BDG : Nous sommes là pour parler de L’ogre et aussi faire quelques allers-retours sur vos autres créations.
Jean Dufaux : Nous n’aurons pas assez d’une demi-heure…
BDG : Vous n’aviez jamais abordé la période de la guerre de Cent Ans jusqu’à présent...
JD : On ne peut pas tout aborder, même en quarante ans de carrière…
BDG : Qu’est-ce qui vous a amené à traiter cette période cette fois ?
JD : Un grand amour pour l’histoire de France, que j’ai depuis tout petit: je lis régulièrement des livres sur le sujet. Et depuis deux ou trois ans, je m’intéressais à la guerre de Cent Ans, qui est très complexe. J’ai commencé par relire Shakespeare et ses pièces historiques, notamment celles où il est question de Jeanne d’Arc, qui d’ailleurs est vue de manière très négative par les Anglais : une catin, une sorcière…
Je me suis dit: ce serait intéressant de creuser cette longue histoire qui a duré plus de cent ans. Je suis tombé sur la figure de Jeanne d’Arc, qui m’intriguait. Mais comment trouver un angle original ? Après mûre réflexion, j’ai trouvé l’idée de l’ogre : la structure s’est ouverte. J’ai décidé de ne traiter qu’une courte portion de la rencontre entre Jeanne et le dauphin jusqu’à son sacre à Reims. Je voulais un récit simple et fluide, car la période est très complexe, notamment avec toutes les alliances.
Ce qui m’est apparu au fil du travail, c’est que je fais partie d’une génération qui n’a pas connu la guerre, ce qui est miraculeux. Mais l’actualité nous rattrape et cette thématique résonne fortement aujourd’hui : je trouvais pertinent de sortir un ouvrage sur la guerre en France, alors que les mêmes mécanismes semblent revenir.

BDG : Quelle liberté prenez-vous avec la vérité historique et sur quels principes vous basez-vous pour vous autoriser à romancer ou à digresser ?
JD : Le principe d’Alexandre Dumas : "l’Histoire est belle et on peut lui faire de beaux enfants". Il y a toujours plusieurs interprétations, plusieurs légendes: j’aime les mélanger à la «grande» Histoire. Dans le prochain tome, j’exploite une légende peu connue mais attestée par des historiens. Je m’autorise la liberté d’un regard qui voyage à travers une histoire assez rigoureuse sur le plan des étapes : militaires, stratégiques… Toutes sont exactes, même s’il y a des personnages fictifs.
BDG : L’œuvre oppose la lumière mystique de Jeanne d’Arc et la noirceur d’un monstre humain. Djinn évoque la culpabilité, la corruption de l’âme. Murena repose la question de la violence, du pouvoir, de la conscience morale, du rachat à travers la vérité ou le sacrifice. Pour vous, l’homme est-il le théâtre du combat permanent entre Mal intime et foi rédemptrice ?
JD : L’homme est le vecteur du Mal et du Bien: il faut chercher le Mal en soi, pas à l’extérieur. Tous mes personnages ont des failles, des blessures intimes ; ils se combattent d’abord eux-mêmes avant d’affronter ce qui vient de l’extérieur. C’est pourquoi mes récits sont souvent complexes: on avance, on recule, on hésite, on recommence…
BDG : Vous avez abordé aussi la question des masques, symboles du secret, de la dissimulation, de la quête d’identité. Pensez-vous que l’ogre porte un masque ?
JD : Nous portons tous des masques, et plusieurs à la fois! J’ai écrit une histoire sur ce thème, Niklos Koda, où le fait de porter des masques nous fait perdre notre identité. On enlève ces masques au fil de la vie : c’est un travail spirituel et intellectuel indispensable.
BDG : Vos œuvres sont empreintes d’une récurrence de thèmes, une évolution liée à votre maturité aussi…
JD : C’est ce qui crée un style : une respiration, un point de vue, une identité. Que l’on aime ou non, peu importe, mais il faut une singularité. Dufaux, c’est Dufaux : j’ai un rythme dans l’écriture et le découpage, j’aime l’action lente, entrecoupée de fulgurances. J’espère offrir du temps de réflexion à mes personnages. Ce n’est pas l’action commerciale qui m’intéresse, mais les trajectoires complexes. Même au début, Jessica Blandy était une femme qui se défendait dans un monde d’hommes violent. Il faut du style, sinon c’est de l’eau tiède.

BDG : Votre avis à propos d'une image : vos personnages et séries forment un puzzle ou une mosaïque qui se met en place sur un échiquier…
JD : Peut-être qu’après moi, on verra que tous ces albums forment une mosaïque en effet, une identité. Chaque album, chaque personnage appartient à un ensemble. Pas du tout comme le motif récurrent des personnages chez Balzac, mais via les idées et les situations : on retrouve très souvent la même dynamique et les mêmes moteurs, sous des costumes ou des époques différentes.
BDG : Comment en êtes-vous venu à travailler avec le dessinateur Juan Luis Landa ?
JD : La rencontre a été organisée par l’éditeur, qui a eu l’intelligence de me présenter un auteur passionné par le Moyen Âge. Nous ne parlions pas la même langue. Il a fallu certains ajustements, mais la collaboration fut bonne durant deux ans de travail.
BDG : Votre formation en cinéma influence-t-elle votre manière de construire les histoires et de travailler avec les dessinateurs ?JD : Énormément : l’écriture, la lecture, le cinéma… J’ai fait des études de montage, de mise en scène, suivi un cours passionnant en psychanalyse de l’art. Au départ, je voulais écrire pour le cinéma, mais dans le film le scénario est modifié en permanence. J’ai découvert la BD par hasard. Au début, j’imaginais chaque case comme une caméra posée dans la scène ce qui influence la profondeur, les champs, la découpe… Le texte doit s’accorder avec le dessin. Le découpage technique est essentiel pour moi.
BDG : L’apparence physique de Jeanne d’Arc peut surprendre…
JD : Jeanne a eu beaucoup d’incarnations : Ingrid Bergman, Jean Seberg, Milla Jovovich, Sandrine Bonnaire… Dans la BD, j’ai voulu une jeune paysanne, cheveux libres et surtout une humanité profonde sans jugement. Dans le tome 2, la question des cheveux coupés – symbole d’un nécessaire rapprochement de l’image masculine sur le champ de bataille – sera importante.
BDG : La couverture du tome 1 annonce le tome 2 ?
JD : Exactement : la dernière planche du tome 1 est aussi la première du tome 2.
BDG : Les scènes de bataille sont spectaculaires…
JD : Au cinéma, montrer "des milliers de combattants (qui) s'affrontent" coûtera des fortunes. En BD, trois lignes du scénariste et la magie du dessin suffisent pour avoir des milliers de combattants. Ceci dit, la guerre était beaucoup plus limitée en nombre d'acteurs et c’est l’artillerie qui a fait basculer la guerre de Cent Ans côté français.

BDG : Il y a aussi la convergence des personnages vers Chinon où l’Histoire bascule…
JD : C’est technique : des personnages disparates se retrouvent, à l’exception d’un seul qui part à Paris. Pour traiter le thème de la rançon. Faire des prisonniers était un objectif, pour obtenir des rançons, ce qui bouleversa des destins.
BDG : L’album est un objet magnifique, grand format, édition luxueuse…
JD : Oui, c’est le pari de l’éditeur: le papier coûte cher, la fabrication aussi, mais le résultat est un très bel objet, un «beau livre» qu’on veut avoir chez soi.
BDG : Avez-vous eu votre mot à dire sur la couverture ?
JD : Oui, j’ai travaillé sur le motif, mais le reste est le fruit du travail de mon éditeur Philippe Aury, à qui je rends hommage.
BDG : Vous avez traité le fantastique, l’historique, le thriller, le western, mais jamais l’anticipation ou la science-fiction…
JD : Un peu au début avec Beatifica Blues et Samba Bugatti, mais ce n’est pas un genre qui me passionne. Je travaille sur une adaptation du Baiser du vampire, un roman contemporain de Bram Stoker. J’ai aussi écrit un western. J’ai encore quelques projets: sur Louis XIV, la comtesse de Brinvilliers, sur Roxane et Milady dans l’univers de Cyrano et d’Artagnan.
BDG : Quel personnage historique auriez-vous aimé rencontrer ?
JD : Impossible à dire. Il y en a trop! Mais de manière générale, le passé nous apprend tout. Chaque fois que j’ai un doute, je me replonge dans une lecture, un film: il y a tant de grandes figures à découvrir.

BDG : Si vous pouviez vous projeter au cœur d’un événement historique, lequel choisiriez-vous ?
JD : Je ne suis pas nostalgique du passé. La vie y était bien plus dure : misère, insécurité… Deux heures dans le Paris de Louis XIV, à Versailles ou dans Rome antique, mais rien de plus. Dans le futur, l’intelligence artificielle ne m’attire pas plus que ça !
BDG : Profitons donc de l’instant présent ?
JD : Absolument.
BDG : Et les années 70 et 80?
JD : Belle époque ! Libération des mœurs, réussites, égalité… Mais il y a eu des retours en arrière, malheureusement.
BDG : Pour l’anecdote, nous venons d’Orléans, ville dans laquelle Jeanne occupe une place particulière…
JD : J’étais présent avec JL Landa aux fêtes de Loire récemment. On a pu rencontrer le maire, il est arrivé en demandant «Où est l’ogre ?». C’était amusant!
BDG : La Mairie a participé à la fabrication d’un portfolio L’ogre...
JD : Oui. Nous avons été très bien reçus et sommes invités aux fêtes de Jeanne d’Arc l’an prochain.





