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n collier avec un pendentif d’ambre. C’est la récompense que reçoit Thorgal pour avoir mis en fuite trois gredins disposés à détrousser une jeune femme. Sitôt son foyer retrouvé, il offre le bijou à Aaricia. L’espiègle Jolan s’en empare. Le garçon sombre alors dans un sommeil inquiétant.
Avec La déesse d’ambre, sixième volume du spin-off Saga, Valérie Mangin et Christophe Bec rendent à leur tour hommage à l’un des héros de leur jeunes années dans un « récit complet » selon l’étiquette de l’époque. Dans un format plus généreux que l’ordinaire A4 des premières aventures et une pagination confortable (de quatre vingts à cent vingt planches) qui permet de ne pas subir trop d’ellipses précipitées, le terrain de jeu offert aux auteurs est confortable, en particulier pour le dessinateur.
Christophe Bec ne cache pas son plaisir de revenir dans un univers dont il maîtrise les codes. Maître des altitudes (Bunker pour ne retenir qu’une référence dans sa copieuse bibliographie) comme des profondeurs (Prométhée, Deepwater prison, Sanctuaire) invite autant à lever les yeux vers des sommets rocheux (pas si hautes les côtes scandinaves mais l’entrée en matière donne le ton) ou vers des constructions humaines monumentales propres au style fantasy (le palais d’Huldra) qu’à regarder sous ses pieds, dans les entrailles de la terre (la mine d’ambre). Inexistence publié en 2023 démontre son expertise à explorer et exploiter le très haut et le très profond, annonçant aussi la couverture de ce Thorgal vu par.
Même lorsqu’il se contente d’une surface plane – la mer, par exemple – Bec refuse la facilité. Pas de « mer d’huile » ici, mais des embruns, des assauts de pirates et des passages périlleux comme la Passe Noire. Le plaisir du grand récit d’aventure graphique, où chaque planche impose une météo, un relief, une texture, est bien présent.
S’il fallait en rester là, d’aucuns reprocheraient à Thorgal de pantoufler mais Bec est aussi un expert en créatures extraordinaires et / ou aux gabarits hors normes (Carthago). L’enfant des étoiles devra alors affronter un bestiaire xxl composé de licornes de mer, loups énormes, libellules géantes à l’allure de moustiques et autre mutation gigantesque d’une déesse passablement courroucée.
L’espace d’une bonne centaine de pages, la mise en images multiplie les angles, varie les formats de cases et n’oublie jamais de cadrer de près les visages lorsque les protagonistes ont quelque chose à dire ou à penser.
Et c’est peut-être sur ce point qu’il faut allez chercher la paille dans l’œil d’Odin. Pas de souci, du côté du viking découvert dans le Journal de Tintin un matin de mars 1977 ; il est, comme à son habitude, remarquable dans son rôle d’intercesseur : de négociateur entre dieux et mortels, père et mari irréprochable, figure de droiture dans un monde brutal. L’intrigue, bâtie sur une malédiction tout ce qu’il y a de plus classique, tient la route même si elle ne cherche pas à désarçonner le lecteur, et la petite charge contre la cupidité passe sans forcer le trait. Ce sont plutôt les monologues, les pensées qui s’échappent des crânes, surtout dans les premières pages, qui sonnent parfois un peu faux, comme si la voix de Thorgal et des siens hésitait à se caler sur le timbre originel. Pas de quoi décorner cependant la chèvre qui fait la fierté de celui dont la prochaine mission consistera à construire une bergerie.
Pour compenser cette gêne, il faut signaler que Valérie Mangin et Christophe Bec s’acquittent de l’indispensable référence aux épisodes passés de la saga et aux origines du héros avec une économie et une efficacité à souligner : deux cases ! C’est à mettre à leur crédit quand le souvenir du traitement réservé à des figures iconiques de la série revient hanter le fan (il ne faut pas toucher à Au-delà des ombres, jamais).
Deux cases ? Pas tout à fait. Chacun se souvient de Jolan écrivant sur la plage en ouverture du tome 8… Mais ceci est une autre histoire, qui donnera peut-être un album aussi plaisant que La reine d’Ambre refermé avec le sentiment d’avoir lu un vrai Thorgal.








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