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Les Filles du Kurdistan : une histoire optimiste

Entretien avec Mylène Sauloy et Clément Baloup

Propos recueillis par L. Gianati Interview 13/10/2021 à 15:01 609 visiteurs

Loin de l'image glamour que les médias se sentent obligés de coller pour illustrer tout combat féministe, Les Filles du Kurdistan aborde de façon beaucoup plus factuelle et juste la réalité de celles qui ont fait face à Daech. Vingt ans de voyages, d'interviews et de totale immersion ont permis à Mylène Sauloy de connaître parfaitement non seulement ces femmes mais aussi leur environnement politique. Clément Baloup, au dessin, s'est emparé avec brio de ce sujet encore trop éloigné des préoccupations occidentales. 

Clément, connaissiez-vous le sujet avant d'attaquer ce projet ? 

Clément Baloup : Je n’en avais pas une vision très poussée, peu différente de celle que nous offrent finalement les médias traditionnels auxquels nous avons accès en France. En habitant à Marseille, je suis tout de même au contact de la communauté arménienne, ce qui offre une autre perspective sur l’histoire contemporaine dans cette partie du monde en rapport avec la Turquie, la manière dont les peuples peuvent être dépossédés de leurs terres ou du moins comment les frontières sont malmenées, pour le dire gentiment. Quand j’ai rencontré Mylène, j’ai remarqué que les images que j’avais vu sur Arte, qui étaient un peu plus poussées et intimes, étaient d'elle. Il y avait comme ça, à travers cette journaliste, un accès à quelque chose de bien plus profond et plus documenté que ce que j’avais pu avoir à travers les autres médias.

Comment avez-vous été mis en contact avec Mylène ?

C.B. : Ce sont les éditeurs qui ont trouvé qu’il y avait entre le sujet et mon travail sur la guerre du Vietnam quelque chose qui pouvait coller, notamment le fait que dans mon deuxième tome sur les Viet Kieu j’avais vraiment pris le point de vue de femme avec des témoignages réels. Ils avaient trouvé ça assez juste comme approche et ils disaient que ça pouvait fonctionner. 

Pour votre documentation, avez-vous utilisé uniquement le travail de Mylène ?

C.B. : Il faut comprendre que le travail de Mylène c’est plusieurs décennies de travail cumulé. Elle avait une documentation extrêmement riche et c'était vraiment quelque chose de très précieux pour mon travail. Elle avait à peu près tout : des photos, des vidéos, mais aussi des connaissances, elle est incollable sur le sujet ! Néanmoins, j'ai quand même fait des recherches sur internet grâce aux mots-clés donnés par Mylène. Par exemple, la scène du triple assassinat à Paris, c'était quelque chose dont j’avais vaguement entendu parler. Mylène m’en a parlé pour le livre et j’ai fait des recherches, j’ai recoupé plusieurs articles. C’est un exemple parmi d’autres mais, sur des points précis, j’ai vraiment essayé de comprendre, en tant que non-initié, tous les tenants et aboutissants avec les informations que nous avons à disposition. Il reste beaucoup d’hypothèses, ce sont quand-même des histoires d’agents secrets donc nous n’avons pas toutes les informations. Sur des scènes de combats en Syrie, il y avait les informations que me donnait Mylène mais aussi d'autres sources de journalistes internationaux. Souvent, les données de Mylène étaient un axe très solide. C’est donc aussi son point de vue qui est donné dans le livre.

Comment s’est déroulée votre collaboration ?

C.B. : Au début, c'était assez compliqué parce que Mylène n’avait pas l’habitude de travailler sur de la bande dessinée. C’est souvent un écueil dans lequel tombent les gens qui collaborent sur les BD de reportage qui impliquent des journalistes ou des témoignages de gens qui ne sont pas du milieu de la BD. Il y a donc eu plusieurs versions, c'était un peu long pour trouver la bonne. Ensuite, à son contact, il m’est apparu que Mylène était un personnage en elle-même et c’est quelque chose sur laquelle j’ai vraiment insisté car au départ elle ne le voulait pas. C’est tout à son honneur de rester en retrait. J’ai donc considéré que Mylène était un personnage sur lequel l’histoire pouvait se baser, en partie. Elle revient en monsieur Loyal de temps en temps pour suivre le fil narratif. Je trouvais que c'était intéressant parce que ça permettait d’assumer complètement son point de vue et parfois son humour noir ou son ironie qu’elle a sur la situation alors que ce n’était pas prévu au début. En la connaissant, j’ai aussi découvert sa personnalité donc c'était amusant, sans vouloir en faire trop, de la redessiner et de remettre son caractère. Ensuite, on voit que les textes off sont de quelqu’un. Ce n’est pas une invention extraordinaire, c’est quelque chose qui se fait souvent mais c’est quelque chose sur laquelle j’ai insisté pour la réécriture. J’aimais bien aussi que ça implique qu’il y ait des allers-retours avec la France. À un moment elle a dit une phrase qui m’avait marqué lors de nos discussions : « Moi, le désert, j’y mets un pied et puis je le ressors », donc il y a cette idée qu’elle a un pied au Moyen-Orient et un pied en France et qu’elle sautille de l’un a l’autre. Je voulais découper le bouquin avec ces va-et-vient et des saynètes qui nous remettent en France à Paris avant de repartir. Le bouquin se passe sur une durée assez longue et ça permettait de faire des coupures sans qu’elles soient trop brutales, c’est une transition pour les ellipses.

L'humour dans le livre semble paradoxal par rapport au sujet abordé…

Mylène Sauloy : Il s’agit aussi d’une histoire optimiste. Il n’y a pas beaucoup de luttes comme ça qui ont l’air perdues d’avance et qui aboutissent.

La fin est optimiste parce qu’on constate qu’il y a eu de gros progrès par rapport au début des années 2000 mais le cœur du sujet n’est pas rose...

M.S. : L’ennemi n’est forcément jamais gai. On ne peut pas imaginer de donner une vision positive de Daech et de ce qu’ils ont voulu imposer. Quand je parle d’optimisme c’est plutôt sur l’aspect d’une lutte de femmes qui affrontent des obstacles de plus en plus difficiles et qui les surmontent quand-même. Ça part d’une lutte interne dans une guérilla et ça monte jusqu’à affronter un ennemi que même l’Occident lui-même n’a pas pu mettre en déroute.

L'album présente une double lutte : celle contre Daech et celle contre le patriarcat...

M.S. : Au début il n’y a pas Daech. Quand elles commencent à s’organiser, à décider de créer une armée de femmes, c’est une lutte contre le patriarcat mais aussi contre le patriarcat au sein des organisations révolutionnaires, ces rapports homme/femme de domination. Il y a quelque chose de permanent, une espèce de constance dans le rapport homme/femme dans le monde. Grosso modo, partout, les rapports homme/femme sont une espèce de contrat : je protège, tu me sers, autrement dit « Je suis plus fort que toi, je suis en capacité de te protéger, en échange tu vas me servir ». Là on arrive à un extrême où elles rentrent dans un mouvement de révolutionnaires pour la libération du Kurdistan et où elles se retrouvent avec ce même genre de rapports. Les armes viennent comme si on était condamné à ça. Petit à petit, tu te rends compte que si tu n’apprends pas à te défendre seule tu ne peux pas rompre ce pacte implicite et revenir à des rapports d’un autre genre. Une fois qu’elles ont été en première ligne contre Daech, il y a un regard des hommes, de la société sur elles qui change, c’est évident : ce ne sont plus les femmes fragiles que les hommes protégeaient, elles sont capables de protéger la société. Ce rapport change, le contrat est rompu, et c’est au moment de Daech que l’évidence de la possibilité de rompre ce contrat implicite est la plus claire. Même s’il a fallu passer par les armes et que nous ne le ferons pas, nous ne sommes pas condamnés dans toutes les sociétés à aller à un extrême comme ça. C’est quand-même aussi ça qu’il se passe, la société reconnait que les femmes peuvent se défendre elles-mêmes et participer à la défense de la société et de là elles peuvent exiger que ce contrat implicite soit rompu et que l’on trouve autre chose.

Qu’est-ce que l’académie de rééducation des hommes ? Sont-ils volontaires pour s’y rendre ?

M.S. : Ils sont volontaires oui. Öcalan (Homme politique kurde, leader du Parti des Travailleurs du Kurdistan, NDLR) a été un féministe de la première heure probablement parce qu’il a compris qu’il n’y aurait pas de révolution dans une société ultra conservatrice. Les Kurdes aussi sont conservateurs, il y a des parties de la société kurde qui sont réglées de manière extrêmement tribale, la virginité et le sexe de la femme restent le cœur de l’honneur de la famille. Donc il a compris très tôt et il a dit très tôt qu’il n’y aurait pas de libération du peuple kurde sans émancipation des femmes. On ne convainc pas une société de changer de manière d’être, de faire une révolution, si on emmène pas les femmes avec soi. Il l’a compris très tôt et très tôt les femmes sont entrées dans la guérilla. Petit à petit, on s’est rendu compte que le plus simple pour éviter ce problème de doute des familles sur le fait que des femmes jeunes et vierges allaient vivre avec des hommes sans faire perdre l’honneur à la famille, était d'envisager la création de bataillons de femmes. Tant qu’elles partaient entre femmes elles ne risquaient pas de revenir enceintes. Öcalan parle de ça, du fait que les femmes doivent être partie prenante de la révolution. De là découle une espèce de féminisme au sein du PKK. J’ai vécu vingt ans en Colombie, et j’ai fait plein de films sur les guérillas là-bas il y a très longtemps. Il y avait vachement de nanas dans la guérilla et elles étaient toujours en retrait. Ce sont des pays où on peut se dire qu’il n’y a pas d’Islam, qu’ils ne sont pas bien catholiques non plus, et malgré ça il y a quand-même ce rapport de domination extrêmement violent, extrêmement fort et latent. Quand je suis arrivée la première fois chez les Kurdes en 1998, j’ai été complètement hallucinée de voir que les femmes étaient vraiment là, ce n’était pas du décor ou des quotas de participation. On sent que dans le PKK il y a un truc très ancien pour que les femmes aient une vraie place.

C.B. : J’aimerais rebondir sur une chose qu’a dit Mylène par rapport au bouquin. Avant de travailler sur ce sujet j’avais vu comme tout le monde ces images de filles combattantes contre Daech. On pouvait avoir l’impression qu’elles étaient un peu « sorties du chapeau » : Daech arrive et des filles combattantes surgissent, c’est un beau récit. Dans le bouquin, on a essayé justement de raconter qu’elles ne sont pas sorties de nulle part, elles étaient là bien avant Daech et cette terrible menace. Le livre explique quel est ce cheminement qui fait qu’a un moment elles se retrouvent au combat que personne ne semble pouvoir arrêter sauf elles Mais ce n'est pas magique, il y a eu des années et des années d’engagement, de luttes avant d’en arriver là et avant que ce soit médiatisé. Autre remarque : les hommes qui sont censés protéger les femmes de l’avancée de Daech se barrent. Ces femmes sont les sœurs, femmes, nièces, de la famille et les hommes ne les protègent pas non plus. Ce n’est pas au premier plan, mais on le voit dans la BD que de toute façon ce pacte ne fonctionne plus. 

M.S. : Concernant l’académie de rééducation des hommes, les femmes se rendent compte qu’il ne suffit pas qu’elles changent mais que le regard des hommes doit aussi changer. Quand elles le réalisent, l’académie vient rapidement, dans les années 2000. Öcalan dit aux hommes qu’il faut qu’ils se rééduquent. C’est une lutte pour tuer la mentalité masculine, pas pour tuer l’homme, elles sont très claires là-dessus. Ils sont volontaires, ce sont des combattants du PKK qui écrivent des lettres en disant qu’ils voient bien que dans leurs relations avec des femmes ils ont failli sur tel ou tel point, ils envoient des lettres de candidature et elles sélectionnent les hommes qui vont passer neuf mois, comme pour accoucher d’un homme nouveau. L’académie, c’est une réflexion sur le pourquoi les hommes rendent la planète invivable. Plus que les rapports homme/femme, c’est pourquoi les hommes détruisent. Quand on regarde le monde, 99% des guerres ce sont les hommes qui les mènent, qui les décident, c’est une réalité. C’est une relecture des sciences sociales qu’elles ont aboutie plus tard avec ce qu’elles appellent la gynéologie, une relecture de l’Histoire à partir d’un regard de femme sur le monde. Il acceptent de voir comment les femmes lisent l’Histoire, la sociologie, les rapports humains, la biologie, etc... Pourquoi l’homme est-il conquérant ? Pourquoi l’homme est-il destructeur ? Pourquoi l’homme veut-il toujours plus ? 

Votre premier reportage, au début des années 2000, a été refusé par trois producteurs puis accepté par Marie-Claire. Pensez-vous, vingt ans après, que ce genre serait plus facilement accepté ?

M.S. : Bien sûr, le féminisme est dans l’air du temps. Nous sommes dans une époque profondément féministe, un féminisme d’ailleurs dans lequel je ne me retrouve pas du tout, dans une partie de la jeunesse radicale. Je pense que c’est un féminisme anti-hommes, revanchard, et que ce n’est pas le propos. Le féminisme est dans l’air du temps mais ça ne suffit pas. Une révolution féministe ça ne marche pas très bien, j’ai voulu faire un troisième film mais déjà avec le deuxième j’ai eu du mal. Ce qui marche c’est quand c’est concernant, comme avec Daech qui était un péril pour nous. Tant que c'était un péril là-bas on s’en foutait que ce soient des femmes, mais du jour où ce péril est nôtre et que c’est concernant dans notre société… il y a eu deux facteurs : une montée d’une nouvelle jeunesse très féministe sur un discours très radical et le fait que Daech était concernant. C’est très difficile de faire des films aujourd’hui. C’est extrêmement compliqué de convaincre que l’autre peut être intéressant pour ce qu’il est et que chacun va trouver à l’intérieur de quoi s’alimenter sur sa propre réalité. Il y a une série sur Arte qui s’appelle No Man’s Land qui est pas mal et qui se passe au Rojava : c’est un jeune Français qui part chercher sa sœur engagée et qui rejoint la révolution au Rojava alors que trois anglais rejoignent quant à eux Daech. Ça marche, parce qu'il y a une possibilité de projection, sans ça, ça ne fonctionnerait pas.

Qu’est-ce qui pousse des filles qui ont vécu en Europe à repartir combattre au Kurdistan ?

M.S. : Même pas « repartir » parce qu’il y en a qui sont même nées en Europe ! Je crois que c’est la diaspora kurde, un peu comme les Arméniens probablement, c’est une diaspora habitée par son histoire, qui la porte, qui s’en sent responsable. Ça a l’air d’être un canular mais par exemple les chiche-kébab kurdes jusqu’à il n’y a pas si longtemps, cotisaient tous au PKK. Il s’envoient tous du fric, la diaspora envoie de l’argent au mouvement kurde. Là-bas, il y a des liens très forts, leur famille est encore sur place. Ainsi, ces filles un jour se rendent compte que même si papa travaille à l’usine à Colmar, qu’elles ont eu une vie assez occidentale en ayant des amants sans être obligées de se marier, quelque chose les pousse à rejoindre les mouvements de libération kurde. Les Kurdes restent Kurdes, ils sont très nombreux en Europe. Il y a plus de quatre millions de Kurdes dans la diaspora mais ils restent kurdes. C’est une communauté qui s’intègre très bien dans les sociétés où elle s’installe.

Quelle a été votre réaction en découvrant les premiers dessins de Clément ?

M.S. : On a travaillé avec beaucoup d’échanges. Je pense que dans les dessins on voit où on est. Il y a des BD qui se passent dans le lointain et où on ne sait pas trop où on se situe, il y a les personnages mais il n’y a pas cet environnement alors que je trouve que dans les dessins de Clément ce n’est pas le cas, on voit un ailleurs qui est plutôt crédible non ? Il y a deux choses où je me reconnaissais moins : vous dites que c’est une histoire dure alors que pour moi c’est une histoire optimiste. Même si on va dans une violence extrême, c’est une histoire de femmes qui sont dans des conditions extrêmes et qui s’en sortent et là-dessus on n’a pas forcément la même vision Clément et moi et ça s’est senti dans le dessin. Par exemple, elles sont extrêmement souriantes et bienveillantes, elles sont très douces, pas du tout masculines. Et sinon, pour la violence, Clément trouvait important de la montrer mais j’ai très peur de ça. C’est un truc que je n’ai jamais fait dans mes films, que je n’ai jamais voulu faire et ça c'était les deux points où on n’avait pas forcément la même vision. Sur le reste, je trouve que c’est super beau, on est loin, vraiment dans cet ailleurs, c’est vraiment un voyage dans un autre univers que le dessin porte vraiment fort.

C.B. : Comme le dit Mylène, c’est mon point de vue. Je pense que le dessin met une distance, surtout dans une BD où c’est assez synthétisé, et pas dans un dessin qui se veut une peinture très réaliste. En montrant la mort en vidéo ou en photo on est tout de suite prisonnier de l’image. Même si la bande dessinée est très puissante, elle le fait d’une autre manière. Les lecteurs voient que ce sont des dessins, de l’encre sur du papier, et je pense que ça permet ainsi de montrer des choses que l’on ne pourrait pas montrer avec de la pellicule. Mon parti pris c’est d’y aller et de profiter de cette occasion qu’offre la BD et qui sur un autre média pourrait être déplacé, ce qui était le souci de Mylène.

M.S. : Oui c’est vrai que c’est ma première expérience, c’est un univers dans lequel je rentre que je ne connais pas même si je suis lectrice ! C’est vrai que peut-être je projette ma philosophie de films sur un média qui n’est pas le mien.

C.B. : Qui est devenu le tien maintenant, il y a ton nom sur la couverture !

M.S. : Oui ! Mais c’est vrai que ce n’était pas mon monde ! Par contre pour ce qui est des textes, j’ai passé des jours et des jours à réécouter mes rushs, à réécrire les mots tels qu’elles les disaient, de vraiment reprendre leurs phrases à elles, leurs manières de dire les choses. J’ai vraiment fait tout pour essayer de garder leurs mots et ne pas parler moi à part dans le récitatif. Mais par contre, je voulais vraiment faire l’effort de garder leurs mots à elles dans tout ce qu’elles racontent. Même dans le dossier final, j’ai été rechercher des interviews où ce sont vraiment elles qui parlent.

C.B. : Je trouve d’ailleurs qu’il y a des passages où ça se sent. Il y a des passages où on n’aurait pas pu l’inventer, même un journaliste n’aurait pas pu l’interpréter. Je pense par exemple quand elles sont le soir et qu’elles ont chassé les terroristes de Daech de la ville et qu’elles disent qu’elles s’étaient habituées. La manière dont elles en parlent avec une certaine simplicité, c’est un truc étonnant, aucun scénariste n’aurait pu inventer ça, même un journaliste s’il ne l’avait pas entendu dire. On sent vraiment que ce sont leurs mots, c’est tellement fou que ça ne peut être que la réalité.

Le choix du noir et blanc s’est imposé rapidement ?

C.B. : Non, ça a été un peu compliqué. Tous mes autres albums sont en couleur, c’est la première fois que je fais un album en noir et blanc. Au début, il y avait quand-même l’idée de rester dans la sobriété du dessin par rapport au sujet qu’on évoque depuis tout à l’heure, mais d’avoir des touches de couleur. J’ai fait des essais de mon coté mais il y avait aussi la contrainte du temps, il y a beaucoup de pages. À un moment, j’ai essayé de changer de braquet et de me concentrer vraiment de plus en plus sur le noir et blanc et j’y ai trouvé mon compte. J’ai senti que je trouvais un truc qui était de l’ordre du récit, du fumetti italien ou du graphic novel américain qui est vraiment noir et blanc, et j’ai trouvé que mon dessin était vraiment efficace. J’ai des pages avec des essais couleur, j’en ai fait plein mais il n’y en a aucune qui me plaisait, aucune où je trouvais que ça fonctionnait.

M.S. : On avait dit aussi qu’il y aurait des touches de couleur. À un moment, il avait été question de mettre des foulards, des drapeaux et finalement c’est resté comme ça et c’est beau en noir et blanc !

C.B. : J’ai essayé mais ça ne marchait pas, je n’y arrivais pas. Je pense que d’autres dessinateurs auraient pu trouver le truc, mais là, je n’arrivais plus à le voir en couleur. Ça vient peut-être aussi de ma vision de ce récit que je trouvais dur, je suis d’accord avec Mylène, il est pourtant optimiste. S’il n’était pas optimiste, s’il n’y avait pas d’espoir, il n’y aurait pas de récit, c’est aussi simple que ça. Vu le ton du récit, je trouvais qu’il y avait quand-même une cohérence à l’avoir en noir et blanc et se permettre sur certaines pages, vous avez dû le voir, d’avoir de grosses masses de noir, où je pousse le curseur, des ambiances de nuit. Ce genre d’impact était possible grâce au noir et blanc.

Cette révolution qui démarre du lieu d’origine des civilisations, la Mésopotamie, c’est extraordinaire !

M.S. : Absolument, de l’endroit même où est né le patriarcat. Elles parlent beaucoup du Néolithique. C’est drôle d’arriver dans les maquis, dans les montagnes, dans des zones précaires avec des conditions super spartiates et de trouver des nanas qui parlent du Néolithique, de la naissance du patriarcat et de ce retournement. Quand dans les manifs elles disent « on est là pour les 5000 ans à venir », ça veut dire que ça fait 5000 ans que les mecs dominent et que maintenant on est là pour 5000 ans. Je trouve ça drôle d’inscrire ça dans le berceau des civilisations. Non seulement c’est là que les civilisations et le patriarcat sont nés mais c’est aussi là que s’est ancré un patriarcat d’une rare violence, ils ont une manière de traiter les femmes qui est quand-même extrême. C’est marrant qu’une révolution féministe ait lieu là où c’est le plus dur, le plus féroce, de revenir en arrière.

C.B. : C'était vraiment une des idées premières de Mylène, la Mésopotamie, et ça m’avait frappé aussi. Ça fait prendre conscience de choses, ça fait réfléchir. Au début, la première version commençait avec la Mésopotamie. Finalement, dans l’écriture du récit, on s’est rendus compte qu’il fallait mieux commencer par une scène plus intime qui nous rapproche, comme le disait Mylène tout à l’heure, qui nous concerne. On est en Belgique, en Europe, on découvre Mylène assez rapidement, on est sur du dialogue. 

M.S. : Surtout que quand on va là-bas, c’est un sacré périple pour aller au Rojava : il faut traverser le Tigre et le Rojava va du Tigre à l’Euphrate, c’est quelque chose qui renvoie aux bancs de l’école. Le Tigre et l’Euphrate, le croissant percé… C’est ce qui m’a frappé la première fois que j’ai traversé le Tigre, j'étais sidérée que ça existe ! J’arrivais dans une révolution entre le Tigre et l’Euphrate, c’est quand-même un truc qu’on a entendu toute notre enfance non ?

Clément, en début d’album vous remerciez Thibaut Trincklin pour son travail sur certaines pages. En quoi vous a-t-il aidé ?

C.B. : L'album comportant pas mal de pages, j'ai commencé à tirer la langue au niveau du boulot. J’ai demandé à Thibaut, jeune dessinateur, de venir faire un petit peu l’assistant mangaka. J’avais déjà fait tous les dessins préparatoires et je lui ai demandé d’en finaliser certains, de mettre le noir, je suis repassé dessus aussi parce que des fois ce n’était pas exactement ça. Il est venu m’aider plutôt sur les dernières pages dans cet esprit de « sensei » et son apprenti mangaka. Il fait du très bon travail et j'espère que j’aurais l’occasion de bosser avec lui plus tard.

M.S. : Il part du storyboard ? Que fait-il concrètement ?

C.B. : Concrètement, j’ai préparé certains dessins et après je lui demande de les finir parce que dans la BD il y a pas mal d’étapes : le storyboard, le crayonné, l’encrage et on met les petits effets éventuellement de gris ou de trame, tout ça c’est hyper chronophage, ça prend beaucoup de temps. Je lui ai demandé de compléter certaines des étapes, parfois je lui donnais juste le storyboard, parfois c’étaient des dessins plus aboutis, il a fait ça sur cinq ou six pages. 

Mylène, pourquoi la BD ?

M.S. : C’est Michel Welterlin, directeur de collection, qui m’a contactée. Il vient de la production de documentaires, on se retrouve donc dans des festivals. C’est un gros lecteur de BD, de romans graphiques, et il a eu l’idée de proposer à de grands reporters d’adapter en BD leur travail. Ce n’était pas une idée à moi et j’avoue que j’ai été super séduite. J’ai écrit des bouquins, j’aime bien. Je suis caméraman parce que ça me permet de voyager et qu’on a beaucoup plus de moyens pour faire ce qu’on veut faire quand on est a la télé que dans l’écrit. J’ai pris ça comme une aventure, un défi ! Rentrer dans un nouvel univers que je ne connaissais pas. Il y a deux trucs qui me sont passés de suite par la tête : dans un livre, j’adore le fait qu’on puisse revenir sur certains passages, ce qu’on peut difficilement faire avec un film, on ne fait pas rewind toutes les trois minutes ! Il y a des choses qu'on n’absorbe pas avec un film et qui passent à la trappe et on le sait. On va absorber des choses et pas d’autres, alors que sur un bouquin on peut relire, revenir sur des choses. J’aimais bien cette présence physique, un film c’est une abstraction, maintenant qu’on est en numérique encore plus. Avant, on avait des cassettes, maintenant ce sont des ordinateurs, il n’y a plus rien de tangible, il n’y a plus d’objet filmique. Au début, je tournais en seize avec d’énormes bobines, il y avait vraiment un objet film, maintenant il y a des petits points. Ça, ça m’a beaucoup touchée. Le deuxième truc auquel j’ai pensé de suite ce sont tous ces témoignages quand on tourne dans les zones de conflit. Dans des mouvements de résistance comme ça, il y a énormément de choses que l’on ne peut pas montrer. On a souvent accès à des témoignages que l’on ne peut pas filmer pour des raisons de sécurité évidentes. Il y a d’autres choses par exemple sur la guerre elle-même, quand on est pris dans des zones de combat, on se met plutôt à l’abri, moi je n’ai pas l’adrénaline d’aller filmer les combats, ce n’est pas ça mon truc. Ça permettait de montrer ce que je n’aurais jamais pu montrer dans un film, tout en gardant leurs paroles, de montrer ce que je n’aurais pas pu voir ou montrer, même si j’ai pu le voir planquée dans une grotte, je n’ai pas pu le filmer. Je trouvais que c'était aussi une manière de donner la parole aux invisibles, à tous ceux qui ne peuvent pas témoigner publiquement. D’ailleurs, ces femmes que l’on voit ont toutes des faux-noms, ce sont des noms qu’elles inventent, quand on rentre dans un mouvement de résistance on change d’identité. C’est une manière de redonner une réalité et une tangibilité à des gens qui existent et que l’on ne peut pas montrer dans les films.

Clément le disait tout à l’heure, ça a aussi permis d’intégrer des évènements comme le triple assassinat à Paris qui n’a forcément pas pu être filmé...

M.S. : Absolument. Tout ce qu’on ne peut pas voir ni filmer et qui n’est pas là alors que c’est pourtant capital pour les Kurdes. C’est vraiment un truc très fort. Cette femme, Sakine, était une icône, et dans l’histoire de ce mouvement de femmes, d’inclure ça c'était important. C'était une idée de Clément. J'étais mal à l’aise à l’idée de dessiner cet assassinat parce que je suis documentariste, je suis dans le réel. Ça a été un moment de tension où lui était convaincu et moi mal à l’aise parce que je ne l’avais pas vu et que je ne voulais pas dire que j’avais vu quelque chose que je n’avais pas vu. Bien sûr c'était très important que ce soit là, absolument.

Utile aussi pour la compréhension du lecteur…

M.S. : Tout à fait. C’est là que le fait de venir de médias différents est intéressant, travailler ainsi avec des gens qui ont une autre manière d’aborder le réel.

C.B. : Je voudrais juste ajouter comme on parle de différents médias, qu’actuellement Mylène s’occupe d’une exposition. Il y a à la fois les planches de BD, des photos et du film. Ainsi, cette réalité qui peut sembler éloignée vue de France, à travers son exposition, est recréée à travers différents médias. En vérité, la réalité, on ne peut pas la toucher à travers une BD, un film ou une photo, mais là on peut se la représenter. Cette expo que Mylène mène est un véritable kaléidoscope.

M.S. : C’est une manière de regarder et de dire le monde. Ça reste du documentaire tout ça. On l’a installée pour la première fois dans un festival dans la Drome et là, plein de gens la demandent. 



Propos recueillis par L. Gianati

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