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Toute la bande dessinée

Sentiment et pornographie solubles dans la comédie ?

Recontre avec Jimmy Beaulieu

Propos recueillis par L. Boyer et L. Cirade Interview 13/02/2011 à 16:15 2955 visiteurs
À la faveur de la nuit (Les impressions nouvelles) et Comédie sentimentale pornographique (Delcourt) paraissent dans nos librairie à quelques semaines d'intervalle : pouvez-vous nous éclairer sur ce qui différencie les deux livres ayant, à première vue, plus d'un point commun ? (1)

Jimmy Beaulieu :
En fait, c’est le même magma, le même tas de choses que j’ai combiné ensemble pour À la faveur de la nuit et Comédie sentimentale pornographique. J’avais plusieurs histoires courtes, et j’ai voulu essayer de les réunir. J’ai pensé au dispositif de l’auteur de bande dessinée, qu’on voit rédiger une histoire, inspirée de son quotidien, puis ses proches voient ces histoires, interfèrent, discutent... Une dynamique assez complexe – mais finalement, c’était pas si intéressant, parce que le dispositif distrayait le lecteur qui se demandait : "est-ce que je suis en train de lire la fiction, est-ce que je suis en train de lire la vraie histoire ?" Et il y avait déjà beaucoup de personnages dans l’histoire principale... Finalement, j’ai tout enlevé en me disant que j’allais faire un autre livre avec. Deux éditeurs avaient accepté le projet avant que je doive le couper en deux, je me suis donc dit : c’est bon, je vais réserver les fictions aux Impressions Nouvelles, et la « vraie » histoire pour Shampooing chez Delcourt.

Pour vous, les deux récits se répondent ? peut-on les mettre en parallèle ? Il y a, par exemple, cette imposante statue de bord de mer qu’on retrouve, sous la forme d’une Indienne à la fin du quatrième chapitre de Comédie sentimentale pornographique, et d’un colosse en ouverture d’À la faveur de la nuit...

JB :
Ce sont vraiment les mêmes obsessions. Les deux couvertures se ressemblent aussi. Tout ça vient du même point. Pour ce qui est du colosse, par exemple : moi, je viens d’une île, l’île d’Orléans ; je regardais le fleuve, avec les montagnes derrière, et j’ai passé mon enfance à imaginer des géants qui sortaient du fleuve comme ça. C’est ce je voulais faire : l’auteur en train de rêvasser à ça, puis qui en fait une histoire... Mais en séparant, cela fait quelque chose comme un lien, un peu abstrait, entre les deux bouquins. Ce n’est pas concret, mais on sent que ce sont des projets qui se ressemblent. Aujourd'hui, avec vous, c’est la première fois que je les vois posés l’un à côté de l’autre comme ça. Effectivement, il y a vraiment une complémentarité. Idéalement, on lirait les deux ensemble, comme si À la faveur de la nuit était la bande dessinée que fait Louis dans son hôtel. Les deux personnages féminins ressemblent – mais pas tout-à-fait – aux deux filles qui viennent à l’hôtel, Muriel et Corinne. À un certain moment, l’une d’elles dit à Louis : « Tu me dessines moins grosse et tu dessines Corinne avec des gros seins... »
Il y a aussi le fait que si j’avais vraiment fait tout ça dans le même livre, il aurait fait plus de 400 pages et il aurait coûté très cher : je voulais que les gens puissent quand même se le payer. J’ai donc choisi la simplicité dans les deux cas : d’un côté, je souhaitais rester vraiment plus proche de la « vraie histoire », de l’autre, dans un dispositif un peu plus simple, un peu plus soft, reprendre les récits courts, les deux filles qui se racontent « des histoires ».

Quelle est la chronologie des deux projets ? Vous avez terminé l’un avant de faire l’autre, ou vous les avez menés plus ou moins en parallèle ?

JB :
Vraiment en parallèle, sauf que j’ai terminé À la faveur de la nuit en premier, pour une raison très pragmatique : Benoît Peeters venait au Salon du Livre de Montréal, et on a décidé de sortir le livre pour cette occasion-là. L'album disponible, on pouvait faire une conférence ou deux et un peu de presse ensemble. Il est donc paru en premier. Idéalement, il aurait dû paraître en deuxième, comme une sorte de lecture complémentaire mais, du coup, je l’ai écrit comme une mise en bouche, une entrée avant le copieux plat principal !

Comédie sentimentale pornographique joue un double jeu : décrire un type de société et de relations humaines banals, reflétant notre époque, et s'aventurer sur le terrain du fantasme. Quelle est votre vision pour expliquer ce qui relie les deux ?

JB :
Ce n’est absolument pas un livre autobiographique, mais ses racines plongent évidemment dans ce que je vivais quand je le faisais. C’est vraiment l’époque où j’ai arrêté de faire de l’édition. J’étais surmené. Quand on fait de l’édition, surtout d’une petite maison un peu courageuse, c’est très prenant, et toujours dans un haut degré d’émotion avec les attachés de presse, avec les libraires, avec les auteurs surtout, parce que tu joues avec la prunelle de leurs yeux... Quand j’ai terminé, j’étais un peu épuisé, et j’avais besoin de calme, envie de me retirer un peu à part, en me recentrant sur ce que j’aime, avec mes amis les plus proches. Tout ça, c’est déjà de l’ordre du fantasme, presque de la pornographie, parce que c’est à un niveau de rêverie un peu absurde, détaché de la réalité. Les décors de cinéma, l’hôtel désert avec la pièce mystérieuse qu’on découvre, pour moi tout cela c’était vraiment le fantasme du gars en ville, enfermé par des murs, qui rêve d’un espace de liberté... Le questionnement moral est là : il y a des personnages qui sont en prise avec des idéaux un peu déraisonnables. Massicotte, l’architecte, a construit son hôtel et puis est devenu fou, parce que ça ne pouvait pas du tout fonctionner (on peut faire des parallèles avec le public de la bande dessinée au Québec...). Martin, l’écrivain, reste fixé par son premier amour au lieu d’être avec la fille qui est à ses côtés et qui semble être amoureuse de lui. Jusqu’où peut-on suivre un idéal ? Est-ce que cela ne peut pas être destructeur ? C’est un questionnement amer, c’est quand même assez triste de se demander s’il est vraiment bon d’être intègre jusqu’au bout. Mais je ne réponds pas à cette question-là, je la pose.

Pour vous, la quarantaine, c’est un tournant où on se pose ces questions-là ?

JB :
Je ne sais pas, je n’ai que 36 ans ! Mais effectivement, ces questions m’ont tourné dans la tête ces dernières années, parce que, justement, je rêvais de faire de la bande dessinée indépendante, intègre, au Québec, publiée au Québec, imprimée au Québec. Et je voyais autour de moi les éditeurs qui, pour continuer à vendre des bouquins de qualité, malgré l’inflation et tout ça, commençaient à imprimer en Chine... Je n’étais pas capable de faire cette concession-là, mais j’en ai fait quand même d'autres : j’ai publié en France et en Belgique, À la faveur de la nuit est imprimé en Italie. Ça ne participe pas au développement de l’industrie de l’imprimerie québécoise, mais au moins c’est fait par des gens qui sont payés un salaire correct avec des conditions de travail correctes. Il a fallu que je fasse le deuil d’une partie de mes idéaux. Mais je suis très content de l’avoir fait, parce que je n’aurais pas pu publier ces livres-là au Québec : en couleurs, avec une pagination importante, une narration qui est quand même un peu exigeante, parce que je fais confiance à l’imagination du lecteur, en faisant des ruptures de style, des choses comme ça...

Quelle est la place de l’engagement politique dans Comédie sentimentale pornographique ?

J.B. :
Les personnages s’en vont, ils se retirent de la société : c’est une forme de tricherie. Avec mes convictions politiques, c’est quelque chose que je ne pourrais pas vraiment faire, à part en rêve, ou en livre. À la fin, les personnages retournent transformer le monde – sauf Louis, qui s’est un peu perdu, qui a encore besoin de se reconstruire, et qui reste là. Mais les autres sont quand même magnanimes avec lui. J’ai essayé de créer une sorte de vertige de lecture entre le dernier chapitre, un peu oblique, un peu rêvé, et l’épilogue plus concret, qui marque le retour à la réalité. À l’automne, Louis découvre un peu la région dans laquelle il vient de déménager sur un coup de tête : il apprend alors qu’il n’y a plus de travail dans ce coin-là, toutes les usines ont fermé, on ne peut même plus communiquer d’un village à l’autre... Au début, la Côte Nord, pour moi, c’était juste une métaphore : au bout de la route, on allait trouver la paix, le silence, la nature... Mais plus je me renseignais, plus je m’apercevais qu’il y avait aussi matière à parler de cette réalité économique, la menace de la mort d’une région. Il n’y a pas de tourisme, car c’est assez inhospitalier. L’industrie, qui était uniquement fondée sur la pêche, ne fonctionne plus : ils doivent acheter du poisson congelé en provenance des États-Unis). Il y a une enquête à faire. Des sujets à aborder peut-être si j’écris une suite...
sauf en hydravion. Construire un grand hôtel là, c’est un peu dingue.

C’est en visitant la région que vous avez trouvé un modèle pour l’hôtel tel qu’on le retrouve dans le livre ?

J.B. :
Il n’y a absolument aucun hôtel dans ce coin-là. Peut-être un bed & breakfast et des particuliers qui reçoivent des gens, mais c’est tout. L’hôtel qui m’a inspiré, c’est l’hôtel Tadoussac, qui est à un peu moins de trois heures de Québec. L’hôtel de Comédie sentimentale pornographique, ce serait l’équivalent mais vers Natashquan, à quelque chose comme douze ou dix-sept heures de route. C’est une région vraiment très belle, mais il est très pénible de s’y rendre,
Le type de relation entre certains personnages, basé souvent sur l'ouverture totale à quelqu’un du sexe opposé, est-il réellement concevable selon vous ?

J.B. :
Cette complicité relève du rêve. D’ailleurs, si je fais une suite, la relation des personnages sera peut-être un peu plus difficile. Des questions d’argent feront leur apparition. Louis a triché, en faisant un mauvais film qui lui a rapporté beaucoup, mais cet argent-là finira bien par s’épuiser... Vont-ils essayer de redémarrer l’hôtel ? Je vais peut-être faire quelque chose avec ça, c’est une piste pour une éventuelle suite. Mais en l’état, c’est une relation un peu idéalisée. La part « pornographique » du titre se reflète là aussi : un amour idéal, un été idéal... C’est une sorte de consolation après le surmenage.

La relation qui a l’air de fonctionner le mieux dans l’album, c’est celle d’Annie et de la boulangère, qui est la plus simple, la plus banale, sans décor extraordinaire, sans problème non plus...

J.B. :
Ça m’a toujours intéressé : raconter une histoire d’amour sans histoire. C’est un peu ce que j’avais fait dans Ma voisine en maillot. Dans Comédie sentimentale pornographique, je voulais qu’une des relations soit comme ça. À un moment donné, j’ai voulu trouver une façon de la développer, introduire une tension entre les deux personnages, ou quelque chose. Finalement, je me suis dit : non, pourquoi ? Je ferai peut-être ça au tome 2. Ou pas, je n’en sais rien. En même temps, c’est assez chouette de le garder comme en l'état.

Vous n’hésitez pas à changer de technique graphique fréquemment, et ostensiblement, au cours de vos récits. Dans À la faveur de la nuit, le passage d’une histoire à l’autre justifie les changements, mais il n’y a rien de tel dans Comédie sentimentale pornographique où ils interviennent parfois au sein d’une même séquence. Pourtant, cette hétérogénéité ne gêne pas la lecture...

J.B. :
Je m’en réjouis, j’avais peur quand même que les gens soient rebutés, mais au contraire, je pense qu’ils le voient comme un rafraîchissement. Pour moi, c’est vraiment une manière d’éviter l’ennui. En changeant de technique, je suis toujours dans le plaisir de la découverte. En même temps, j’adapte mon dessin au contenu de la scène. Au début, on est dans un univers de comédie un peu légère : là, le rotring avec l’aquarelle, c’est parfait. Pour une scène dans une chambre, le plomb, un peu charbonneux, avec l’aquarelle, c’est déjà un peu plus intimiste. Pour une scène onirique, ou à l’atmosphère un peu plus lourde ou plus contemplative, je sors mes crayons de couleurs, qui sont plus spectaculaires. Chacune des techniques que j’utilise a une spécialité, et je vogue de l’une à l’autre. D’après les échos que j’ai reçus, les gens ont apprécié d’être « réveillés » de temps en temps par ces changements. Mais ça se fait effectivement très peu en Europe, je ne connais que Dominique Goblet, Joann Sfar et Winshluss qui fassent ce genre de choses.

En parlant de Sfar, il apprécie votre trait : on a vu en tout cas passer sur votre blog un (faux) projet de bandeau...

J.B. :
Oui : « J’aime comment tu dessines un cul. » – Joann Sfar !

Quels sont les auteurs que vous pourriez citer comme des influences, auxquels vous vouez une admiration ?

J.B. :
En bande dessinée, les premiers auteurs qui me viennent en tête seraient Jack Kirby, Franquin, Jean-Claude Forest, et les frères Hernandez (Love and rockets). En dehors d’eux, j’aime vraiment beaucoup Tezuka, mais je ne le connais pas depuis assez longtemps pour dire qu’il exerce sur moi une influence solide. Je l’ai découvert il y a quatre ou cinq ans, ce n’est pas assez pour que je m’en sois imprégné comme des quatre autres, qui sont vraiment inscrits dans mon ADN. Voilà pour la bande dessinée. Mais venues du cinéma, ou de la musique, il y a d’autres influences aussi importantes pour moi, sinon plus.

On trouve en effet plusieurs références musicales dans vos albums. Vous travaillez en musique ?

J.B. :
Oui. Mais il y a aussi le fait que les chansons que je cite sont des chansons que les gens peuvent connaître. Avec des titres de Depeche Mode, des Doobie Brothers, d’Electric Light Orchestra, le lecteur peut prendre le relai et imaginer assez facilement la musique sur la scène. Il faut vraiment qu’il puisse avoir cette possibilité. J’ai des goûts en musique qui sont peut-être un peu plus snobs, un peu plus pointus : ce sont des chansons que j’aime vraiment sincèrement, mais je ne les mettrai pas dans un album. Je ne prendrai pas une référence trop obscure pour cette raison-là. Un lecteur avec une culture pop « moyenne » doit pouvoir faire les raccords sans difficulté. C’est peut-être un tic chez moi. Mais la musique est une chose très importante pour moi, il est donc logique qu’on la retrouve de temps en temps dans ce que je dessine.

Vous tenez un blog ( jimmybeaulieu.com/ ) d’un genre un peu particulier dans le paysage des « blogs BD » : il ressemble à une sorte de grand carnet de croquis à ciel ouvert.

J.B. :
Si je n’ai pas autant de carnets de croquis que Louis, qui en a tout un mur, c’est surtout parce que ça fait quelques années que je dessine sur des feuilles volantes, que je scanne ensuite pour travailler à l’ordinateur, et le résultat se retrouve souvent sur le blog. Je fais des dessins en permanence, et je trouve ça un peu dommage de ne pas les publier, mais en même temps je ne peux pas vraiment en faire des livres, et demander de l’argent pour ça… Ça n’intéresse vraiment que des gens qui sont extrêmement sensibles au dessin. En les mettant sur le blog, j'entretiens une sorte de présence constante : tous les deux ou trois jours, il y a un nouveau dessin. Je trouve que ce sont des expériences qui méritent d’être montrées, à défaut d’être publiées. La plupart des bonnes idées que j’ai naissent de croquis de ce genre.

(1) Pour en savoir plus sur la genèse des deux projets, l'amateur se reportera à L’œil amoureux (Colosse), un petit volume d’entretiens avec David Turgeon tiré à 100 exemplaires.
Propos recueillis par L. Boyer et L. Cirade

Information sur l'album

Comédie sentimentale pornographique

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