I
’m nobody and I ‘m from nowhere.
Alors qu’Awar vit seul dans un taudis, il achète des robes virtuelles à 500 euros sur une application pour fillettes. Il gagne sa vie en guidant des immigrants illégaux, de la frontière syrienne à Londres. Parmi les touristes dont il a la charge, Esrin, une jeune kurde, lui rappelle des souvenirs douloureux. Le passeur est confronté à un dilemme : prendre la défense de la demoiselle au caractère impétueux ou obéir à son patron.
Le journaliste Frédéric Loore connaît bien le phénomène sur lequel il a abondamment enquêté. Avec beaucoup de réalisme, le récit plonge le lecteur au cœur d’une machination où des hommes cyniques et brutaux méprisent, maltraitent et escroquent les plus vulnérables. Le projet décrit la structure de l’organisation, présente la mécanique des opérations et dévoile les enjeux économiques de ce commerce.
Certes, l’album se donne des airs de documentaire engagé, mais il y a plus. Sous l’impulsion de Damien Perez, s’ajoute une trame dramatique favorisant une réflexion sur la psychologie et les zones grises des personnages. Le protagoniste et ses motivations apparaissent complexes et conduisent à une chute inattendue.
Le livre propose également un dossier de neuf pages où la migration en général et le trafic d’êtres humains en particulier sont expliqués et présentés dans une perspective historique. Des cartes exposent les grandes voies migratoires actuelles et des statistiques en dévoilent l’ampleur.
Fernando Baldо́ accompagne le récit d’un très beau dessin semi-réaliste, en noir sur fond bleu-gris ou sépia, rehaussé au lavis pour créer d’agréables jeux d’ombre. La seule véritable touche de couleur apparaît sur un foulard porté par Esrin ; le bout de tissu s’avérant l’étendard d’une unité militaire kurde composée de femmes. Les acteurs sont convaincants ; leurs visages affichent la colère et la haine pour les uns, puis la terreur et le désespoir pour les autres. Dans tous les cas, le lecteur y croit.
En braquant les projecteurs sur les délinquants qui demeurent généralement dans l’ombre, Passeur(s) apporte un nouvel éclairage sur un phénomène en croissance. Bien que la fin soit étonnement clémente, ce projet constitue un témoignage cru, mais nécessaire.

















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