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Le baron (Masbou) Le Baron

19/10/2020 5297 visiteurs 8.0/10 (3 notes)

V éritable Cyrano de Bergerac allemand, Karl Friedrich Hieronymus, baron de Münchhausen fait partie du club très select des personnages réels cannibalisés par leur légende. Petit noble ayant fait une carrière militaire, il était également un conteur hors-pair qui aimait enjoliver ses souvenirs pour le plus grand plaisir de son auditoire. Ses « mémoires », rassemblées et éditées par l’écrivain Rudolf Erich Raspe, sont rapidement devenues un best-seller à travers l’Europe du XVIIIe siècle, le transformant par la même occasion en une personnalité loufoque à la limite de la folie. Deux cent cinquante ans après, le Baron est toujours là, ses péripéties continuent de ravir les lecteurs et une maladie psychiatrique grave porte même son nom. Tout ça pour quelques racontars partagés autour d’un bon verre ?

Il est des associations qui tombent immédiatement sous le sens. Jean-Luc Masbou illustrant Münchhausen fait partie ce celles-ci. En effet, qui pouvait mieux transfigurer ces aventures extraordinaires que le co-créateur de De Cape et de Crocs ? Une simple adaptation aurait certainement déjà été une excellente nouvelle, mais l’artiste a vu plus grand et bien lui en a pris. S’il reprend les épisodes attendus, il a élargi le propos et propose une série de mises en abyme impressionnante, ainsi qu’une réflexion sincère sur le rôle salvateur de l’imagination dans l’univers matérialiste qui nous entoure.

Privé d’auberge par son austère femme, Karl Friedrich vivote tristement sur ses terres. Orphelins de leur héros favori, les villageois font également grises mines. Servant d’étincelle, l’arrivée d’un colporteur proposant un recueil, jusqu’alors inconnu, des exploits du Baron rallumera la faconde du vieil homme. Dans le même temps, Masbou rejoue, en le réorganisant avec malice, le texte d’origine. Quel livre détient la vérité ? Ces histoires sont-elles possibles ou tout a-t-il été inventé ? Qui dit vrai ? Qui affabule ? Est-ce vraiment si important de le savoir ? Le narrateur, les protagonistes, ainsi que le lecteur et l’auteur, sont mis devant leurs responsabilités. Bien malin celui qui aura le dernier mot.

Ce tour de force scénaristique est « emballé » dans un écrin époustouflant. Tel un Jean Dytar qui change de style d’un album à l’autre, le dessinateur a varié son approche graphique pour chacun des nombreux sous-récits. Dessin au trait façon gravure, illustrations de contes populaires, théâtre d’ombre ou de marionnettes, etc., le résultat est tout bonnement merveilleux. L’ensemble est habillé par de formidables couleurs chaudes et enveloppantes. Pas de doute, beaucoup de passion et d’amour ont été utilisées dans la réalisation de ces pages.

Le matériel de départ était déjà immense, cette version BD arrive à le sublimer. Superbe visuellement, infiniment drôle et touchant, Le Baron est une réussite à tous les points de vue et se profile d’ores et déjà comme un incontournable.

Par A. Perroud
Moyenne des chroniqueurs
8.0

Informations sur l'album

Le baron (Masbou)
Le Baron

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L'avis des visiteurs

    bd.otaku Le 26/11/2020 à 13:19:03

    Alain Ayroles et Jean-Luc Masbou ont travaillé durant 20 ans sur « De Cape et de crocs ». A l’issue de cette série, Ayroles nous a proposé (avec Guarnido) « les Indes fourbes » qui mettait en scène le roi des affabulateurs Don Pablos de Ségovie ; Masbou nous invite, de façon similaire, à nous pencher sur un mythomane très célèbre, le baron de Münchhausen, dans « le Baron » paru aux éditions Delcourt. Il avait été popularisé grâce au cinéma et aux films de Méliès, Von Baky et surtout de Terry Gilliam, mais saviez-vous qu’il avait réellement existé ? Grâce à Masbou nous découvrons bien des histoires cocasses et méconnues du célèbre aristocrate ainsi qu’un baron pas si perché que cela ! Cet album où il officie en tant qu’auteur complet lui permet, en outre, de se livrer à une réflexion sur les rapports du réel et de l’imaginaire et sur l’importance des conteurs …

    L’histoire proprement dite commence lorsqu’un colporteur arrive dans le petit village de Bodenwerder et propose à la vente parmi ses étoffes, son tabac et son fil à coudre un livre « fraîchement imprimé, luxueusement, pour petits et grands » qui s’intitule : « les fabuleuses aventures sur terre et sur mer du baron de Münchhausen », les villageois en restent cois : leur seigneur local est devenu un personnage de fiction ! Le colporteur est tout aussi surpris : lui qui a lu ce livre dix fois rêverait d’entendre le baron lui conter ses aventures en chair et en os … Mais voilà qui va être difficile car cela fait trois ans que le baron n’a plus mis les pieds à l’auberge « du boulet de canon » sans doute à la suite d’une dispute conjugale … Ses anciens commensaux vont s’évertuer à le faire changer d’avis …

    L’album est composé d’un prologue avec l’auteur comme narrateur, d’une notice biographique, d’un récit cadre à l’aquarelle et de récits encadrés (les histoires contées par le baron à ses différents interlocuteurs) dans des styles différents. Il se termine par un double épilogue. Malgré les récits enchâssés et la multiplication des narrateurs (auteur, narrateur omniscient, le Baron et le garde-chasse), la narration reste très fluide d’autant que la différence des styles graphiques marque bien le passage de l’un à l’autre.

    Ceci constitue l’originalité de cette recréation : alors que « Les aventures du baron de Münchhausen » n’étaient pas reliées entre elles mais formaient une collection de contes sans vraiment d’ordre logique, Masbou va en faire un ensemble bien plus cohérent grâce au fil rouge que constitue l’enjeu de faire venir le Baron à l’auberge pour que le colporteur l’entende de vive voix. On voit donc se succéder le garde-chasse, le capitaine puis le bourgmestre qui viennent supplier le Baron d’accéder à leur requête. Et le Baron va raconter à chacun différentes histoires selon la personnalité de son auditeur : à Gustav le garde, il contera des histoires de chasse, au capitaine, sa campagne de Russie, tandis qu’il confie au petit Hans l’aide jardinier comment il est monté sur la lune grâce à un pois de Turquie ou au cuisinier FriedHold comment il a atterri sur une île composée de fromage aux arbres qui portaient des pains frais.

    Le scénario est intéressant parce que, d’une part, Masbou choisit de mettre en relief des histoires moins connues des « aventures du Baron de Münchhausen » que celles qui ont été popularisées et surtout parce qu’il décide, d’autre part, de se focaliser sur le « vrai » Baron qui a eu la particularité d’être « fictionnalisé » de son vivant ainsi que le rappelle la notice biographique présentée en chromos d’Epinal au début.
    Le personnage éponyme est le seul à être « fouillé ». Les autres sont expressifs mais assez caricaturaux. On a les bons vivants « gentils » ronds et rougeauds et les personnages plus austères avec un profil d’aigle (Jacobine Münchhausen) mais ce n’est guère gênant car ils sont là pour donner la réplique au Baron et servent de faire-valoir pour en établir un portrait en creux. Ainsi, même s’il a désormais donné son nom à une maladie psychiatrique (le syndrome de Münchhausen), ce dernier apparait très humain, drôle et touchant. Il est proche de ses gens car il s’adresse avec gentillesse au petit aide -jardinier, dîne et discute d’égal à égal avec son cuisinier ou son garde-chasse. Il ne se sent pas à sa place chez le Vicomte matérialiste et snob. Il a du mal également avec sa légende : il ne supporte plus qu’on lui parle du boulet de canon, raconte la séduction de Catherine de Russie (celle de Vénus est aussi brièvement évoquée dans la planche « best of ») mais n’arrive pas du tout à amadouer sa femme ! En lisant ses propres aventures, il regarde ses mains pleines de taches de vieillesse et s’interroge sur ce qu’il est devenu. C’est mélancolique et ça parle au lecteur… Masbou en fait, enfin, l’alter ego de son père dans le prologue : ce dernier était un résistant et aimait raconter des histoires de guerre truculentes comme une sorte d’exutoire à l’horreur vécue et c’est ce que dit le baron à sa femme. Cela permet donc une réflexion sur l’art, sa nécessité, son bien-fondé dans une époque matérialiste et c’est particulièrement bienvenu en cette période troublée dans laquelle certains ont tendance à considérer les artistes comme non essentiels.

    Mais ce qui rend vraiment « le Baron » abouti, ce sont les « exercices de style » qui le constituent et forment un régal pour les yeux ! Dès le prologue, pas moins de trois styles différents sont convoqués (voire quatre avec l’hommage à Folon). Mais cette page d’ouverture est l’œuvre collective de Masbou, Jean-Luc Loyer et Turf : trois dessinateurs comme… les trois auteurs des « Aventures du baron » Münchhausen lui-même puis Raspe puis Bürger !

    Le reste de l’œuvre est assuré par Masbou seul cependant et c’est un véritable tour de force ! La mise en page est inventive et s’affranchit souvent des cases et même de la planche (nombreuses pleines pages). Les styles graphiques se multiplient à la fois pour le dessin et pour le lettrage et l’on saluera le remarquable travail de Nadège Gaudin sur ce dernier. Le récit cadre (le Baron et les villageois en 1787) est exécuté dans le style « De Cape et de crocs » à l’aquarelle, les récits encadrés varient. On a ainsi une technique semblable aux Images d’Epinal pour la notice biographique, d’autres qui rappellent les motifs de la toile de Jouy pour les histoires de chasse, la campagne de Russie semble sortie d’un livre de conte illustré par Bilibine (le dessinateur reprend même ses frises cadres), les aventures contées au cuisinier le sont à la sanguine et l’on en a également d’autres mises en scène sous forme de petit théâtre de marionnettes, d‘ ombres chinoises et même de collages rococos avec motifs floraux pour la page pot-pourri de ses exploits les plus célèbres!


    « Le Baron » est un très bel objet-livre : grand format, dos toilé, titre gaufré et doré, beau papier épais, cahier graphique final (avec des recherches de personnages, reproduction du storyboard en intégralité et des essais de couverture) ; on dirait une édition collector ! Et l’intérieur est à l’avenant : on en prend plein les yeux tant le graphisme est superbe et varié. L’on s’amuse beaucoup grâce aux savoureuses mises en abyme et au scénario jubilatoire et l’on éprouve un tantinet de mélancolie devant la fuite du temps et le vieillissement du héros. Enfin on apprécie la profondeur de cet album puisque Masbou fait de son protagoniste un double de lui-même et des artistes qui font ce métier « pour être lus, aimés, connus, enchanter les gens ». A travers ce personnage il rend hommage à l’art et aux auteurs qui émerveillent et nous permettent de garder notre âme d’enfant. Un album parfait pour (re) donner ses lettres de noblesse au 9eme art !

    Shaddam4 Le 12/11/2020 à 15:13:49

    Après vingt ans passés en compagnie du loup, du renard et du lapin les plus bavards de la BD, Alain Ayroles et Jean-Luc Masbou se sont quittés, pour nous proposer à une année d’intervalle deux magnifiques ouvrages comme les joyaux majeurs de leur carrière: Les Indes fourbes pour Ayroles (avec Guarnido) et donc, ce Baron (de Münchhausen!) pour Masbou. Et l’on peut dire qu’à la lecture des deux ouvrages, au thème très proche, l’on n’est pas surpris que les deux compères se soient si bien entendus sur la saga De capes et de crocs!

    le Baron traite de la création, de l’imaginaire et des raconteurs d’histoires. Moins sophistiqué que le premier, l’ouvrage de Masbou profite cependant du trait si particulier et de cette colorisation que l’on a tant aimé sur De capes… En pleine possession de ses talents, doté d’une pagination et d’un format royaux, l’auteur utilise les multiples récits fantasmagoriques du Baron pour nous gratifier d’une variété impressionnante de style, chaque séquence adoptant tantôt l’apparence des gravures du XVIII° siècle, tantôt les albums graphiques russes, la sanguine ou l’image d’Epinal. Comme album de dessinateur ce Baron est donc un véritable régal pour peu que les faciès outranciers de carnaval de Masbou vous siéent. Ce sera là, comme souvent lorsque l’auteur assume les deux rôles, la limite de l’ouvrage qui, s’il est touchant et sympathique, ressemble plus à un exercice de style qu’à un scénario machiavélique comme a su le faire son comparse.[...]

    Lire la suite sur le blog:
    https://etagereimaginaire.wordpress.com/2020/11/11/le-baron/

    Pierrot de la lune Le 08/11/2020 à 23:01:03

    J'avais un a priori positif sur cet album avant même de le dévorer car je savais que le dessinateur de "De Capes et de crocs" était à la manœuvre. Le résumé de l'album quant à lui me donnait envie de me plonger à corps perdu dans l'histoire. L'un dans l'autre, je peux dire que je n'ai pas été déçu. Le dessin est magnifique et l'alternance entre l'histoire principale et les histoires racontées par le baron, avec le changement de graphisme apporte une originalité bienvenue qui permet au lecteur captivé de ne pas perdre le fil du récit tout en profitant d'expériences visuelles variées détonantes. L'humour est très bien dosé, et le personnage principal bien plus complexe qu'il n'y paraît. On notera des références (ou clins d’œil) plus ou moins implicites à "De Capes et de Crocs". Sur le fond de l'histoire je m'attendais davantage à une accumulation d'histoires burlesques sans véritablement de lien ni de plus value apportée à l'album. C'était ma principale crainte à vrai dire. Force est de constater que l'auteur n'est pas tombé dans cet écueil. Tout est parfaitement à sa place. Chaque histoire racontée par le baron revêt un intérêt et l'intérêt du récit réside selon moi dans la personnalité du baron. A travers lui, c'est toute une réflexion qui se noue autour du rapport à la vérité vis à vis de l'imaginaire. Une véritable ode à la rêverie qui permet au lecteur, en ces temps moroses, de s'échapper véritablement par l'esprit à défaut dé se mouvoir par le corps. L"autre réflexion explicite concerne l'angoisse existentielle d'un personnage empreint d'humanité (qui à bien y réfléchir n'a rien d'un guerrier sanguinaire), qui au fond souhaite échapper à la dure réalité d'un monde pour le refaçonner selon son imaginaire tout en se questionnant sur la trace qui subsistera de lui après sa mort. Cet album exprime avec une grande habileté la force des mots face à la dure réalité des maux. Bref je le recommande sans réserves.