L
e lancement du 28 janvier 1986 aurait dû se dérouler sans anicroche. Les vingt‑cinq vols précédents de la navette n’avaient connu aucun incident notable, et la confiance régnait à Cap Canaveral tandis que le compte à rebours s’égrenait. Lorsque Challenger commença à s’arracher à la gravité terrestre, le monde, habitué à ces images diffusées en mondovision, regardait le long panache de fumée déchirer le ciel comme à l’accoutumée.
Puis, après septante-trois secondes, tout bascula.
Sous les yeux sidérés de la foule venue assister au décollage, Challenger explosa, marquant l’un des traumatismes les plus profonds de l’histoire spatiale américaine.
Dans Le visage du créateur, Laurent‑Frédéric Bollée entreprend de retracer les événements qui ont précédé cette catastrophe ayant bouleversé une nation entière. Le choc fut d’autant plus fort que l’équipage comptait pour la première fois des civils, dont Christa McAuliffe, enseignante sélectionnée pour devenir la première professeure envoyée dans l’espace.
Fidèle à son approche méticuleuse, le scénariste de La Bombe livre un travail d’une grande précision. Loin de se contenter d’aligner les anecdotes, il construit un récit fluide, lisible, sans jamais perdre de vue la dimension humaine. L’entrée en matière est particulièrement réussie : la première partie s’articule autour de Nichelle Nichols, l’interprète du lieutenant Uhura dans Star Trek. Très tôt sollicitée par la NASA, l’actrice a mis sa popularité au service d’une cause essentielle : promouvoir la diversité au sein du programme spatial américain. Féministe et afro‑américaine engagée, elle a joué un rôle déterminant dans le recrutement des femmes et des minorités ethniques. Célébrer une figure ayant œuvré pour l’inclusivité résonne avec une force particulière, surtout à une époque où certaines avancées sont constamment remises en question, à l'image de la DEI abrogée par Trump.
L’autre figure majeure de l’album est bien entendu Christa McAuliffe. Les auteurs restituent avec sensibilité son long parcours de sélection, ses doutes, ses difficultés, mais aussi l’enthousiasme indéfectible qui l’animait. Sa présence permet d’incarner cette aventure et d’éviter une narration exclusivement technique, souvent aseptisée lorsqu’il s’agit de vol spatial. Rien n'aurait été plus ennuyeux que de voir des hommes en cravate discuter autour d'une table ou au pied d'un lanceur.
Le dessin de Cristiano Spadoni s’inscrit dans cette nouvelle tradition du récit documentaire : un noir et blanc rehaussé d’aplats gris, au service d’un réalisme nourri par une iconographie abondante tout en évitant de tomber dans les travers de la BD‑photo à la manière de Ponzio. Il parvient à maintenir un équilibre délicat entre la rigueur documentaire et ce supplément d’âme que le lecteur est en droit d’attendre d’un dessinateur.
Pourtant, Le visage du créateur laisse un léger goût d’inachevé. Sans doute est‑ce lié au parti pris de coller strictement aux faits, au risque de limiter la mise en perspective. Il n’est ainsi que très peu question de l'objectif du programme Teacher in Space, conçu notamment pour raviver l’intérêt du public pour la conquête spatiale et justifier les investissements colossaux engloutis par la course à l’espace, y compris ceux destinés à l’Initiative de l'onéreuse (et inefficace) « guerre des étoiles » rêvée par le président Reagan.
Les enjeux géopolitiques, pourtant omniprésents durant la Guerre froide, restent également hors champ, alors même que la rivalité NASA/URSS atteignait un sommet. Cette même année 1986, l’Union soviétique lançait la station orbitale Mir, quelques semaines seulement après la catastrophe de Challenger.
L’angle choisi par les auteurs, à la fois factuel et technique, peut donc surprendre, car il fait l’impasse sur des aspects sociaux et politiques pourtant inhérents à la période. Ce choix semble d’autant plus paradoxal que l’album accorde une place centrale au rôle de Nichelle Nichols dans la transformation du programme spatial.








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