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Il était une fois un irlandais en Amérique...

Entretien avec M. Bourgouin et M. Mariolle

Propos recueillis par L. Gianati Interview 02/09/2013 à 10:12 8356 visiteurs

Le premier tome de Blue Note est certainement l'une des bonnes surprises de la rentrée. Prenant pour cadre une cité américaine pendant les derniers jours de la Prohibition, le récit s'articule autour du destin de deux personnages, un boxeur et un jazzman. Si le thème du polar plane au-dessus de l'album, c'est avant tout les ambiances des années 30 aux États-Unis qui séduisent, celle surchauffée des rings où les coups pleuvent à celle frénétique des "speakeasies" où les corps se meuvent sur des rythmes endiablés. Entre les deux, il n'y a qu'un pas...    


Comment est née l’histoire de Blue Note ?

Mikaël Bourgouin : Quand Mathieu m’a proposé de travailler sur un nouveau projet avec lui, on se connaissait déjà.  Autour d’un verre, on a commencé à voir les thèmes qu’on voulait aborder, les ambiances aussi. Petit à petit, le projet s’est installé, et plus on avançait, plus on voulait une histoire simple, pour laisser de la place à l’ambiance, aussi bien graphique que dans les dialogues. Pour moi, les histoires simples sont les plus difficiles à écrire, car l’erreur se voit tout de suite, et beaucoup de choses se jouent sur la subtilité. On a passé pas mal de temps à enlever des choses dans le scénario pour l’alléger, et rendre le tout plus fluide.

Mathieu Mariolle : C’est étonnant de revenir en arrière à la genèse du projet tant celui-ci a évolué ! On est partis de plusieurs discussions à propos de thèmes, d’envies, de genres. La période de la Prohibition s’est très rapidement imposée pour nous deux et en effet, le plus grand effort a été de se refocaliser sur les deux personnages principaux dont on souhaitait conter l’histoire. Exit les envies de fantastique qui auraient été parasites. De même pour les passages obligés du récit de gangster à cette époque, les fusillades, les jeux de pouvoir entre mafia et police. 


Vous êtes crédités tous les deux au scénario. Comment avez-vous travaillé ensemble ?

M.B. : On a fait du ping-pong avec les idées ! C’est l’avantage de travailler à deux, on ne reste pas bloqué sur une idée comme ça peut être le cas quand on écrit seul. Quand on se voyait, on échangeait énormément d’idées, puis l’un met le tout au propre, envoie à l’autre qui rebondit, et ainsi de suite.

M.M. : De la naissance de l’histoire jusqu’à la mise en place des dialogues, tout s’est fait effectivement par ping-pong. En premier lieu face à face, chacun avec un bloc-notes, à oser des choses, à rebondir sur une idée, à confronter les problèmes. C’est stimulant parce que ça permet de tester immédiatement une idée sur son partenaire, et la réponse est immédiate : est-ce que ça marche ? est-ce que ça plait ? est-ce que c’est pertinent ?


Qu’est-ce qui vous a intéressé dans cette période de fin de Prohibition ?

M.B. : Le cadre qu’il impose ! Personnellement, je ne suis pas historien, et le but de cette histoire n’était pas de faire un cours d’Histoire. Les années 30 aux Etats-Unis, tout le monde connait, en a des images mentales assez précises. Du coup, pas besoin d’expliquer au lecteur où il met les pieds, quelques détails suffisent à installer l’univers. C’est très pratique dans le cas d’une histoire comme la nôtre car on peut s’attacher plus rapidement au cœur de l’histoire, des personnages et de leurs émotions. L’autre point fort de cette époque, c’est qu’elle représente un clivage intéressant par rapport à nos personnages, la fin d’une époque, et forcément un renouveau. Ça nous a permis de créer une résonnance entre ce que vit Jack et l’époque dans laquelle il vit, et le fait que la mafia soit très présente pendant cette période nous a aussi servis pour enfermer notre héros dans tout ce qu’il refuse d’être.

M.M. : À la base, ce sont des images fortes, longtemps alimentées par de grands films, des ambiances incroyables, un climat de tension permanente mais aussi de collusion entre gangsters et autorités. C’est une période de grands mensonges, car pour une question de salubrité publique, l’alcool est interdit, mais cela génère des maux bien pires : corruption, nouveau rôle pour les gangsters. Mais en même temps, c’est une époque riche qui a été un âge d’or pour de nombreuses personnes, notamment pour les musiciens de jazz. L’équation qu’on explique dans notre histoire est simple pour eux : pour écouler de l’alcool, il faut que les gens viennent dans des bars clandestins, pour animer ces bars, il faut des musiciens. Les carrières de grands comme Louis Armstrong ou Duke Ellington ont débuté en partie grâce à ce système. Et le mot de Mikaël est juste : « renouveau ». La fin de la Prohibition correspond à la fin d’un monde, d’une époque. Les États-Unis vont rentrer dans une ère différente, que la Prohibition aura façonnée. Les liens entre politiques, police et mafia sont définitivement scellés. De grandes fortunes et des noms qu’on va entendre pendant de nombreuses années ont éclos : Kennedy pour citer un exemple célèbre.


À cette époque, tous semblent profiter du système : Théo, Vincenzo, et même Lena…

M.B. : C’est intéressant de montrer comment différents personnages réagissent à une même situation. Le projet en lui-même est basé sur cette idée d’avoir différents points de vue d’une histoire. Il vous faudra attendre le deuxième tome pour avoir une vue complète de l’histoire.

M.M. : Et au final, tous partagent des questionnements qui se recoupent : jusqu’où puis-je aller pour obtenir ce que je veux, pour être libre, pour rester intègre, pour ne pas trahir mes principes ? On parlait un peu plus haut d’un climat de corruption généralisée, on souhaitait le montrer sous différents aspects, comment cela peut prendre de petites formes (une journaliste tuyautée sur des scoops, mais qui le paye de sa liberté) ou d’autres ayant plus d’ampleur. Beaucoup de personnages de notre histoire profitent du système car beaucoup de gens en profitaient à l’époque.


Alors que Jack Doyle et sa droiture d’esprit ne trouvent pas leurs places…

M.B. : Jack est un personnage qui vit à l’encontre du système qu’il finit par alimenter. Il essaie de tracer sa route sans faire de compromis, et c’est ce trait de caractère qui me plait chez lui.

M.M. : Jack est une espèce d’un autre temps, un homme qui n’a pas sa place dans ce monde. C’était intéressant pour nous de suivre la trajectoire de cet homme qui ne jure que par ses principes, catapulté de nouveau dans l’univers qu’il avait fui car il manquait de valeurs ! Jack va au bout de ses idées, ne sacrifie rien au nom de ses convictions : c’est noble, mais il le paye aussi d’une certaine façon.


Vous êtes-vous inspiré de la vie du « vrai » Jack Doyle, autre boxeur irlandais ?

M.B. : Pas vraiment, car j’ai l’impression d’avoir moins de libertés en m’imposant un personnage existant, où pour ne pas trahir qui était cet homme, il aurait fallu respecter dans notre histoire son parcours et son caractère.  Dans notre cas, il s’agit surtout d’un clin d’œil.


La ville dans laquelle retourne Jack n’est jamais expressément nommée, même si on pense évidemment à New York…

M.B. : Exact, on ne cite pas de ville précise, pas plus qu’une date précise. Ca fait partie encore une fois d’une vision fantasmée de cette époque, où ce qui nous intéressait était de retranscrire une ambiance plutôt que de montrer l’Empire State Building ou autres cartes postales. Et puis je n’avais pas envie d’avoir à dessiner telle ou telle rue sous prétexte qu’on a placé notre histoire à New York, et qu’à l’angle de la 36ème et de la 15ème il y avait un marchand de chaussures italien avec une devanture rose claire. Je n’ai pas envie de dessiner de devanture rose claire.

M.M. : Pourtant, Mikaël est très fort avec une palette rose claire ! (sourire) En ne nommant pas la ville, on essaye de lui donner un côté universel. Ce genre de choses, de conflits s’est passé ou aurait pu se passer dans n’importe quelle grande ville américaine. Notre but c’est de créer une parabole, pas de conter précisément des faits avérés. On crée une illusion crédible et réaliste, pas une réalité figée qui serait un carcan nous empêchant de faire passer des idées ou de raconter notre histoire.


Si Il était une fois en Amérique vient rapidement à l’esprit en lisant Blue Note, quelles ont été vos autres sources d’inspiration ?

M.B. : Pour les films, Cotton Club de Coppola, Les Sentiers de la Perdition de Mendes, évidemment De l’Ombre à la Lumière de Ron Howard, sont ceux qui me viennent de suite en tête pour s’imprégner de l’ambiance de cette époque. Les photos de l’époque glanées sur internet et dans les livres sur l’époque. Et Sur le ring de Jack London, livre avec deux nouvelles sur la boxe qui m’a beaucoup marqué pour le coté brut, à fleur de peau de l’écriture de London.

M.M. : On est souvent amené à citer un des films préférés, souvent de façon inconsciente, dont évidemment Il était une fois en Amérique est et sera toujours une inspiration. Après, pour le contenu de l’histoire, ce sont plus des lectures, des témoignages de l’époque qui m’ont nourri : la nouvelle de Jack London dont parlait Mikaël bien entendu, dans laquelle London parvient à capturer l’état d’esprit d’un boxeur, mais aussi des ouvrages documentaires comme Le jazz et les gangsters de Ronald Morris pour les liens entre mafieux, politiques et musiciens autour des trafics ou bien La rage de vivre de Mezz Mezzrow, souvenirs d’une vie dans les speakeasies. Le cinéma a formidablement capturé cette époque (Des sentiers de la perdition aux Incorruptibles, de Miller’s Crossing à Certains l’aiment chaud). Il en a aussi fait une période très glamour, en rendant les gangsters beaux et célèbres, loin des escrocs violents qu’ils étaient. Ce travail d’embellissement m’a aussi inspiré dans l’idée qu’on peut considérer cette période comme un âge d’or, d’où l’envie d’en faire un récit rempli de belles femmes, de gangsters charmants, de clubs sublimes, cachant peu une réalité plus noire et corrompue.


Comment vous êtes-vous retrouvés à travailler ensemble sur ce projet ? Mathieu, le travail de Mikaël sur le story-board de Shanghai vous a convaincu ? (sourire)

M.B. : On a passé un moment à travailler ensemble avec Yann sur les story-boards de Shanghai, du coup on a appris à se connaitre. Mathieu m’a un jour proposé de monter un projet ensemble, et la possibilité de travailler une histoire à deux me plaisait, je n’avais pas envie de me poser sur le scénario de quelqu’un d’autre, j’avais besoin de me sentir investi dans l’histoire.

M.M. : On avait déjà commencé à imaginer Blue Note quand l’occasion s’est présentée de demander à Mikaël de nous rejoindre sur Shanghai. A l’époque, on l’a vu comme un moyen de mieux se connaître, de voir comment Mikaël interprétait mes découpages, mes personnages. Même si au final, c’était Yann qui allait tout dessiner et interpréter à sa manière. Et bien évidemment, je n’en ai été que plus séduit et convaincu. On a rarement l’occasion de plonger dans les détails et le processus de création d’un auteur dont on aime le travail. Du Codex Angélique, j’ai vu les albums finis, quelques pages crayonnés dans un cahier graphique. Là, j’ai eu une vision directe de l’apport de Mikaël, de sa manière de mettre en scène une histoire. C’était précieux pour Blue Note, mais ça a aussi été un gros plus pour Shanghai sur le plan artistique et un grand plaisir.


Mikaël, vous remerciez en début d’album Sergio Toppi et Alberto Breccia. Comment ses auteurs vous ont-ils inspiré ?

M.B. : C’était un clin d’œil à ces deux artistes qui m’ont fait un choc terrible lorsque je les ai découverts ! La puissance dégagée, l’inventivité de ces deux artistes m’ont fortement influencé quand j’étais encore étudiant. L’envie de faire un album encré me faisait peur depuis longtemps car j’avais l’impression de devoir me mesurer à ces gens là. Au final, j’ai l’impression en avançant que l’encrage, dans mon cas, avec mon dessin, est ce qui convient le mieux à la lecture d’une bd.


Comment avez-vous travaillé sur les couleurs ?

M.B. : Les couleurs ont été un vrai dilemme au moment de commencer la création de l’album ! Au départ, j’avais en tête quelque chose de très simple, avec une seule couleur sur tout l’album. Mais je n’arrivais pas à trouver un bon équilibre entre mon encrage et la couleur, sûrement dû au fait que je n’avais pas pensé cette couleur en amont, et j’avais réalisé mon encrage sans trop me soucier de la suite (le fameux « on verra bien »).  À force d’essais infructueux, j’ai finalement opté pour une mise en couleurs plus traditionnelle qui met un peu plus en avant l’ambiance colorée, et l’équilibre s’est fait à la longue. Je me suis bien arraché les cheveux sur cette affaire ! J’ai travaillé à l’ordinateur pour un gain de temps mais je garde en tête un jour de faire une couleur à la main !


Comment vous êtes-vous documenté sur la période de la Prohibition ?

M.B. : Pour ma part, très peu documenté !  Mon but c’est de raconter des personnages, des émotions, et le cadre donné par l’univers me permet telle ou telle scène. Et si une période historique donne une ambiance à une histoire, de la consistance, j’aime qu’elle ne devienne pas le centre d’intérêt.

M.M. : J’ai cité un peu plus haut dans l’interview les principaux récits qui m’ont servi pour me documenter sur la période, mais j’ai lu plusieurs biographies de personnages marquants de cette époque, pour essayer de mieux la comprendre. L’idée était surtout de s’approcher de la vérité de nos personnages, donc de connaître leur environnement et leur quotidien. Une des clés qui nous a permis de construire ce récit est venue d’une de nos premières discussions : Mikaël m’a justement parlé des liens entre gangsters et musiciens. La lecture de ce document Le jazz et les gangsters a été très utile. Et nous a notamment fourni ce questionnement qui perdure à travers les deux tomes et plusieurs personnages : où s’arrête mon intégrité ? En tant qu’homme, qu’artiste, que boxeur ?


Pouvez-vous nous dire quelques mots sur le deuxième tome ? L’histoire sera-t-elle construite de la même façon, avec un personnage principal narrateur ? 

M.B. : Oui, le deuxième tome est construit sur le même principe que le premier, commence au même moment, et on suit un autre personnage entraperçu dans le premier tome. Je n’en dis pas plus !

M.M. : J’aime le mutisme sadique de Mikaël donc je vais aussi rester énigmatique. (sourire) Disons juste que le tome deux est construit pour éclairer plusieurs événements du tome un d’une autre façon. Chaque personnage apporte sa vérité, avec plusieurs jeux d’écho et de rebond entre les deux tomes.


Un découpage très cinématographique, Coburn qui a des faux airs de Jean Gabin… Blue Note ferait-il un bon film ? (sourire)

M.B. : Mais carrément ! D’ailleurs si Sam Mendes nous lit… (Je propose pas à Michael Bay, il va s’emmerder, y a pas assez d’explosions !) (sourire) Quand j’ai commencé à bosser sur la gueule des personnages, Gabin est venu comme une évidence pour le personnage de Coburn. Nous avions bien mis en place son caractère, et ça sautait aux yeux. Et pour le découpage de certaines séquences dans l’album, j’avais vraiment envie d’avoir des plans fixes où les personnages évoluent d’une case à l’autre, comme un plan séquence dans un film, ça permet de s’immerger complètement dans la scène. Donc oui, le découpage est assez cinématographique en ce sens.

M.M. : Blue Note s’est nourri de plein de films et d’ambiances fantasmées inspirées par des films, donc ce serait une jolie boucle ! C’est dommage que tous les acteurs qu’on aimerait voir dedans soient décédés ! Paul Newman serait parfait dans cet univers élégant !


Foot 2 rue – Ligue 1, Dans la Paume du Diable, Shanghaï, La voie du Sabre… Mathieu, l’année 2013

est déjà bien remplie ! À part Blue Note, avez-vous d’autres sorties prévues pour le deuxième semestre ?

M.M. : J’ai eu une belle année 2013, avec plein de nouvelles aventures et d’albums très divers. Je m’arrête là, la finissant avec la sortie de Blue Note. Bel accomplissement de plusieurs années de travail !


Mathieu et Mikaël, avez-vous d’autres projets ?

M.B. : Actuellement, je travaille sur le deuxième tome de Blue Note, et en parallèle, avec Yann Tisseron (Shanghaï) et Anthony Jean (La Licorne),  on s’attache à la réalisation de peintures pour un livre illustré : l’Odyssée d’Homère !  De la grosse peinture en prévision !

M.M. : Les suites des albums cités en priorité. Sur le feu, j’ai surtout un beau gros one-shot sur l’Inde, entre colonisation au 17ème siècle et mysticisme. Ça s’appellera sûrement Arjuna, ce sera publié par Glénat et la talentueuse Laurence Baldetti en assure le dessin. Ensuite, beaucoup de belles choses se préparent, mais ce n’est pas pour tout de suite, ni demain.




Propos recueillis par L. Gianati

Information sur l'album

Blue Note
1. Les Dernières Heures de la Prohibition

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