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Toute la bande dessinée

Quand l'inspiration vient en mangeant

Entretien avec Jaime Martin

Propos recueillis par L. Gianati Interview 23/09/2013 à 10:43 6063 visiteurs

À tous les auteurs en panne d'inspiration, désespérés de trouver un sujet ou un thème pour leurs futurs projets, faites comme Jaime Martin : organisez un repas de famille. C'est en tout cas autour d'une tablée que le projet des Guerres Silencieuses est né. Des longs monologues de son père, de ses souvenirs du service militaire au Maroc en pleine période franquiste, l'auteur espagnol a décidé d'en faire un récit intimiste, sensible, parfois drôle. Il en profite aussi pour rendre hommage à sa mère, décédée pendant l'écriture du récit. Un album à mettre à côté de Ce que le vent apporte et surtout de Toute la poussière du Chemin, abordant aussi, en filigrane, la relation entre un fils et son père.


Organisez un repas de famille ! C’est un conseil que vous donneriez à tous les auteurs de bande dessinée en panne d’inspiration ? (sourire)

Jaime Martin : Pas nécessairement, mais ça marche pour moi. Je le fais depuis toujours, écouter les histoires de mes potes, de ma famille… Peu importe qu'il s'agisse d'un récit de peur ou de banlieue,  tout peut se transformer et devenir profitable.


L’idée de vous mettre en scène avec votre famille a-t-elle été dès le début du projet une évidence ?

J.M. : Pas du tout. Au début, j’avais prévu une transcription assez stricte du journal de mon père. C’est à cause de mes doutes que j’ai changé la structure plusieurs fois, jusqu'à ce point-là où l'histoire se déroule entre passé et présent. À mon avis, ces changements apportent des nuances intéressantes. Je pense que cet album pourrait intéresser deux générations : les jeunes de 30 ans qui, après l'avoir lu, pourront l'offrir à leurs parents et vice-versa.


Vos doutes et vos questionnements sur la réalisation de cet album sont également mis en images. Qu’est-ce qui vous a posé le plus de difficultés ?

J.M. : Au bout d'un certain moment, j'ai compris que ça ne pourrait pas devenir uniquement une histoire du service militaire de mon père. Les commentaires de ma mère et d'un couple, amis de mes parents, ont déclenché un nouveau point de vue : il fallait montrer aussi ce qui se passait dans le monde civil, comme un effet miroir. À ce point là, la difficulté réside dans le partage du rôle de tous les éléments qui font partie du récit. Un autre moment de difficulté a été d'établir jusqu'à quel point il était nécessaire de raconter les intimités familiales, etc. D'un autre coté, la mort de ma mère, pendant la réalisation du projet, a été un coup dur. Et chaque fois que je voyais ses photos afin de documenter l'histoire ou quand je parlais avec mon père pour lui poser des questions à propos de sa relation de jeunesse avec ma mère… c'était un vrai drame.


Même si le sujet principal de l’album est le service militaire de votre père au Maroc, quelques digressions apparaissent, comme la rencontre de vos parents ou le travail de votre frère. L’album était-il aussi l’occasion de rendre hommage à certains membres de votre famille ?

J.M. : Oui, le sujet principal c'est le service militaire (un reflet de l'absurde de la période franquiste) et aussi important, à mon avis, que la vie civile représentée par ma mère. Ces digressions sont un prétexte narratif pour mettre en valeur l'histoire de mes parents et de leur époque. D'un autre côté, je voulais faire des petites comparaisons, de temps en temps des petits clin d’œil, comme ce parallélisme entre la vie en caserne et à l'usine où travaillait mon frère.


Ce projet a-t-il permis de faire évoluer les relations avec votre père ? Comment celui-ci a-t-il accueilli l’album ?

J.M. : Je me souviens parfaitement le jour pendant lequel j'ai montré à mes parents le brouillon des premières planches. Mon père, sérieux et un peu inquiet, disait: "Mais, Jaime, est-ce que je suis vraiment un râleur?". Ce projet a permis, surtout, d'exorciser le service militaire de mon père. Depuis toujours, il nous racontait ses aventures africaines. Quand nous étions gamins, ça faisait plaisir, mais trente ans après, ma mère et mes frères, nous en avions ras le bol Pour l'instant, ça marche : on a arrêté de raconter ces histoires. Nous avons longuement parlé de son service pendant trois ans, et finalement il a vu se matérialiser tout ça. On a tourné la page. D'ailleurs, il voit ça comme un hommage a ma mère, malgré le fait que le principal protagoniste, c'est lui. Maintenant il est impatient d'avoir l'édition en espagnol pour le montrer à ses camarades. Pas seulement pour sa petite aventure africaine, mais aussi pour montrer sa relation avec ma mère.


L’un des thèmes de Toute la poussière du chemin est un père qui recherche son fils. Y voyez-vous quelques similitudes avec Les Guerres Silencieuses ?


J.M. : Je n'y avais pas pensé, mais peut être… D'une certaine façon, mon père, il voulait avouer ce qu'il n'avait dit jamais à personne. Peut-être est-ce une façon de se retrouver avec les siens et, pourquoi pas, de me retrouver moi même avec mes parents.


Quel est aujourd’hui le regard de la jeunesse espagnole sur la présidence de Franco ?

J.M. : Difficile de le savoir… Quand j'étais lycéen, au début des années 80, c'était clair : les militaires qui avaient participé à la guerre civile ainsi que tous ceux qui l'avaient soutenue (partis de droite et Église), n'étaient pas d'accord avec le résultat électoral qui avait donné le pouvoir au Front Populaire. Franco avait assassiné beaucoup de monde et renvoyé l'Espagne dans le passé. Tout ça, on l'apprenait au lycée (y compris à l´école publique). Maintenant, je crois que cette histoire est un peu cachée dans le brouillard du "politiquement correct" et l'oubli des générations postérieures à la dictature. Mais je me souviens parfaitement de l'histoire que racontait ma grand-mère : elle et mon grand-père ont échappé "in extremis" au peloton d'exécution quand ils n'avaient que 19 ans (mais cette histoire deviendra, peut être, une autre BD).


Les Guerres Silencieuses, c’est aussi la transmission de connaissances d’une génération à l’autre. Pensez-vous que la quarantaine soit l’âge idéal pour écrire ce genre d’histoires ?

J.M. : Oui, pourquoi pas? On a suffisamment vécu et on a éprouvé l'incompréhension et la révolte de l'adolescence et aussi les contraintes et les responsabilités du monde adulte. Personnellement, et peu importe que je sois à la quarantaine, ce qui 'm'intéresse le plus dans les histoires, ce sont ceux qui vivent une situation critique : antihéros ou outsiders. D'une certaine façon, ce sont des histoires plus proches des jeunes de 20 ou 30 ans. Peut-être ai-je un problème ... (sourire)


Outre le carnet de mémoire de votre père, quelles ont été vos autres sources de documentation ?

J.M. : Des longues discussions avec mes parents et famille afin d'imaginer tout ce qui concernait cette époque : rues pavées, de terre, terrains vagues, la couleur de la banlieue, du centre ville, les voitures, etc. Après la mort de ma mère, j'avais beaucoup de choses à lui demander : ce qu'elle faisait quand elle était gamine, les anecdotes avec ses sœurs, leur relation avec mes grands-parents, etc. Mes tantes ont été très importantes aussi. D'un autre côté, j'ai eu accès aux photos du service militaire et personnelles de mon père, très importantes afin de créer une scène vraisemblable (les véhicules militaires, les tenues, la caserne…). Là où je n'y arrivais plus avec le petit album photo de mon père, j'utilisais Google, également des vieux films espagnols qui se déroulaient à Barcelone, afin de capturer l'atmosphère. Pour le dessin de la cantine de la caserne, impossible de trouver une photo. Dans ce cas-là, j'ai fait strictement ce que mon père m'avait décrit. Et finalement, chose très importante, dès que mon père a su que je ferai cette BD, il a préparé un voyage avec ma mère et trois amies, au Maroc, afin de reconstruire le parcours de son aventure africaine. Ils ont fait beaucoup de photos en couleur.  Il reste encore le bateau abandonné que mon père avait vu en 1962… J'imagine ma mère, encore un fois, écoutant la même histoire qu'elle connaissait parfaitement et disant : "Quel cauchemar, ça ne finira jamais..."


Dans la préface de Sang de Banlieue paru en France en 1998, Jean-Paul Jennequin comparait votre style à celui de Charles Burns. Comment votre dessin a-t-il évolué depuis ?


J.M. : J'avais commencé à dessiner Sang de Banlieue en 1988. À cette époque mes référents comme dessinateurs étaient Jordi Bernet et Carlos Giménez. Je me souviens aussi avoir beaucoup regardé le travail de Milton Caniff, pour l'encrage. Mais oui, il y a des liens communs avec Burns, l'encrage net, la simplicité… Maintenant, je préfère le trait gras, volontairement lâché quelque fois, ombrager avec des rayures… À mon avis, plus naturel. Depuis que je fais l'encrage numérique, j'ai réussi à changer clairement mon dessin.


Comment avez-vous abordé graphiquement cet album ?

J.M. : Avec illusion et peur. Illusion d'avoir trouvé un récit qui pourrait offrir de belles images, où je  pourrais mélanger des photos, ajouter une planche-recette de cuisine… Peur de la difficulté de reconstruire certains ambiances que je n'avais pas vécues. Le récit se déroule aux années 50-60 (la vie en caserne et la jeunesse de mes parents) et actuellement. Au début je voulais différencier le passé du présent avec la mise en couleurs : peut-être grises ou assez décolorées pour le passé et plus vivantes pour le présent. Cela me posait un problème : ça pouvait faire penser que le passé, en couleur gris, est un récit secondaire (un flashback) et la partie en couleurs est le récit principal. Pour moi c'était clair, passé et présent ne devaient faire qu'un seul bloc. Alors, j'ai choisi la couleur pour tout l'album, mais bien sur, avec ses nuances : le passé un petit peu décoloré parce que, inconsciemment, quand on pense à l'antique on imagine tout un peu plus râpé, décoloré, etc. Finalement je suis très content du résultat.


On peut voir sur votre blog plusieurs projets de couverture pour Les Guerres Silencieuses. Comment avez-vous choisi celle qui est devenue définitive ?

J.M. : Le choix de la couverture a été vraiment difficile, d'autant plus qu'il fallait en faire deux (une pour l'édition spéciale et une autre pour l'édition standard). D'un côté, c'était clair que la partie militaire était essentielle, mais pas seulement. Je voulais mettre en valeur la partie civile… J'ai essayé de mélanger tout ça : mon père (côté militaire) et ma mère (côté civil).
Exemples:
- Mon père en tenue militaire soutien une photo de ma mère… Peu attirant
- En première plan mon père en tenue militaire soutien une photo de ma mère, en arrière plan les potes de la caserne, sur le Comando, et finalement le paysage… Surchargé.
- En première plan photo militaire de mon père et en arrière plan la famille à table. Surchargé.
Moi, je préfère toujours la simplicité dans les couvertures mais sans sacrifier le côté visuel. Pour l'édition standard j'ai fait les trois collègues de la caserne sur le véhicule militaire, le Dodge Comando, et un paysage assez simple, mais descriptif, en arrière plan. Pas le côté civil. Par contre, l'aspect militaire est assez calme : ce ne sont que des jeunes conscrits, des collègues, rien de dangereux, parce que ce n'est pas une histoire de guerre "standard". C'est une couverture qui représente la plupart du récit. Pour l'édition spéciale, j'ai pu compléter mon idée originale : pour la jaquette un jeune couple, mes parents, sur la terrasse du bâtiment, accolés (ça représente la partie civile) et sous la jaquette la couverture standard (la partie militaire). D'ailleurs, ces deux couvertures représentent les deux choses qui "touchent" les conscrits : la copine (celle qui donne le soutien hors de la caserne pour supporter le service militaire) et les collègues (ceux qui donnent le soutien dans la caserne afin de supporter l'absence de la copine).

Quels sont vos projets ?

J.M. : Comme il est raconté au début de Les guerres silencieuses, je ne le sais pas encore... Peut-être va-t-il falloir se rencontrer avec la famille et les amis. Faire une BD, ce n'est pas facile pour moi. Le projet élu me prendra un an et demie ou deux ans. Afin que ce parcours soit agréable, j'ai besoin d'un certain engagement vis-à-vis du récit. Voilà pourquoi le choix d'un projet est un vrai cauchemar.




Propos recueillis par L. Gianati

Information sur l'album

Les guerres silencieuses

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