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DOSSIER

05/12/2005 24 planches


Les Bidochon ont 25 ans !
Phénomènes de société (leur nom est entré dans le langage courant), archétypes de français plus que moyen, Raymonde et Robert sont aujourd'hui des modèles de longévité dans le genre humoristique. Mais derrière eux se cache un homme qu'on voit peu et qu'on entend encore moins : Christian Binet. Nous avons profité de cet anniversaire pour discuter avec cet auteur à succès pourtant méconnu qui vient par ailleurs de sortir un Art Book de ses peintures aux éditions Fluide Glacial. Coup de projecteur sur un français moyen totalement déjanté.

BDGest' : Les Bidochon sont devenus un phénomène de société, ils sont entrés dans le langage courant, comment expliquez-vous ce succès ?

Christian Binet : Le succès vient que les gens se reconnaissent et s'identifient aux personnages. Le processus quand je fais un album, c'est mon quotidien. J'ai des soucis, des trucs qui m'agacent, comme tout le monde, donc les Bidochon sont un exutoire :j'ai la possibilité de crever un abcès, en me moquant, en prenant mes distances par rapport à un évènement.
Il se trouve qu'il y a des gens qui vivent exactement ces mêmes situations et qui n'ont peut être pas cette possibilité que j'ai de pouvoir s'exprimer par l'humour. Donc, finalement, mes albums leur font du bien, ça leur permet de prendre du recul par rapport aux problèmes qu'ils vivent. C'est un truc qui revient régulièrement dans les lettres, les gens m'écrivent pour raconter leur histoire, qui est souvent la même que celle que j'ai racontée. BDG : Cette correspondance peut vous donner des idées pour des albums à venir ?


Binet : Non. En fait je ne raconte bien que les choses que je vois ou que je vis. C'est vrai que les gens ont tendance à raconter des anecdotes, et ce ne sont pas des histoire toute faites qui me donnent envie de faire un album, ce sont plutôt des thèmes, des tendances, des atmosphères, des comportements, des caractères, des choses comme ça... J'avais un peu ce problème là au début, je suis abonné à un quotidien et je pensais que j'allais trouver mon inspiration dans les faits divers. Très vite je me suis aperçu que ça ne m'inspirait pas, par contre j'ai trouvé beaucoup plus d'inspiration dans les rubriques "société", ce sont des sujets sérieux sur un thème, ce n'est pas anecdotique.  
 
BDG : On voit une évolution par rapport au début de la série, où justement vous traitiez des problèmes quotidiens ou des situations particulières : la vie en HLM, les voyages organisés... et petit à petit on est arrivés plutôt sur des phénomènes de société comme les arnaques, le téléphone mobile... il y a une évolution de votre traitement de ces phénomènes.
 
Binet : Ben oui mais c'est à dire  que je ne peux pas conter constamment de la vie quotidienne ou du familial. J'ai commencé par raconter des choses que j'ai connues : la construction d'une maison, la vie en HLM (j'y suis resté dix ans), l'hôpital, tout ça... Et puis après c'est devenu un peu moins vécu, un peu plus observé, quitte à acheter des livres sur le sujet, ce que j'ai fait sur le paranormal. J'ai acheté des livres pour me documenter, pour répertorier un peu tous les sujets que je pouvais aborder dans cet album-là, même si j'ai poussé mon enquête jusqu'à aller consulter des voyantes pour savoir de quoi il retournait, quelle était l'atmosphère...  

BDG : Ca devient quasiment du reportage dans ce cas-là

Binet : Non, c'est peut-être beaucoup dire. Mais c'est plus pour sortir l'atmosphère d'un lieu, un comportement. C'est ça qui m'inspire

BDG : Les personnages eux-même ont pas mal évolué : au départ c'était une famille de français moyens, parfois un peu fascisants quand on regarde le début dans Kador, ils étaient très brutaux, maintenant ce ne sont pas les personnages eux-même qui sont importants, on a l'impression que c'est plus pour ridiculiser l'évolution de la vie.

Binet  : Oui, c'est un peu ça, mais c'était déjà ça dès le départ. Sauf qu'il y a une différence entre Kador et les Bidochon : Kador c'est moins réaliste, c'est un bon chien qui lit des philosophes, qui regarde le ciné club, qui écoute de la musique classique... On est dans un autre univers. C'est pour ça que quand je suis passé aux Bidochon, qui sont quand même beaucoup plus réalistes, il est passé à la trappe. Je parlais d'identification tout à l'heure, justement les gens s'identifient aux personnages : si on met un chien qui parle tout d'un coup on passe dans un autre univers et ça fonctionne beaucoup moins bien.  Mais c'est vrai qu'ils ont évolué, parce que j'ai évolué moi aussi. Quand on a 20 ans on voit le monde comme un gros paquet, on schématise tout.

Après la perception des choses ou des évènements devient plus subtile, on s'aperçoit que les gens sont complexes : celui qu'on pense être un gros con, parfois en creusant un peu dans certains domaines il peut être passionnant. Tout ça a fait que j'ai changé, et mes personnages ont forcément évolué aussi.
J'ai toujours dit que finalement je ne pouvais pas faire faire à mes personnages ce que je ne pouvais pas faire moi-même. C'est quand même beaucoup de moi, c'est ma Mme Bovary à moi les Bidochon, je suis très impliqué dedans. Il y a des choses qu'ils ne peuvent pas faire, par exemple ils ne voteraient jamais pour l'extrême droite. Vous parliez de fascisant, c'est un peu fort : c'est l'opposé du monde de Cabu. Souvent on me demande si c'est la même chose, je dis non parce que Cabu ce sont les chasseurs avec les poches sous les yeux, racistes, fascistes, buveurs de bière et tout. Les Bidochon ce sont quand même des gens très ordinaires, qui ne font de mal à personne, qui ne sont pas impliqués dans la vie, dans la société, ça se passe toujours entre eux dans leur maison.
 
En fait l'extérieur leur fait peur, comme à beaucoup de gens. Ce qu'ils ne connaissent pas leur fait peur, et comme les Bidochon ne sont pas des  gens qui sortent, finalement, tout leur fait peur. Ils ont les informations qui viennent par la télé, et regardez ce qu'on donne comme infos en ce moment c'est complètement édifiant ! Ce qu'on met en avant ce sont des gens qui n'ont rien à dire, qui n'ont rien fait sauf vivre 15 jours dans un loft. Cette vision du monde que les gens ont en ce moment, qui leur vient par cette lucarne, est finalement complètement insignifiante, clinquante.
Souvent on me dit "ils sont bêtes" - bien sûr ce ne sont pas des lumières - mais comme ils ne connaissent pas les règles... On peut être prévoyant dans certains domaines, mais si vous êtes confronté à une situation qui vous est complètement étrangère vous pouvez passer pour le dernier des cons vis à vis de celui qui lui est au fait.
Je me rappelle toujours de Gagarine, quand il avait fait le tour de la Terre pour la première fois : c'était quand même un mec qui avait fait des études - pas très pointues mais tout de même de l'aéronautique - il n'avait étudié que ça donc en faisant le tour de la Terre il a dit une connerie monumentale : "j'ai fait le tour de la Terre, j'ai pas vu Dieu, donc Dieu n'existe pas". C'est pas vraiment ce à quoi on s'attendait de la part d'un mec qui avait fait le premier le tour de la Terre. Les Bidochon c'est un peu ça : ils arrivent, ils ne connaissent aucune règle, donc ils réagissent un peu à l'emporte pièce, surtout monsieur Bidochon.
 
BDG : Effectivement, il y a un décalage entre les deux : c'est plutôt Raymonde qui porte la culotte dans le couple, et elle a régulièrement des réactions plus posées, plus sensées. C'est carrément elle qui parfois est l'information alors que Robert est continuellement un doux imbécile, un naïf.
 
Binet : Il y a beaucoup de gens comme ça ; moins il en savent, plus ils veulent en imposer aux autres, et plus ils donnent leur avis. Raymonde est beaucoup plus romantique. Elle aurait voulu être mère elle n'a pas pu ; elle voudrait être aimée, elle n'y arrive pas... elle a donc une sensibilité à fleur de peau.
Elle est plus à même de ressentir les choses que lui, dans son carcan de mec machiste "je sais tout, je suis le mec, le mâle, le chef de famille, et les femmes sont moindres que nous". C'est son système de pensée et de réaction. Mais c'est aussi un procédé comique, si on met un intelligent faut mettre une andouille, c'est le clown blanc et l'Auguste, Laurel et Hardy, un gros et un maigre. Là forcément, si on veut avoir des réactions ou des quiproquos, il en faut un qui parte dans un sens et l'autre complètement à l'opposé.
 
BDG : Est ce que justement vous n'êtes pas plus Raymonde que Robert ?
 
Binet : Je suis les deux. Comme la plupart des auteurs qui s'impliquent dans leurs personnages j'ai les deux facettes. Comme beaucoup d'artistes j'ai une sensibilité à fleur de peau, mais j'ai des côtés con aussi ! Des réactions complètement connes, en voiture... j'en ai honte ! Un comportement complètement irraisonné, j'aurais pu être calme et puis... non non je suis les deux
BDG : Robert n'est pas méchant, mais il peut s'énerver...
 
Binet : Non il est pas méchant. En fait, le principe des Bidochon c'est ce qu'ils cherchent au départ : elle cherche l'amour et être mère, et lui il cherche une femme de ménage. A la limite il veut bien y mettre un peu de bonne volonté mais ce qu'il veut c'est la tranquillité et quelqu'un qui le serve. Donc tout ce qui remet ça en cause - parce qu'elle le pousse à chaque fois pour faire des choses qu'il n'a pas envie de faire - il a tendance à répondre à l'emporte pièce et en voulant toujours avoir raison, à dire des monstruosités... "il sait il sait" et à la fin en fait il ne sait rien. J'en ai connu des gens comme ça, il n'y a pas longtemps autour d'un repas : un mec qui ne connaît rien, qui ne connaît que sa petite vie à lui dans son village dans sa maison et qui d'un seul coup juge le monde à l'aune de sa petite vie. Impossible d'essayer de lui démontrer qu'il se trompe, que ses consorts sont très différents et très multiples, que devant une situation tout le monde a une réaction différente, cette personne n'en démordait pas... Là j'avais vraiment un Bidochon.

BDG : Que ça soit dans les Bidochon ou dans Propos Irresponsables certaines histoires semblent reposer principalement sur le dialogue. Comment construisez-vous vos histoires ?
 
Binet : En fait, c'est le dialogue qui me demande le plus de temps. Pour un gag en 5 planches, je vais passer un mois à faire le texte et 3 jours à faire les pages. Déjà, je pense qu'il faut que ce soit le plus concis possible. Je trouve insupportable les gens qui s'étalent dans les bds, dans ce cas là on lit un roman. Dans la bande dessinée, je trouve que la bulle doit être là uniquement pour souligner quelque chose, pas pour expliquer, on a l'image ! Blake et Mortimer de Jacobs est bourré de textes explicatifs : on voit quelqu'un courir et il y a trois lignes pour dire "il s'élança dans la nuit, on entendait ses chaussures"... Ca n'en finit plus. Bon c'était une époque, mais il y en a encore de nos jours qui continuent à se répandre dans les bulles. Moi j'essaye de trouver la phrase qui va être la plus concise possible. Souvent, ce qu'il faut, c'est trouver le mot qui va pouvoir résumer une longue phrase, j'utilise beaucoup le dictionnaire des synonymes qui est un gros truc, pour pouvoir trouver le sens, le mot exact.  
Ce que j'aime dans les dialogues c'est la partie de ping pong. Le côté absurde est là pour démontrer la connerie de certaines situations : quand les gens s'entêtent dans un raisonnement, ça crée toujours des situations comiques en fait. Mais quelque part ça fait un peu mal aussi, c'est vrai qu'on me l'a souvent dit que c'était dur. C'est encore plus dur quand on passe à des personnages plus réels comme une adaptation théâtrale par exemple, d'un coup ça fait encore plus mal, souvent les gens ne rient pas. Je me souviens que pour le film Les Bidochon de Korber - qui était moyen - j'avais demandé à quelqu'un en sortant "ça vous a fait rire?" et elle m'avait répondu "non ça m'a fait mal". Après je me suis rendu compte que le personnage de papier permettait de faire passer des situations dures, alors que le personnage en chair et en os d'un seul coup rendait la réalité encore plus crue.
 
BDGest' : Il y a en ce moment une adaptation théâtrale. Vous avez travaillez sur dessus ?  
 
Binet : J'y ai travaillé un peu contraint et forcé. Moi je n'ai envie de faire ni du théâtre, ni du cinéma. Je veux bien le faire si ça apporte quelque chose en plus, si ça permet d'aller un peu plus loin que ce qui existe dans la bd. Le problème du théâtre comme du cinéma c'est qu'on est obligé de travailler avec d'autres personnes. Si un comédien dit "ah non cette phrase j'arrive pas à la dire, changez", si on nous dit "vous êtes bien gentils mais vous faites ça, ça coûte cher, faudrait faire ça", finalement on s'aperçoit qu'on est contraint de faire des concessions et à la fin le résultat n'est jamais enthousiasmant. C'est pour ça que souvent je me demande pourquoi faire du cinéma et du théâtre alors que quand je fais de la bd je suis maître d'ouvrage, et à la fin le résultat est bon ou pas bon, mais il est conforme à mes souhaits.
 
BDG : Sur quels albums l'adaptation se base t'elle ?
 
Binet : Sur plusieurs albums. On a pris l'histoire du clair de lune... L'idée de la pièce est que Raymonde  a pour seule obsession que son mari l'emmène voir le clair de lune. On y a ajouté tout ce qui est autour de la beauté, les cosmétiques, le fitness... Ca va avec : ils veulent être beaux, ils veulent être comme dans les magazines, le clair de lune... Elle, elle fantasme complètement sur tous ces problèmes qui sont partout présents dans la société. Il n'y a qu'à regarder pendant les vacances : pas un magazine, pas une télé qui ne parlent de comment enlever ses bourrelets, comment bronzer... c'est omniprésent, et ça devient un esclavage, faut plus être moche, faut plus être gros, il faut être top model quoi ! Ca pourrit la vie. On est donc parti sur ce thème là : Raymonde fait des extenseurs, elle met des crèmes de nuit, de jour...


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BDG : Monsieur le Ministre était une sorte d'ébauche de traitement de la vie politique. La série s'est arrêtée assez rapidement - il n'y a que deux albums -alors que le thème pouvait être encore développé. Pourquoi vous être arrêté à un début qui démarrait bien ?
 
Binet : Mais c'est pas fini ! Je ne m'y suis pas remis, mais ce n'est pas enterré. Je voulais en faire un troisième directement après, pendant la campagne électorale j'avais ramassé un peu tous les prospectus qui arrivaient dans ma boîte, et puis bon... vous savez, les projets... Pourquoi j'ai arrêté Kador et fait les Bidochon... les préoccupations ne sont pas les mêmes à un moment donné... Par contre je pense que je reprendrai Monsieur le Ministre un de ces jours.

BDG : En parallèle de la bande dessinée, vous peignez. Ces travaux sont publiés dans un Art Book publiés chez Fluide Glacial. Pourquoi cet album, et quelle approche avez-vous ? 
Binet : La même que la bd. Ce sont souvent les mêmes préoccupations : c'est le langage, la manière de le dire, qui est différente. Chez moi, l'humour c'est une forme de pudeur ; quand on retire l'humour, mes histoires sont tristes.
J'ai toujours eu du mal à me mettre en avant, sinon  j'aurais pu faire du one-man show. J'ai toujours besoin de m'abriter derrière des personnages, et qui plus est derrière l'humour. Donc parallèlement il y a des choses que je ne peux pas exprimer en BD et pour lesquelles j'ai besoin d'un autre médium, je le fais donc en peinture.Mais comme c'est quand même quelque chose de plus sérieux, et que je m'expose directement, ça allait dans un carton une fois que c'était fait. Ca fait trente ans que j'ai des trucs qui s'accumulent.
Il s'est trouvé qu'il y a une collection à Fluide qui s'appelle Carnets Intimes, et les gens qui passaient et qui voyaient quelques trucs de moi disaient toujours qu'il faudrait que j'en profite. Ca a duré un an, on m'a beaucoup poussé, insisté... et un jour j'ai commencé à prendre mon appareil photo, à prendre en photo les trucs, pour voir ce que ça donnait une fois réuni. Quand j'en ai eu une bonne quantité, assez pour faire un livre, je l'ai envoyé à Fluide et quasiment dans la minute suivante le téléphone sonnait et avec des propos très enthousiastes donc... Après on a continué ce truc.
 
Mais au départ ce n'était pas fait pour être montré. Comme je ne veux pas me mettre en avant, j'ai peur des coups et j'ai toujours été un peu réticent. Mais vu les réactions qui étaient toutes positives, j'ai fini par me laisser aller. Mais il a quand même  fallu que je mette de l'humour dedans : il n'était pas question de faire un livre sérieux sur ma peinture ! Tout de suite l'idée est venue de faire une parodie de livre d'art. Déjà je m'étais trouvé une année de naissance, la mienne, je me suis fait une date de mort aussi, et je suis parti du principe qu'étant mort il y avait une rétrospective de ma vie d'artiste et de mon oeuvre. J'ai écrit tout le texte dans ce sens-là. J'ai aussi fait exprès de mettre des titres qui ne correspondent absolument pas aux tableaux... style "foie de veau à la vinaigrette" des trucs comme ça. J'étais le plus grand peintre, j'étais exposé dans le monde entier dans les plus grands musées... enfin j'ai mis le paquet là dedans : ça commence par des funérailles grandioses très romantiques avec le brouillard la foule en pleurs...  
C'est vraiment très rigolo à faire, je ne pouvais pas me contenter de montrer ça comme ça.
 
BDG : C'est une manière de pudeur
 
Binet : Ah oui oui, parce que montrer ça sérieusement en disant "voilà je suis l'Artiste, je pense, je souffre, donc je montre... j'ai beaucoup souffert !" c'est insupportable. Je ne supporte pas ça chez les autres, je ne vais pas me mettre à le faire ! Ce que j'aime dans l'humour, c'est que ça rend beaucoup plus vraie la réalité que ceux qui font du sérieux. Ils ont tendance à enjoliver la réalité pour faire une belle couleur, une belle forme, une belle phrase, une belle musique derrière pour faire pleurer et tout, donc je trouve ça un peu bidon, j'ai l'impression qu' on me trompe. Alors qu'avec l'humour vous ne pouvez pas : si vous commencez à tricher, à vouloir enjoliver, à vouloir faire pleurer les gens, à attirer l'attention sur vous en disant "attention je suis quelqu'un de malheureux il faut me plaindre" en humour ça ne fonctionne plus.  
BDG : Donc il n'est pas question de voir vos peintures dans une exposition si celle-ci n'est pas parodique ?
 
Binet : Je pense que j'essaierai de faire quelque chose autour. Là c'est déjà un ballon d'essai : Albert Algoud me dis "tu devrais exposer". Ca fait 30 ans que les trucs sont dans les tiroirs, on va voir les réactions, s'il n'y a pas de réaction ou si elles sont négatives, je remets ça dans les tiroirs, moi je m'en fous.  
Il faut dire aussi que j'ai un public qui m'a toujours suivi depuis le début. Mais c'est vrai que je n'ai pas été encouragé par les grands médias. Les journaux spécialisés se sont intéressés à moi, mais les grand journaux, les quotidiens, jamais. Je n'ai jamais été primé alors qu'il y a des prix décernés toutes les semaines, jamais été nominé, même pas pour un album d'humour c'est un comble... J'ai déjà du mal à faire une carrière et à m'imposer quelque part, j'ai pas tellement envie d'en faire une autre parallèle à côté. Surtout dans la peinture qui est plus difficile parce qu'il y a bien moins de débouchés que dans la bd.
 
BDG : C'est étrange que vous ayez cette impression de pas être reconnu dans la bande dessinée alors que les Bidochon sont utilisés comme référenciels dans des articles de sociétés... l'adaptation cinématographique déjà montre bien que votre travail dépasse la cadre du public spécialisé bédéphile.

Binet : Oui par rapport au public. Mais par les médias et la profession, je suis inexistant. Ca c'est un peu amélioré ces derniers temps mais par exemple chaque fois qu'il y avait des articles sur les auteurs de bd, ou même des bouquins sur les auteurs de bd, je n'y étais pas. J'étais à Angoulême cette année parce que je passais des vacances dans le coin, je suis passé au musée d'Angoulême, il n'y a aucune planche de moi, alors qu'ils en ont ils m'en ont demandé ! Alors je passe par dessus parce que malgré tout le succès aide beaucoup.
Quand même passer trente ans sans souci d'argent et sans faire du rendement, c'est une vie que je souhaite à tout le monde. Mais j'ai quand même eu la médaille des Arts et des Lettres, ce qui a un peu balayé tout ça, c'est une récompense sympa.  
Je ne suis pas un coureur de prix, mais quand ça devient systématique, que tout le monde vous met toujours sur la touche, ça joue sur votre travail. Vous finissez par vous poser des questions : on peut être populaire et puis faire de la merde, c'est ça le danger. Or les gens qui décernent les prix dans les festivals BDs ils devraient être là pour encourager la production pas pour lui foutre la tête sous l'eau.
 
BDG : Est-ce que ça ne vient pas juste du fait que vous n'êtes pas très présent en festival ?
 
Binet : Ca ne devrait pas jouer. Ce n'est pas un truc pour récompenser l'assiduité en festival. "Venez 10 fois au festival on vous décernera un prix parce que vous etes venu plus que les autres" c'est ça... On dit toujours "le meilleur album de l'année...  le Grand Prix de la ville d'Angoulême, ou le Prix d'humour", c'est pas précisé "parmi les auteurs présents". D'ailleurs il y a des prix qui ont été donnés à des auteurs absents.  
 
Bdg : Vous êtes quand même dans le Petit Robert, vos personnages sont considérés comme des sujets de société... Même si on voit l'arrivée aujourd'hui d'auteurs comme Sfar ou Trondheim, combien de séries qui ont 25 ans connaissent encore le succès que vous avez avec les Bidochon !?
 
Binet : Oui je sais qu'on est pas très nombreux. Je me souviens du seul festival qu'il y avait à Grenoble : il avait créé un prix basé sur les ventes. Il fallait que les éditeurs fournissent les justificatifs, pour avoir un prix il fallait avoir vendu au moins 100 000 exemplaires d'un album dans l'année. Eh ben on était pas nombreux... y compris ceux qui se sont vantés : 400 000...  
A chaque fois qu'un album sort c'est des millions ! Moi je n'en vends pas beaucoup, hein, je n'en vends pas un million... Bourgeon, il en a vendu un million...
 
BDG : ...la série ...
 
Binet : Ah ce n'est pas ce qu'ils disent. C'est un beau mensonge. Je trouve que déjà un album qui se vend à 40, 50 ou 60 000 exemplaires c'est bien. Mais il y a cette espèce de surenchère, "j'en vends plus que l'autre"... Moi je m'en fous, j'ai eu une vie formidable, avec mes ventes, j'ai vécu 30 ans peinard. Quand je vois les gens qui rament pour boucler leur fin de mois... je n'ai jamais connu ça, je n'ai jamais eu de patron sur le dos, jamais connu les allers retour en RER avec 4h de transport tous les jours, les gosses à emmener chez la nourrice... je ne veut pas qu'on me plaigne !
 
BDG : Vous voyez quoi dans l'avenir des Bidochon ?
 
Binet : Des thèmes j'en ai 15. Mais là je ne sais pas encore... Internet me tente mais il faut attendre que ce soit entré totalement dans les moeurs, comme ce que j'ai fait pour le téléphone portable.
Deux années avant, je ne l'aurais pas fait parce que ça restait encore pour les initiés, ça s'est développé d'un seul coup, les gens sont tout le temps en train de tripoter leur truc. Dès le moment où tout le monde en avait, les Bidochon devaient en avoir aussi. Robert veut absolument être dans son époque ; ca ne lui sert à rien mais ce n'est pas grave, il en veut pas passer pour un con auprès des autres.  
Maintenant on est arrivés un petit peu au même truc avec l'ordinateur : beaucoup de gens l'ont et ne s'en servent pas, ou pour faire des jeux. Donc les Bidochon peuvent très bien l'avoir aussi, et à chaque fois il y'a Raymonde qui arrive derrière "ça sert à quoi ?" et l'autre qui gueule "ça servira... ça servira que tout le monde l'a !". C'est ça son argument.
Les gens ont Internet pour des conneries alors que c'est une porte phénoménale sur le monde, mille fois plus intéressante que la télé ! Tout de suite j'ai sauté dessus rien que pour ça : pour aller parler à des gens à l'autre bout du monde. Depuis je parle avec des australiens, des japonais, des russes... BDG : (rires) On imagine les Bidochon là dedans...

Binet : Ah de toutes façons ils vont avoir un fort pouvoir de nuisance comme dans les mobiles où ils emmerdaient un pov'type chez qui ça sonnait chaque fois qu'il entrait dans son bain. Là ils vont pouvoir emmerder un japonais, ça peut aller encore plus loin !
Et puis il y a en plus tout le côté très anglais, le monde d'internet, les termes tout ça... Même si la France essaye d'inventer des termes, c'est international il n'y a pas de raison que ça se mette à parler un langage qu'on est les seuls à comprendre, ça c'est typiquement français. Il y a donc des éléments auxquels ils vont être confrontés et qui vont très vite les dépasser.
 
Des thèmes comme ça j'en ai plein. Il y a la bouffe aussi, dont je n'ai pas encore parlé. Il y a vraiment des choses à dire sur la nourriture : on mange vraiment de la merde, les gens deviennent de plus en plus obèses, ils ont des problèmes de santé à cause de ça. On ne sait plus ce que c'est qu'une bonne tomate, maintenant elles sont dures comme du bois, les gens ne savent plus ce que c'est que le goût. Les enfants non plus. Evidemment qu'ils n'ont plus envie de manger des légumes et des fruits : ils sont pas bons, ils n'ont pas de goût !  
L'album que j'envisage de faire sur la nourriture commencerait un peu comme ça : Raymond Bidochon était pris de panique parce que quand il mange quelque chose il ne sent plus rien.  
Les sujets ne manquent pas, je les ai répertoriés au fur et à mesure dans l'ordinateur parce que j'ai plein d'idées - le sport aussi, le sport pour touristes, ça s'est beaucoup développé : les gens font tout et n'importe quoi...


BDG : Vous ne manquez pas d'idées quoi...
 
Binet : La vie et la société se chargent de m'amener des sujets (comme les portables ou internet) ou des comportements qui ont changé notre façon de faire. C'est inépuisable en fait.
 
Propos recueillis pas Christophe Steffan
Merci à Nina pour son aide