée en scène d’un dessinateur fort talentueux.
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