À la fin du premier tome de son Journal inquiet d’Istanbul, le jeune Ersin Karabulut venait d’intégrer la rédaction du magazine satirique Penguen. L’émerveillement de ce qu’il pensait être une consécration va se révéler de courte durée, car il va vite réaliser qu’il a encore beaucoup à apprendre : stress de la page blanche, attentes de ses pairs, sans oublier l'obligation de s’accommoder des pressions en provenance d’Ankara. La suite va montrer qu’il avait bien raison de s’inquiéter.
En effet, dans les années qui suivirent et qui nourrissent le deuxième volume de ses souvenirs, l’emprise de Recep Tayyip Erdoğan sur la société turque n’a cessé de croître, avant de tout emporter lors de la répression justifiée par la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016. Entre temps, Ersin avait quitté Penquen et, en compagnie de quelques amis artistes, créé, avec un énorme succès, une autre revue, Uykusus. Aux affres de la création vint s’ajouter la responsabilité de la gestion d’une entreprise et de ces ressources humaines (comprendre des collègues pas toujours d’un sérieux absolu). Le tout, avec l’épée de Damoclès de la censure au-dessus de sa tête et des menaces à peine voilées d’une justice aux ordres du pouvoir. Il finira au bord du burn-out et sera forcé de s’exiler pour six mois aux États-Unis, afin de souffler et d’y voir plus clair.
Un peu d’humour (quand même), énormément de ressenti et d’explications sur la politique interne turque, la narration est également ponctuée de rappels d’évènements marquants de la décennie 2007-2017. L’affaire des caricatures et l’attentat à Charlie Hebdo prennent évidemment une tout autre dimension dans un pays où l’islamisme est devenu raison d’État. Plus grave et pesant, la description, directe et indirecte, du lent écrasement de la société civile s’avère poignante et rappelle, si c’était encore nécessaire, la fragilité de la démocratie, aussi bien là-bas qu’ici.
Formidable témoignage, véritable livre d’histoire contemporaine, Le journal inquiet d’Istanbul est une lecture implacable et indispensable, tant pour les amateurs de bande dessinée que pour les curieux concernés par les affaires courantes de la planète.









Deuxième volume d'un coup de cœur que j'ai eu pour cet auteur qui nous a raconté dans le volume précédent comment il est devenu un dessinateur reconnu de presse satirique dans une Turquie en proie aux démons totalitaristes.
La période de ce nouveau récit s'étale de 2007 à 2017, c’est-à-dire la période de prise en main des leviers du pouvoir par Recep Erdogan, avec la volonté de mettre au pas la société laïque et plus particulièrement les "élites coupables de couper la Turquie de ses traditions et de sa religion" (P57). C'est dans ce contexte anxiogène que l'auteur a pris la courageuse décision de tenter sa chance avec 5 de ses amis dessinateurs et fonder un nouveau journal anti conformiste.
Pari gagné, puisque ce nouveau titre, Uykusuz (insomniaque), trouvera son public au-delà de toute espérance. Une réussite qui a cependant un prix, entre surmenage pour assurer les intenses cadences de production et intimidation du gouvernement pour museler l'expression débridée du journal. La pression aura-t-elle raison de l'auteur ?...
Le charme de la narration continue d'opérer. La petite histoire personnelle de l'auteur s'entremêle avec intelligence et humour dans la grande histoire d'un pays au seuil de la guerre civile. Le cheminement vers l'engagement politique est traité avec sincérité et auto dérision. Le dessin soigné et harmonieusement coloré est toujours juste dans son alternance entre les situations comiques et les évènements graves.
Et toujours, en fin d'ouvrage, les photos personnelles de l'auteur sur les épisodes majeurs du livre. Un album au fil du temps qui prouve tout le talent du dessinateur à recréer l'environnement et l'atmosphère de sa capitale aimée et à redonner vie aux personnages réels de cette passionnante tranche de vie.
Rendez-vous semble pris à la fin de l'ouvrage pour une suite que j'attends avec impatience…
A l'instar de Larcenet Karabulut sait tout dessiner. La forme et le fond. Une œuvre intelligente et sensible, sans être prétentieuse ou ennuyeuse. Une lecture enrichissante.
Tome 2 de l’autobiographie du dessinateur turc Ersin Karabulut, qu’on retrouve exactement là où il nous avait laissés à la fin de son premier tome : jeune auteur s’accomplissant dans son art au sein d’un magazine populaire, au cœur d’une société stambouliote (celui-là, j’ai dû le chercher !) aux tensions exacerbées, et prête à basculer dans une quasi guerre civile. Ce qui ne manquera pas d’arriver, par ailleurs. Parallèlement aux événements tragiques qui se préparent, Ersin vit le bonheur d’avoir co-fondé son propre magazine satirique, devenu rapidement le plus populaire du pays où ce type de presse est très répandu dans la jeunesse.
Les événements intimes et politiques s’entremêlent particulièrement dans ce tome, sous l’ombre écrasante d’un président qui, certes plébiscité par une majorité de citoyens, n’en glisse pas moins dans un régime autoritaire et abusif. Jusqu’au jour où l’organe de presse de Ersin se trouve dans la ligne de tir du pouvoir, et… Ah, bah, non, je ne peux pas raconter la suite, sinon je « spoile » l’album et vous gâche le plaisir de découvrir.
Quelques mots toutefois pour évoquer les liens puissants liant Ersin à sa famille : sa mère, sa sœur, mais surtout son père. Le père est une figure centrale de cette autobiographie, et un personnage particulièrement émouvant. Dès l’enfance d’une personnalité fantasque comme Ersin, son père tente l’impossible pour éviter de l’exposer à la dangerosité d’un quartier peuplé d’esprits religieux obscurs ne tolérant aucune fantaisie, aucun trait de personnalité chez les enfants, et s’ils en décèlent les menacent et les traquent jusqu’à leur porte. Plus tard le père d’Ersin tente vainement mais avec une insistance persévérante de dissuader les décisions de son fils quand il sait les dangers que ces choix vont engendrer sur la vie de son enfant. Et lorsque Ersin, cet enfant devenu jeune-adulte, s’obstine et met son père devant les faits accomplis, ce dernier se range immédiatement aux côtés de son fils pour l’accompagner et le protéger du mieux possible, quitte à se mettre lui-même en danger.
C’est aussi ça, le « Journal inquiet d’Istanbul ». Une histoire de famille solidaire et unie, le thème de l’amour filial père-fils que Ersin Karabulut parvient à nous faire profondément ressentir à la lecture, sans rien édulcorer de ses propres faiblesses. Tout cela dépeint dans des couleurs aux lumières tamisées qui semblent déborder de l’album et donnent du relief aux décors.