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Lewis et le ghostwriter

Entretien avec Lionel Richerand

Propos recueillis par L. Gianati et L. Cirade Interview 10/01/2018 à 11:03 3250 visiteurs
En quelques albums seulement, le trait de Lionel Richerand se reconnaît presque au premier coup d’œil. Son univers à la fois macabre et romantique sert à merveille des histoires à mi-chemin entre conte fantastique doté d'un bestiaire fourni et plongée dans un réel aux ambiances victoriennes. C'est le cas de l'Esprit de Lewis qui aborde à la fois les affres de la création, le mythe de Faust ou l'émancipation d'un jeune homme... Et s'il y avait du Freud là-dessous ? Ça tombe bien, c'est le thème de son prochain album.


Après Anna, héroïne de Dans la Forêt et le garçon de l’Étrange Réveillon, place à un adulte dans l'Esprit de Lewis

Lionel Richerand : Je ne l’avais pas vu comme ça… L’idée était de travailler sur un récit romantique, une histoire d’amour. Avant d’être une histoire de fantômes, l’important est surtout pour moi la relation qui existe entre Lewis et Sarah. J’avais envie de sortir de cet univers avec un côté un peu monstrueux  et fantastique dans lequel j’avais peur d’être un peu cantonné. Dans cet album, il y a un enjeu semi-réaliste, celui aussi d’avoir une liaison qui soit crédible ancrée dans un univers victorien. Je reviens bien sûr à mes tropismes avec notamment une fresque composée de tout un tas de bestioles mais c’est arrivé dans un deuxième temps.

C’est donc davantage une histoire d’amour qu’un récit basé sur les affres de la création ?

L.R. : Non, c’est ça aussi. On peut entendre cet album de trois façons différentes. C’est d’une part la psychologie de Lewis, sa folie et le fantôme. Tout ça coexiste dans le récit de Bertrand (Bertrand Santini - scénariste, NDLR). Je savais qu’en étant dans la collection Métamorphose, on était dans ce côté gothique. J’aime bien aussi le côté ornemental. On a bien une histoire de fantômes mais elle n’est pas présentée telle qu’on pourrait l’attendre.

Comme dans l’Étrange Réveillon, vous réveillez un mort…

L.R. : Je suis un peu abonné aux cimetières. J’en plaisantais d’ailleurs avec Séverine Gauthier avec qui j’ai un projet. Ce serait bien que l’on change un peu d’environnement. L’Esprit de Lewis commence par un enterrement. En même temps, je trouve que l’histoire est vraiment basée sur la mélancolie, l’écriture, avec un côté très romantique. Les couleurs d’Hubert amènent beaucoup de chaleur au récit. C’est beaucoup moins sombre que Dans la Forêt. On est dans quelque chose qui me parait malgré tout plus chatoyant.

L’histoire fait également penser au mythe de Faust…


L.R. : Pour moi, Lewis est un peu un Peter Pan. Il a un côté ingénu dans ce premier tome. C’est un garçon un peu frêle, curieux, qui ne sait pas s’il va réussir à écrire. C’est d’ailleurs assez ironique de découper un album sur le blocage littéraire. Comme j’ai un dessin qui peut évoluer, je m’en suis servi pour faire évoluer également le personnage de Sarah. On va ressentir, je l’espère, sa détresse et son côté femme éplorée ou au contraire le spectre effrayant et son côté maléfique avec ses cheveux qui se transforment en cornes. Elle possède une complexité qui permet de ne pas trop la situer.

Comme Dans la forêt, il y a tout un jeu de symbolisme. Que représente le chien ?

L.R. : Bertrand est très attaché à son animal. Il réalise également le Journal de Gurty, incarné par sa chienne. Il a vraiment fallu que j’arrive à le dessiner avec une grande précision et expressivité. Dans la première partie, on est dans le récit de hantise. Le fantôme est présent en creux. Avoir le chien qui ressent les choses avant l’humain apporte un plus. C’est un personnage extrêmement important, un peu comme lorsque Dans la forêt j’avais apporté une note un peu humoristique avec les crapauds.

L’émancipation de Lewis arrive un peu trop rapidement pour lui…

L.R. : Oui… À la base, c’était un scénario de long métrage. L’histoire était donc destinée à un médium complètement différent. Il a donc fallu que je fasse un gros travail d’adaptation pour la bande dessinée. C’est à la fois intéressant et compliqué. On a dû expliquer assez simplement le contexte et le cadre historique dans lequel évolue Lewis. On a ajouté, par rapport au scénario original, la scène du notaire. Pour moi, on n’est jamais autant seul que dans la foule et la séquence du cimetière avec ses sœurs autour de lui montre qu’il s’en détache petit à petit. Pour traduire sa solitude, il fallait passer par un environnement urbain et ce rapport au monde qu’il quitte. Il est au départ entouré de femmes : il y a la figure de la mère, des sœurs… Il y aussi la bonne que j’ai représentée en véritable petite cuisinière.

Que signifie cette fraise découverte au milieu de la neige ?

L.R. : Ah ça… Il y a un espèce de glissement progressif vers le fantastique qui est une sorte de vrille de la réalité. Du coup, cette fraise dans la neige fait partie de l’apparition d’éléments qui posent question. Je n’ai pas forcément envie de trancher mais, ne serait-ce que par le jeu de couleurs, on voit dans une case Lewis qui tient la fraise puis, le point de bascule qui donne presque un côté hallucinogène. On ne sait pas vraiment si la fraise est une hallucination… En même temps, Martha le voit avec cette fraise… C’est très intéressant de travailler avec Hubert sur le sens narratif de la couleur. Le code couleur de la mère est le vert amande qui est repris également pour le fantôme. On sait finalement assez vite quand on passe d’une pièce à l’autre. Pour faire arriver à faire comprendre le temps qui passe, le défilement des journées, ça passe beaucoup par la couleur. Personnellement, j’aurais du mal à dormir dans la chambre de Lewis. (sourire) Avec le portrait de maman juste au-dessus du lit, ça peut créer quelques problèmes. Hubert a très bien su gérer cet équilibre entre couleurs assez belles et cette petite touche discordante qui fait qu’on n’est jamais complètement à l’aise.

Le manoir de Childwickbury existe-t-il vraiment ?

L.R. : C’est le nom de la maison de Stanley Kubrick dont Bertrand est fan. On l’a donc plus mise comme leitmotiv et comme hommage. Comme on ne savait pas si on avait les droits, j’ai limité les références. C’est un peu comme l’hôtel Overlook dans Shining qui devient un espace mental. Je voulais que l’on parte d’une maison victorienne existante, celle des sœurs, avec une façade assez bourgeoise et clinquante. Quand j’avais travaillé sur Dans la Forêt, j’avais fait une scène d’escalier et je voulais que ce soit somptueux. Pour l’escalier du notaire, je souhaitais quelque chose à la James Ivory, un décor luxueux. Et quand on arrive à la maison d’enfance de Lewis, il fallait que ce soit LE manoir. Du coup, vu de l’extérieur, il est labyrinthique. Je pense que les espaces sont crédibles. En même temps, on ne serait pas étonné d’avoir aussi des sous-sols, des étages, des espaces cachés. C’est un peu dans le style des cabinets de curiosité, des gouffres psychologiques.

Quand vous réalisez justement un cabinet de curiosités, qu’avez-vous envie d’y mettre ?

L.R. : Tout en faisant un pas de côté pour l'aspect réaliste et le cadre historique, il y a un moment où le naturel revient. La première planche que j'ai faite pour poser le ton de l'album, c'est la double page sur laquelle Lewis est poursuivi par la galerie de monstres. Pour moi, cela correspondait aux enjeux que je m'étais fixés. La dernière page faite est d'ailleurs aussi une double page où l'on voit la maison avec l'apparition du fantôme. Les deux sont côte à côte et c'est le point de bascule du livre. Dans la page de galerie de monstres, j'ai mis tout le bestiaire que j'ai ensuite redisséminé dans l'ensemble de l'album. J'ai essayé de trouver l'élément le plus marquant et le plus incongru que je pouvais insérer dans cet espace, et j'ai choisi cet espèce de veau tentaculaire. Il y a un côté Frankenstein chez le père de Lewis. On a ainsi les deux pôles : d'un côté la mère avec des teintes un peu vertes et de l'autre le père avec une espèce de lion rouge au-dessus du cabinet de curiosités. C'est une façon de redonner du sens à tout mon bestiaire et pouvoir l'insérer dans la narration.


Si on revient sur cette double page, vous êtes passé d'un petit format à un grand format. Que cela change-t-il dans la manière de la composer ?

L.R. : Quand j'ai vu le format de la collection Métamorphose, j'ai trouvé qu'il y avait une ampleur de lecture extraordinaire. Dans la Forêt a un côté assez confiné et si j'avais à le publier aujourd'hui c'est un album qui gagnerait à se trouver dans un format un peu plus grand. L'Esprit de Lewis m'a donné envie de travailler sur des planches plus ambitieuses et le format de la collection permet cette amplitude. Même si je reste dans mes obsessions et mes choix d'une vision un peu fantastique et un peu macabre, je pense que je suis plus dans cet album sur un côté Suspiria de Dario Argento où les couleurs sont extrêmement clinquantes et très vives. Il me faut un côté fascinant et beau qui participe au romantisme. La scène de Noël, par exemple, devait être très chaleureuse, presque mielleuse. Je suis très content de ce format et je trouve le travail de Barbara Canepa et Clotilde Vu sur cette collection vraiment excellent. Il y a un attachement à la maquette, au livre ainsi qu'un soin apporté à la page de garde. L'objet participe au plaisir de la lecture.

N'avez-vous pas eu envie d'insérer en fin d'album un memento sur les différentes façons de mourir et les répercussions sur la physionomie du fantôme ?

L.R. : On y avait pensé... Ce qui est compliqué, c'est que dans ce premier tome, Lewis finit tout juste d'écrire son roman. J'aurais bien mis le Codex Mortis avec quelques pages à la fin. Je voulais aussi changer d'exercice et me dire que, finalement, le bestiaire se trouve dans l'histoire, que le cabinet de curiosités est dans les couloirs de Childwickbury. Tout est parti de cette double page de cavalcade de bestioles et j'ai finalement fait l'inverse de Dans la Forêt qui ne pouvait, lui, pas contenir toutes les notes de bas de pages et mes intentions. Le bestiaire était donc intéressant pour ça, pour éclairer mes intentions.

Le Codex Mortis, est-ce une pure invention ?

L.R. : Oui, une invention de Bertrand. J'ai beaucoup aimé cette façon de psychanalyser le fantôme, de lui faire passer tout un tas de tests et donner un côté scientifique à quelque chose de totalement fantaisiste. Je trouve que ça va bien avec ce scientisme de fin de siècle. L'idée était que ce soit crédible.

Le projet de film est-il complètement abandonné ?

L.R. : Bertrand avait passé quatre ans de développement. C'était un projet de gros film hollywoodien. Il n'a finalement pas trouvé le budget pour le réaliser, on lui a donné corps avec la bande dessinée. Là où il est un peu frustré, c'est que pour lui, le deuxième mouvement a énormément de péripéties et d'enjeux. Pour Dans la Forêt, on n'arrêtait pas de me demander une suite, et ce n'était pas une évidence pour moi, j'avais dit ce que j'avais à dire dans cet album. Pour l'Esprit de Lewis, le premier tome peut se lire pour lui-même mais il y a une vraie bascule dans le second. Autant le premier est un huis clos, autant le deuxième va se passer à Londres, avec toute la thématique de l'imposture littéraire. Lewis a un vrai succès avec son roman, il devient un peu le parvenu dans la société littéraire. Il court ainsi la rumeur qu'il n'a pas écrit son roman, que c'est son éditeur qui l'a manipulé. On se pose ainsi des questions sur Sarah : existe-t-elle ou est-ce un pur fantasme de Lewis ? On prolonge la situation qui a été posée dans ce premier tome mais en gardant la réalité du monde littéraire de Londres de 1900. Lewis a un côté Dorian Gray. Autant il a un côté angélique et candide, autant il a un revirement assez brutal et il apparaît en monstre froid incapable de sentiments. Je pense qu'il ne vaut mieux ne pas se fâcher, même avec un fantôme. (sourire)

D'autres projets en cours ?

L.R. : Je travaille pour le moment sur le deuxième tome de l'Esprit de Lewis. J'ai en chantier un album avec Pierre Péju chez Casterman dont le sujet est un patient de Freud. C'est en fait l'histoire d'une thérapie malheureuse. C'est aussi le regard de Freud sur l'Amérique et la psychanalyse. Ce qui me plait dans ce projet, c'est de travailler sur le personnage historique sans faire un brûlot sur la psychanalyse mais pour parler plutôt de cet homme en tant qu'inventeur génial. Tous les cas qu'il a traités relèvent de la littérature, même s'il a dû arranger les choses. Il a cartographié un territoire dont on avait juste une intuition. C'est un véritable architecte de l'inconscient. Pierre Péju qui est un romancier que j'adore, et dont j'avais dédié Dans la Forêt, avait un projet de bande dessinée et l'occasion était trop belle de pouvoir travailler avec lui. J'ai des projets avec des gens que j'admire... J'en ai un autre avec Séverine Gauthier, Hubert m'a également envoyé un scénario orphelin sur lequel je dois faire des recherches... J'ai déjà rempli un carnet de croquis. Il y a un potentiel de quatre histoires possibles dans cet univers. Pour la petite histoire, c'est en me présentant ce projet que j'ai proposé à Hubert de faire les couleurs de l'Esprit de Lewis. Cela me permet d'avoir des directions très différentes et de travailler sur des terrains vraiment enrichissants. Du coup, je ne reste pas enfermé dans un seul registre.

Ce sont des projets plus réalistes que vos précédents ouvrages...

L.R. : Oui, mais pour Freud, par exemple, il y a un côté Tintin. Freud est un mélange de Haddock et Tournesol. Il y a aussi le côté tourmenté du personnage... Ce qui m'avait marqué dans Hergé, c'était les cauchemars comme ceux présents dans Coke en Stock ou Tintin au Tibet.

Et le projet avec Séverine Gauthier ?


L.R. : Elle est en train de l'écrire. Ce sera un bouquin jeunesse, chargé comme tous les projets qu'elle fait. J'aime beaucoup travailler avec des auteurs comme ça qui ont de vrais univers et me mettre au service de leurs histoires.


Propos recueillis par L. Gianati et L. Cirade

Bibliographie sélective

L'esprit de Lewis
1. Acte I

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Dans la forêt

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