Que les puristes se rassurent, la trame est préservée dans ses grandes lignes. Certes, l’excroissance à géométrie variable, véritable révélateur de mensonges, ne bougera pas d’un iota. Certes Gepetto n’a pas grand chose d’un brave, si ce n’est dans l'acception railleuse du terme. Certes Pinocchio n’est pas de bois et Jiminy un cafard, mais cette adaptation quelque peu dévoyée conserve une part de sa genèse. Maintenant, Winshluss ne s’est pas cantonné à corrompre l’univers de Carlo Collodi - cela eut été petit -, mais tape avec un plaisir non dissimulé sur quelques mythes. Pour certains, il rentre franchement dans le vif du sujet (La mort ou tchi-tchi, l’honneur de Blanche Neige sera-t-il souillé ?), pour d’autres, l’interprétation et le vécu du lecteur seront sollicités pour trouver des clins d’œil appuyés (The wall avec un « Run like Hell » éructé à gorge déployée, Le roi et l’oiseau ou le culte de la personnalité, un Star wars furtif, …) et des revisites surprenantes (la parabole du fils prodigue). Bref, à la fois sans limites et tout en maîtrise, l'auteur fait preuve d’une propension remarquable à doser le contenu avec justesse : le ton est le bon et la pilule un plaisir à gober !
Mais son art ne s’arrête pas là et trouve son apothéose dans sa manière de raconter. Si l’impression de partir dans tous les sens prédomine de manière jubilatoire au démarrage, elle ne va pas sans poser la question du « et après ? ». Au risque d’en dévoiler plus qu’il n’en faut, il faut reconnaître que ce bougre de Winshluss retombe avec une belle constance sur ses deux pieds. Derrière le désordre ambiant, se cache une mécanique digne des horloges suisses. Le sens de la narration et l'agencement réfléchi du livre rendent la lecture d’une fluidité agréable au possible. Les éléments s’enchaînent avec simplicité et logique, aussi bien dans le temps qu’au sein d’une seule et même case où la poésie des tons pastels (si, si, parole !) côtoie l’abject et le drôle. Quand le naïf rencontre l'inquiétant. Mais ce bordel organisé va plus loin, Winshluss se lance dans une croisée des styles graphiques des plus appropriées, toujours avec ce sens de l’équilibre et de la pondération quant à leur utilisation, mais sans brider pour autant son imagination fabuleuse et ses délires géniaux. Il alterne ainsi, à la manière de thèmes musicaux, des atmosphères variées qui collent à la peau des personnages auxquels ils font écho. C’est ainsi que cette grosse feignasse de Jiminy écope d’un noir et blanc faussement bâclé, avec des textes et dialogues à la hauteur de tout bon branleur qui se respecte. Dans le même temps, Pinocchio, impassible et surtout robotisé, évolue dans un univers muet, dans lequel le dessinateur a déjà fait ses preuves et qui n’est pas sans rappeler à une bande dessinée d’une autre époque (il suffit de ne pas se pencher dessus de trop près). La mise en couleur, magistralement orchestrée par le compère de toujours, Cizo, et son équipe, renforce ce caractère vieillot.
Enfin, et ce n’est pas là la moindre des qualités de l'album, il convient de décerner une mention spéciale au travail effectué sur les multiples personnages qui traversent ce grand moment de BD - ils en sont les acteurs. Pas d’inutiles poseurs en guise de toile de fond, mais des anonymes qui prennent réellement vie et caractère sous le trait virtuose du sieur Winshluss, lequel n'a pas son pareil pour exacerber les sentiments et expressions de chacun. Chaque détail importe, il y a quelque chose de Franquin dans ce traitement méticuleux où rien n'est anodin. Que dire de plus, si ce n'est que Les Requins Marteaux ont fait fort en réalisant là un livre-objet tout simplement splendide, tout simplement à la hauteur du contenu. À n'en point douter, derrière cet agaçant talent, cette facilité apparente, ce sont sans nul doute des heures et des heures de labeur qui ont été nécessaires à l’auteur pour parvenir à réaliser un pareil chef d’œuvre. N'ayons pas peur des mots, c'en est résolument un.
Plaisir d’auteur, plaisir de lecteur !
Pinocchio >>> Prix du jury aux BDGest'Art 2008
Du même auteur >>> Chronique de Smart monkey
Les dernières chroniques
Une sélection d'albums chroniqués par notre équipe
3 Grammes
Lignée (La) 1. Antonin 1937
Fables scientifiques
Kraken
Reines de sang (Les) 1. Alienor, la Légende noire 1
Mandragore (La) 1. Une porte sur l'enfer
Cerise 1. L'avis des bêtes
Ida 3. Stupeur et révélation
Pérégrinations de deirdre ou ... (Les) 1. Pourquoi j'ai voulu détruire ce monde
Big Crunch 1. Cosmos ne répond plus
Extrait et Avis des lecteurs
Notez cet album
Avis des lecteurs
| Excellent |
|
| Trés bon |
|
| Bon |
|
| Moyen |
|
| Faible |
|
Mini-jeux
PixeloBD, RapidoBD, TrombinoBD, autant de mini jeux à votre disposition pour tester votre culture BD, votre rapidité et votre mémoire visuelle.
La Grande Evasion
Il y a cinq ans déjà, les éditions Delcourt lançaient une série développée à partir du thème d'un groupe de Sept personnages réunis pour vivre une aventure en un tome concoctée par sept duos d'auteurs différents. Avant de revenir l'an passé avec une nouvelle salve de "7", un nouveau sextuor avait concocté six Le casse différents pour mieux piller n ... [Lire la suite]
Mort de Staline (La) - Une histoire vraie... soviétique 2. Funérailles
Funérailles est le 2e et dernier tome de La Mort de Staline, un vrai faux récit historique signé par deux grands noms de la nouvelle BD française : Fabien Nury et Thierry Robin. 8 mars 1953, la mort de Staline est annoncée. La nouvelle retentit dans le monde entier. Venus des confins de l'Union ... [Lire la suite]
Reliques 1. Le Tombeau de Lazare
Onze aventuriers pour sauver la foi chrétienne… An 1254. Louis IX, dit Saint Louis, ordonne à un inquisiteur dominicain de former un groupe chargé de récupérer les reliques sacrées du christianisme. Il espère se servir de ces preuves de lexistence réelle du Christ comme un outil politique pour renf ... [Lire la suite]





















•