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Le Grand Fleuve 2/2

Interview de Serge Aillery et Jean-Luc Hiettre

Interview réalisée par B. Fleurat Webzine 22/06/2013 à 20:10 15380 visiteurs

À la fin du dernier tome de la série Le Grand Fleuve, en 1995, les auteurs ne semblent plus guère fréquenter le milieu de la BD : Serge Aillery ne scénarise plus de bande dessinée, Jean-Luc Hiettre reprend Quentin Foloiseau, sorti préalablement dans Spirou, pour une réédition en deux albums en 2002 et 2006 (chez JYB Aventures, pas chez Dupuis), entre lesquels il en réalise un autre, publicitaire celui-là. L’absence de ces auteurs après cette belle création est étonnante. C'est la raison pour laquelle nous avons souhaité en savoir plus sur eux et sur leurs rapports avec cette série. Ils ont accepté de répondre à nos questions.


Pourriez-vous nous présenter Jean Tambour ?

Serge Aillery : À l’époque, étant réalisateur pour la télévision, j’effectuais un reportage sur Romain Rolland et le nom de Jean Tambour était inscrit sur une tombe près de celle de cet auteur. C’est aussi au cours de ce reportage que j’ai découvert le musée de Clamecy et qu’est né mon intérêt pour le flottage du bois. J’ai compulsé divers documents, lu de nombreux témoignages, dont j’ai tiré des idées fortes pour construire cette personnalité. Les flotteurs étaient en quelque sorte des bannis des villages. Ils vivaient à l’écart, faisaient circuler les informations, étaient ouverts aux nouvelles idées. Je voulais donc que Jean Tambour soit un esprit libre, qu’il ait été "inscrit maritime" comme tous les compagnons de rivière de l'époque (ils devaient une année à la marine de l'empereur ou une durée indéterminée en temps de guerre), pour justifier ses compétences de marin, et qu’il soit armé pour faire face aux bouleversements de cette époque.

Jean-Luc Hiettre : Au départ, Serge pensait à un physique style Depardieu, mais je ne le sentais pas comme ça et je ne voulais pas d'un physique stéréotypé de héros. J'ai commencé à chercher dans un tas de bouquins, des films, des photos, des passants dans la rue.... Et au bout d'un certain temps, je suis tombé sur la pochette d'une cassette audio de la B.O. du film "Call". On y voyait deux petites photos de l'acteur principal, tirées du film. C'était Jean Tambour ! Depuis, j'ai revu l'acteur dans d'autres rôles. C'est étonnant, mais il n'est Jean Tambour que sur ces deux petites photos. 

Quelques temps après la sortie du premier album, alors que nous étions, Serge et moi, invités à la réunion annuelle des radeliers européens se déroulant à Clamecy cette année-là, Serge m'a emmené dans un petit cimetière autour d'une église. Il a cherché et m'a montré une tombe, la tombe où était inscrit les noms de Jean Tambour, Marie Fontaine et Annette Fontaine !!! Cela m'a fait un choc... Je vivais depuis des mois avec ces personnages et cette stèle leur donnait une existence, une réalité impressionnante, très émouvante. 

Dans les extraits des carnets de Jean Tambour cités dans les suppléments documentaires, l'écriture est très élaborée pour un homme qui n’a appris à écrire qu’à l’âge adulte. Quelle est la part d'authenticité de ces textes ? 

S. A. : Jean Tambour est un personnage fictif et ces carnets le sont donc aussi. Mais je me suis inspiré de divers ouvrages, en particulier de celui de Jean-Claude Martinet, Clamecy et ses flotteurs, et les symboles de marquage du bois qui signaient l’identité de leur propriétaire sont authentiques. Certaines choses sont probablement irréalistes. Par exemple, à l’époque, il y avait vraiment peu de documents sur la navigation en gabare. Depuis, certains passionnés en ont reconstruit et ont réappris l’art difficile de les piloter. Je me suis rendu compte après coup que, dans la série, Jean Tambour était devenu expert en vraiment trop peu de temps ! Ces carnets nourrissent la fiction : j’avais même l’idée (empruntée à Walter Scott) de les faire éditer. Philippe Vandooren, directeur des éditions Dupuis, s’était montré intéressé par nos projets et, à l’époque, nous étions partis pour 10 ou 12 albums.

J-L H. : Serge oublie que Jean Tambour est un "pieds-dans-l'eau" et qu'il a le sens de la navigation, qu'il a été dans La Royale et que pour diriger ces p... de train de bois, il faut être un sacré balèze et, détail important : Jean est Le héros... 

L’illustration de début et de fin d’album du premier tome est originale : une carte avec le sud en haut est toujours surprenante. Elle aurait pu convenir à toute la série. Pourquoi avoir changé à partir du deuxième album ?

S. A. : Le dessin des fleuves dans ce sens rappelait que les trajets s’effectuaient essentiellement d’amont en aval. On retrouvait ce genre de cartes illustrées dans les albums jeunesse. Je ne me souviens pas que le maquettiste nous ait prévenus du changement d’illustration. On ne savait pas tout ! Par exemple, je n’ai pas trop apprécié que la police de caractères choisie pour le titre Le Grand Fleuve soit la même que celle d’un journal d'opinion flamand.

J-L H. : J'ai eu une discussion avec un des responsables de fabrication, il voulait une illustration à cet emplacement, pas de carte... 

Moi, je voulais que les lecteurs puissent se repérer dans l'histoire : Jean partait du Morvan pour arriver sur la Loire, en suivant le sens du courant. Or, sur une carte habituelle, avec le Nord en haut, le sens de lecture ne correspond pas au périple Morvan - Loire. Le lecteur regarde d'abord la gauche de la carte - l'embouchure - puis continue vers la droite et remonte la Loire pour arriver au Morvan. Ce n'est pas dans ce sens que se déroulent les aventures des héros. En retournant la carte comme je l'ai fait, le Nord se retrouve en bas et la direction du périple des héros est bien respectée : le sens de la lecture est le sens du courant. Le fait de placer le Nord en haut est une convention relativement récente adoptée suite aux nombreux naufrages dus aux mauvaises interprétations des cartes sur lesquelles il fallait le trouver - étant placé n'importe où - pour se repérer. Ce choix, pour Le Grand Fleuve, a provoqué bien des interrogations et des critiques... Certains lecteurs, très perturbés, en ont même refusé l'idée et soutenaient que la carte était fausse. D'autres, tout aussi perturbés mais ayant compris le principe, s'amusaient à se repérer et retrouver les endroits familiers. C'est le même fleuve, c'est juste la position du regard qui change, le point de vue : la Loire devient Le Grand Fleuve ; le passage de la réalité à l'imaginaire. Faites l'expérience, regardez quelqu'un avec la tête en bas, vous n'allez plus le reconnaître. Pourtant, c'est toujours la même personne. 

Les personnages secondaires sont très typés, comment avez-vous travaillé dessus ?

S.A. : Nous avons voulu créer un petit monde pour durer, un port d’attache où les gens se sentent bien. On trouve la même démarche dans plusieurs séries, dans Tintin par exemple. 

J-L H. : Je voulais qu'on puisse bien les différencier, leur donner le visage assez marqué des gens qui vivent au grand air, sous le soleil, la pluie et le froid : des gens qui ont vécu, avec leur histoire inscrite sur la peau. Pour certains, j'ai même essayé de leur donner une démarche particulière. Et puis, je n'avais pas le choix, les personnages imaginés par Serge étaient là, bien présents, et je les ai seulement "regardés"...

Quelles sont les scènes qui ont été les plus difficiles à raconter et à réaliser ? Quelles sont celles dont vous êtes le plus fiers ?

S.A. : Je n’ai pas eu vraiment de difficultés. J’avais plusieurs sources d’inspiration. Je souhaitais que mes personnages soient confrontés aux grandes mutations technologiques, un peu comme je l’étais à cette époque, à celles provoquées par le numérique. Je voulais aussi mettre en scène les différentes saisons du fleuve. Mais Jean-Luc Hiettre a eu énormément de travail, car les sources iconographiques étaient pratiquement inexistantes ! Il a mis deux ans à réaliser le premier album et deux ans le second.

Il n’y a pas de scènes dont je suis le plus fier. La vanité n’a rien à voir dans ce type de création puisque nous sommes deux créateurs. On peut parler de satisfaction d’avoir rencontré un dessinateur de grand talent qui s’est complètement investi dans la série. S’il y a une satisfaction, elle se situe dans la retranscription plastique de Jean-Luc. Se faire comprendre nécessite beaucoup de mots et d’entretiens. Alors, lorsque le dessin est en adéquation avec la vision qu'on avait au moment de l’écriture, on se dit satisfait même si c’est un terme d’évaluation auquel je préfère "harmonie". J’ajoute que la capacité de Jean-Luc à insuffler le mouvement aux personnages est remarquable.

Je n’ai pas réouvert volontairement les albums pour vous répondre. Mais ce qui me vient, ce sont des scènes de nuit, des ambiances à Nantes, la pluie. Les ambiances quai et auberge, un endremage, le flottage, les joutes à Clamecy ou la charge des hussards et le travail sur Marie et les bateaux à vapeur. J’ajoute que les scènes à Angers et les embâcles sur la Loire sont très réussis dans le cinquième : ‘’L’été de la St Martin’’… en stand-by à la planche 29 pour le dessin. C’est un peu notre drame.

J-L H. : Il y a beaucoup scènes qui m'ont donné du mal. Quand on met un scénario en images, il y a un tas de possibilités. En caricaturant : j'avais tendance à toutes les tester... Quant à la scène dont je suis le plus fier, c'est celle, dans le premier album, où Jean tombe dans la rivière couverte de bûches. Dans le scénario, il était indiqué que le courant l'entraînait, qu'il passait devant des lavandières qui bavardaient et ne le voyaient pas. Jean, impuissant, s'en allait porté par le courant pour se noyer... Cette scène écrite, bien qu'ayant un effet dramatique indéniable, n'allait pas... Je l'ai découpée et re-découpée dans tous les sens : elle était bien, mais trop importante par rapport à sa place dans l'histoire. Je l'ai donc simplifiée, et toute cette descente au fil du courant a été réduite à amener une grande image d'eau bouillonnante où Jean vient de disparaître devant les mines horrifiées de ses compagnons. Pas une parole, un silence de mort, je la trouve très efficace. 

Comment a travaillé Dany Delboy sur vos albums ?

J-L H. : Je lui avais demandé de s'inspirer des couleurs qu'on trouvait sur les vieilles gravures du 19e siècle. Pour cela, elle a utilisé des encres. Au 4e album, elle a utilisé de la gouache, afin de donner un côté plus "dense" à la neige et au froid. Elle a travaillé à la manière traditionnelle : en utilisant ce qu'on appelle des "bleus". Je ne suis pas intervenu plus que ça. C'est une illustratrice connue en Bretagne. Elle a formé deux coloristes BD, maintenant réputées dans le métier : Isabelle Rabarot (Julien Boisvert, Carmen Mc Callum...) et Anne-Marie D'authenay (Les Crannibales, Joe Bar Team...).

Aviez-vous de la matière pour écrire encore plusieurs albums ? Quels sujets auriez-vous aimé traiter ? 

S.A. : J’ai d’autres histoires : la sixième se passe l’été, le fleuve est presque à sec et Tambour accepte d’acheminer des bagnards… il y fait une vieille rencontre… Une autre histoire plus "policière" met en avant le personnage de Valenciennes, détenteur de vieux savoir, et un nouveau venu, un homme mystérieux qui, en fait, s’initie à la chimie de la photographie… Un regret éternel, une obsession, une uchronie : si la photographie avait été inventée dix ans plus tôt… on aurait des photos de gabares, de mariniers et de bateaux à vapeur…

Pourquoi le cinquième tome annoncé n’est-il pas sorti ?

J-L H. : Je ne fournissais pas assez de planches. De deux ans à deux ans et demi entre chaque album, ça ne permettait pas "d'asseoir" la série... Pourtant, les éditions Dupuis croyaient au Grand Fleuve et il y avait un projet de relance, mais des problèmes familiaux ne m'ont pas permis de surmonter ce problème et les éditions Dupuis ont naturellement décidé d'arrêter. Pour moi, c'était à la fois une grosse déception et un soulagement, car, à cette époque, dessiner était devenu une souffrance.

Quelle place a eu la réalisation de cette série dans votre vie ?

J-L H. : C'est le projet qui m'a demandé le plus d'investissement, donné le plus de satisfactions et également le plus de déceptions, l'impression de ne pas avoir pu développer ce thème et tous ces personnages comme ils le méritaient. Le désir de le remettre en route est toujours présent...

Avez-vous encore aujourd'hui des projets qui tournent autour de la bande dessinée ?

S.A. : Je souhaiterais relancer Le Grand Fleuve avec une jeune équipe sous la direction de Jean-Luc et moi-même, au moins au début, c’est-à-dire pour terminer le cinquième et envisager la suite ou mettre en avant le personnage de Valenciennes et son chien, en grand démêleur de soucis sur les berges du "Grand Fleuve". Avis aux amateurs qui liraient ces lignes !

J-L H. : J'ai deux autres projets en préparation, dans d'autres styles, avec deux autres scénaristes : les aventures d'un musicien traditionnel et un polar. Et je voudrais remettre Le Grand Fleuve en route, d'une manière ou d'une autre.



Interview réalisée par B. Fleurat

Information sur l'album

Le grand fleuve
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