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Toute la bande dessinée

ANDRE JUILLARD

16/10/2006 26 planches

Très peu d'auteurs ont été consacrés à Angoulême à la fois par un prix du meilleur album et par le Grand Prix de la ville. Tel est le cas d'André Juillard, dont Le cahier bleu obtint l'Alph-Art du meilleur album en 1995, et qui fut sacré Grand Prix en 1996. Souhaitant rendre hommage à ce grand artiste et auteur, Daniel Maghen, galeriste et éditeur de livres d'art consacrés à la bande dessinée, publie le 19 octobre un livre mémorable de 432 pages consacré au travail d'André Juillard : Entracte. Près de 1500 dessins y sont réunis, reflétant des facettes peu connues du travail de l'auteur : études, croquis préparatoires, dessins réalisés "à la manière de", nus artistiques, œuvres de jeunesse... tout cela étant mis en lumière par de nombreux commentaires et souvenirs de l'auteur sur son œuvre. Réalisé avec un soin d'orfèvre et préfacé par Enki Bilal, ce beau livre était présenté en avant-première, dimanche 15 octobre 2006, au "Palais de la BD". Nous vous proposons une retranscription de cette conférence, ainsi qu'un parcours dans les pages d'Entracte, à découvrir également sur le site de la Galerie Daniel Maghen.

Avez-vous toujours pensé vivre de votre art ?
Mes parents m'ont toujours encouragé, dès qu'ils ont vu mon intérêt pour le dessin. Je n'ai pas un tempérament de peintre, ce qui m'a toujours intéressé, c'est le travail du crayon. J'ai découvert assez rapidement aussi la plume, le pinceau, l'encre de Chine, mais je n'ai jamais réalisé une peinture à l'huile par exemple. La bibliothèque de mon père regorge d'ouvrages magnifiques et illustrés. Ce que je voulais faire, c'était cela : des illustrations pour éditions de bibliophilie. Quand j'ai commencé à faire une école d'arts et à chercher du travail, je me suis aperçu que l'illustration de bibliophilie n'existait pratiquement plus. Au même moment, j'ai redécouvert la bande dessinée. J'en lisais avec passion quand j'étais enfant, mais je n'avais jamais perçu cela comme un métier possible. A l'inverse de la plupart de mes collègues dessinateurs, je n'ai pas commencé le dessin en faisant de la bande dessinée, mais en dessinant des sculptures grecques, des académies, en reproduisant des illustrations de peintres pompiers. C'est aux Art décos, vers 22 ou 23 ans, que j'ai enfin compris que la bande dessinée était la discipline idéale pour moi. Il m'a fallu un apprentissage, parce qu'au départ j'avais trop le goût du "beau dessin" et pas assez celui du récit. Jijé et Mézières, que j'ai eu la chance de rencontrer à cette époque, m'ont fait comprendre ce qu'était la bande dessinée.  

 
 

Comment votre carrière a-t-elle commencé ?
Grâce aux éditions Fleurus, qui publiaient cinq ou six magazines hebdomadaires pour tous les âges, et qui avaient besoin de dessinateurs. J'ai fait un peu de tout, illustrations, petites histoires, et une première bande dessinée : Loup gris, sur un scénario de Claude Verrien, en noir et blanc et au pinceau pour faire comme Jijé (alors que je déteste cet instrument fuyant !). Le fait de trouver rapidement du travail m'a mis en confiance. Tout s'est enchaîné de façon plutôt agréable. Je garde une certaine modestie, parce que je sais qu'un des éléments de mon succès, c'est la chance que mon style de dessin ait plu au public. D'autres collègues, au moins aussi doués sinon plus, n'ont pas eu cette chance, et je le regrette.  
  Vous êtes sensible aux critiques ?
J'ai été plutôt gâté par la critique. Je découvre sur internet des critiques un peu plus dures, mais je trouve cela motivant. Je ressens souvent une certaine insatisfaction par rapport à mon travail, et  l'impression que ça pourrait être mieux. Quand je vois une critique négative, ça me pousse à réfléchir et à me demander quelle est la part de vérité qu'elle contient. En dehors, bien sûr, de quelques papiers d'humeur qui sont parfois tellement injustes qu'ils ne méritent pas qu'on s'y attarde. D'une façon générale, je comprends tout à fait qu'on n'aime pas ce que je fais, ou qu'on trouve que tel album ne soit pas à la hauteur des précédents. Mon but, chaque jour, est de faire mieux que la veille. J'ai parfaitement conscience que cet objectif n'est pas toujours atteint.
  «L'important n'est pas l'Histoire mais les petites histoires», disait Patrick Cothias. Raconter ces petites histoires ne vous conduit-il pas pourtant à accomplir un travail d'historien ?

Si j'aime dessiner des bandes dessinées historiques, c'est parce que l'univers visuel qui y est proposé est plus excitant que l'univers actuel. Néanmoins, j'ai dessiné trois récits qui se passent de nos jours. Il aurait certainement été possible de les transposer dans le passé. La grande Histoire m'intéresse, mais cela ne me passionnerait sans doute pas de devoir la raconter en dessin. La marge de manœuvre est trop faible. C'est beaucoup plus excitant de créer des personnages et de les implanter dans un contexte historique, que j'essaie de rendre crédible par des recherches et une bonne documentation. Cela ne fait pas de moi un historien. Mes recherches sont surtout visuelles : costumes, architecture, portraits de personnages historiques... J'aime beaucoup les romans historiques, ceux de Robert Merle ou d'Alexandre Dumas par exemple, mais pas les essais d'Histoire. J'en ai lu beaucoup à mes débuts, parce que je pensais que c'était important pour comprendre une époque... mais ça me donnait l'impression de travailler 24 heures sur 24. Rien de mieux, pour sortir de cela, que la fiction.  
  Que préférez-vous : dessiner sur le scénario de quelqu'un d'autre, ou dessiner d'après vos propres scénarios ?  
Incontestablement, je préfère travailler sur le scénario d'un autre. J'ai écrit deux scénarios, en prévoyant des découpages case à case, sans rien dessiner mais en ayant toutes les images en tête. Quand il a fallu passer effectivement au dessin, cela m'a donné l'impression de recommencer tout le travail une seconde fois. J'étais tenté d'écrire moi-même un scénario, notamment pour faire plaisir au dessinateur que je suis : ne pas avoir à dessiner les trucs qui m'embêtent, et prévoir les scènes et les personnages que j'avais envie de dessiner. Mais en réalité, je me suis laissé piéger par l'écriture du récit, et à aucun moment je n'ai songé au dessinateur qui devrait mettre ce récit en images. Le cahier bleu est une histoire dans laquelle il y a très peu d'action. Or, j'ai appris à dessiner en dessinant des sportifs, j'ai un goût démesuré pour le mouvement, les courses-poursuites... et on ne m'en propose jamais ! Mes scénaristes, y compris moi-même, ne semblent pas très férus d'action : il y en avait un peu dans Les 7 vies de l'Epervier, mais beaucoup moins dans Plume aux Vents, Après la pluie, ou même Blake et Mortimer. Le scénariste que je suis n'a pas plus fait plaisir au dessinateur Juillard que mes autres scénaristes dont la priorité n'est pas forcément de répondre à mes désirs, même si je les exprime régulièrement.
  Vous dites dans Entractes que Christin a fait Le long voyage de Léna sur mesure pour vous, mais c'est sûrement l'album qui, avec Le cahier bleu, contient le moins d'action...
Le sur-mesure de Pierre Christin concerne surtout les personnages. Quand j'ai lu le scénario, j'ai immédiatement été séduit par Léna, même si tout au long de l'album elle conserve un visage froid et fermé -- elle a de bonnes raisons. J'ai aimé cette histoire aussi pour son côté tranquille en surface et la violence rentrée, intériorisée qu'elle contient. Je n'ai pas transmis un cahier des charges à Christin, en lui disant "je veux que ça bouge". Nous avons parlé d'une histoire d'espionnage, d'un personnage féminin... pas vraiment de mon goût pour le mouvement.  
 

Dans la préface d'Entracte, Enki Bilal dénonce l'encre de Chine, parce qu'elle masque votre "vrai" dessin. Ce livre permet de comparer vos crayonnés, pleins de vie, avec les dessins encrés, plus figés. Ne pourriez-vous pas renoncer à l'encrage, pour mieux mettre en valeur la dynamique de vos dessins ?  
Mon trait spontané ne le reste que dans l'intimité de mon atelier. Je travaille comme Jacobs travaillait, avec crayons, passage à l'encre et mise en couleurs. Cela me semble difficile de faire de la bande dessinée en crayonnés, aussi vivants soient-ils. Une bande dessinée n'est pas une démonstration de virtuosité, c'est d'abord une histoire qu'on raconte. J'ai l'impression de ne pas pouvoir aborder ce métier d'une autre façon que la mienne. Dès que je travaille sur des vignettes, je perds sans doute une partie de mes moyens, par perfectionnisme peut-être. J'ai certainement à faire un travail sur ma façon d'encrer, qui n'a pas bougé depuis très longtemps. Je vais faire des efforts !
 
 
Parmi vos héroïnes, beaucoup ressemblent à Ariane, l'héroïne des 7 vies de l'épervier et de Plume aux vents. Représente t-elle votre idéal de beauté ?
Dès qu'on voit un personnage, on reconnaît tout de suite la patte du dessinateur. Cela signifie qu'on développe un style. C'est une maturation assez lente, qui se fait en fonction de ses aspirations et de ses inspirations. Je ne sais pas d'où vient le côté récurrent de mon personnage féminin. Certains y ont vu des ressemblances avec ma femme et maintenant à ma fille, mais ce n'est pas volontaire. Il y a là quelque chose que les psy auront plaisir à explorer. Je cherche souvent à changer les traits de mes personnages. Et je retombe toujours sur le même genre de femme. J'aimerais bien changer : il y a une telle variété de visages et de formes, c'est dommage de passer à côté. Le style devient une seconde nature, et au bout de vingt ou trente ans de travail, c'est difficile de s'en départir.  
Je fais par ailleurs beaucoup de croquis et portrait d'après photo, on en voit un certain nombre dans Entracte, ou des portraits d'après d'autres artistes du temps passé, pour sortir de mes automatismes. Malgré cela, quand je produis de la bande dessinée, je reviens dans les stéréotypes que j'ai acquis. C'est ainsi. J'essaie de forcer ma nature, mais c'est très difficile.


Pourquoi avoir choisi de dessiner Blake et Mortimer comme Jacobs, plutôt que dans votre style personnel ?
Cela ne m'aurait pas intéressé. Le fait de dessiner des Blake et Mortimer inédits, c'est un plaisir teinté de nostalgie, un peu comme si je répondais à une frustration d'enfance, provoquée par le faible nombre d'albums de cette série. Jacobs n'a pas toujours été constant dans son travail, en particulier sur la fin, mais il a été un grand dessinateur et un coloriste hors du commun. Je trouve passionnant de travailler sur ses personnages et à sa manière.  

 
Quel portrait feriez-vous de chacun de vos scénaristes ?
Claude Verrien avait été séduit par quelques-uns de mes dessins historiques. Il avait destiné son Loup gris à Tardi, qui commençait à être connu, et qui n'avait pas franchement envie de faire un western. J'aimais beaucoup le caractère humaniste de ses histoires. Patrick Cothias et moi avons concouru ensemble au même concours organisé par les éditions Bayard, c'est lui qui avait gagné le prix du dessin ; je m'étais arrêté en demi-finale. Nous avons travaillé pour le même journal pendant des années, sans jamais se rencontrer. C'est par hasard, chez Pif Gadget, que nous avons été présentés. Cothias avait écrit les premiers épisodes de Masquerouge et cherchait un dessinateur... Nous avons travaillé ensemble près de quinze ans ensemble. Aujourd'hui, je ressens une certaine nostalgie pour l'univers des 7 vies de l'épervier. Après Le cahier bleu, le personnage d'Ariane me manquait. C'est le problème des séries : on s'attache aux personnages... D'où Plume aux Vents. Mais Patrick avait à cette époque énormément de scénarios en cours, et l'envie d'écrire plutôt des romans. Donc il avait tendance à tout faire un peu trop vite. Il m'a fallu raccommoder les choses assez souvent, si bien que nos liens se sont un peu distendus à ce moment là. D'une manière générale, je m'entends bien avec les scénaristes ouverts au dialogue. C'est le cas d'Yves Sente, pour la série Blake et Mortimer. Et le travail avec Pierre Christin était un vrai bonheur.
  

Vous avez également collaboré avec Yann et Tronchet, sur des récits courts d'humour...
Un de mes vieux projets serait de faire un album d'humour. Ca ne se voit pas, mais j'adore la bande dessinée comique. Je ne suis pas certain de manier l'humour de façon suffisamment efficace pour faire un scénario d'humour, mais j'adorerais faire une histoire d'humour sans gros nez.

  Et Jacques Martin ?
C'était un de mes auteurs favoris quand j'étais gamin, j'adorais Alix. J'étais donc très content quand on m'a proposé de travailler avec lui. Seulement, Arno était une histoire à la gloire de Napoléon, qui est loin de faire partie de mes idoles. Les premiers scénarios étaient intéressants à dessiner, surtout le second se passant en Egypte, avec les temples ensablés... Mais parallèlement, je travaillais sur Les 7 vies de l'épervier, qui était une histoire à suivre. Intercaler des histoires d'Arno, c'était repousser le dénouement des 7 vies... J'ai donc proposé à Martin de mettre cette série en sommeil. C'en est resté là.

 

Un de vos projets consiste à refaire de la BD historique, avec une histoire de votre cru. Pouvez-vous en parler ?
Ce pourrait être une sorte de Cahier bleu situé au XVIIème siècle. C'est une période que j'ai appris à connaître et à apprécier, et pour laquelle je dispose d'une documentation très conséquente. J'y pense sérieusement, pour l'instant avec de vagues idées, mais on verra ça dans un an ou deux. Une autre idée serait une histoire dans l'Europe centrale, pendant la guerre de trente ans.  
 
 
Actuellement, sur quoi travaillez-vous ? Un nouveau Blake et Mortimer ?
Effectivement. Jean Van Hamme avec René Sterne (qui succède à Ted Benoît) travaillent sur un double album, mais Sterne a eu un peu de mal à se fondre dans cet univers. Yves Sente avait une histoire toute prête qui découle de la précédente, donc je prends le relais, en attendant la suite des aventures de Léna, ou peut-être un scénario que je finirai par écrire, ou autre chose. Ce qui est bien dans ce métier, c'est qu'on peut faire des projets à long terme, sans savoir exactement où on va.
Propos recueillis à la Conciergerie, dans le cadre du Palais de la BD 2006 Dossier préparé par Jérôme Briot et Stéphane Farinaud