- Rocher rouge
- Borg, Eric
- Sanlaville, Michaël
- Sanlaville, Michaël
- Casterman
- 01/2009
- 978-2-203-01696-5
- 120
- 6747 fois
Au cinéma, les films « de genre » ont enfin gagné leurs lettres de noblesse ou sont tout du moins sortis du placard dans lequel ils étaient confinés. C’était bien le moins qu’on puisse faire alors qu’ils ont permis à bon nombre de jeunes auteurs de mettre le pied à l’étrier pour proposer des métrages qui laissaient entrevoir une bonne dose de créativité et de caractère. Il a révélé quelques grandes signatures d’aujourd’hui, qui ont élargi leur registre, certains retournant de temps à autres à leurs premières amours avec gourmandise. Depuis une dizaine d’années, même l’Hexagone y est venu, même si le succès se mesure plus en termes d’estime et de découvertes enthousiastes dans son salon que de files d’attentes aux guichets des cinémas et de tapis rouges déployés par les institutionnels garants de la bonne tenue du 7ème Art.
C’est que « le genre », outre le fait d'être un créneau pour les débrouillards sans grand budget, ça vient gratter là où on n’a pas forcément l’habitude. Et outre une bonne dose de vitamine inoculée à la pellicule, il n’hésite pas à rentrer dans le lard, à jouer la carte de la distanciation – indispensable -, et de temps à autre celle de l’érotisme. Ensuite, tout est question de dosage et consiste à faire la part entre ce qui est nécessaire à l’histoire et ce qui la fait basculer dans le Grand-Guignol et le gratuit.
Sans savoir réellement s’il s’en revendique, Rocher rouge mériterait en tout cas une place sur la photo de famille de ses dignes représentants. Tout est là : le dynamisme, les chausse-trappes destinées aussi bien aux protagonistes qu’au lecteur, les moments de tension, une pointe d’humour, des jeunes gens qui ne dissimulent ni leurs motivations ni leur corps lorsque c’est nécessaire et une fin digne de ce qui a précédé. Ni la classique histoire de monstre que les auteurs nous placent devant les yeux, ni un slasher traditionnel dont ils exhibent les ingrédients incontournables pour mieux dissimuler leurs intentions. Si légende locale et si jeunes fils et filles à papas inconséquents et sexy il y a, c’est la manière dont les Borg et Sanlaville jouent avec les codes et les poncifs inhérents au style qui est particulièrement réjouissante.
Ils se permettent de remettre plusieurs fois le couvert au cours de la bonne centaine de pages que compte l’album, avant même qu’on ait eu le temps de mâcher convenablement ce qu’on croyait être le plat principal. La bouche pleine, le convive voit son assiette presqu’arrachée tandis qu’une autre est balancée sur la table et sème à nouveau le doute sur le contenu véritable du menu. Ce sont les auteurs qui ont assimilé, digéré, ce qu’ils servent ici. Une légende séculaire grossièrement épicée couleurs locales. Un « survival » joué par des gosses de riches qui n’ont pas la carrure pour s’en sortir. Une comédie style « sea, sex, sun, sex & sex » calibrée pour les mangeurs de pop-corn. Une chasse à l’homme reposant sur un motif qui n’appartient plus aux thèmes chers à l’anticipation dans ce qu’elle a livré de plus cynique. Prises indépendamment les unes des autres, les saveurs sont connues, les recettes aussi mais c’est bien la virtuosité du service qui étonnera les vieux routiers du « genre », qui en avaleront leurs références. Les autres vivront l’expérience selon leur inclinaison : baptême pour les uns, dépucelage pour les autres. Ensuite, le souvenir qu’on en garde…
Comme pour ses petits frères des salles obscures, c’est la mise en scène qui fait qu’on remarque Rocher rouge, à la fois efficace, maline et qui s’y entend dans l’exercice qui consiste à tendre et détendre l’élastique - non pas des maillots de bain, quoique… - mais de la tension. Le piège des dialogues, dont la vacuité s’est souvent révélée fatale, est évité, et, mieux, exploité. Autre facteur de cette réussite : la mise en images. Elle joue sur la variété des plans pour imprimer rythme et variation d’intensité dramatique et le couple qu'elle forme avec les couleurs câline et cajole d’abord pour mieux plonger spectateurs et héros dans l’horreur de la fin de parcours.
« C’est pour mieux te leurrer, mon enfant ». Telle pourrait être la devise du petit Rocher rouge. Il se mange sans faim et laisse un sacré appétit pour découvrir ce que ses auteurs proposeront à l’avenir.
» Interview du scénariste, Eric Borg
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