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La dernière Reine (Rochette) La Dernière Reine

27/10/2022 4713 visiteurs 8.8/10 (5 notes)

« C’est une belle saloperie de tuer une telle bête.» Voilà la réaction, très spontanée, du jeune Édouard Roux lorsque tous annoncent, en 1898, que le berger Tolozan a tué l’ours. Pas n’importe lequel : le dernier du Vercors. Particulièrement sensible à la nature et à son environnement, c’est un traumatisme pour le garçon. Près de 20 ans plus tard, bien loin de ses montagnes natales, il se retrouve dans le 1er bataillon du 86ème régiment d’infanterie, dans la Somme… au front. Il aurait certainement préféré y rester. Mais il a survécu et erre. Brisé, défiguré, gueule cassée. Le cours de sa (sur)vie ne s’inverse que de longues années après, lorsqu’il fait la rencontre bouleversante de Jeanne, artiste à Paris.

Avec La Dernière Reine, Jean-Marc Rochette signe le troisième acte de ce qu’il qualifie lui-même de « trilogie alpine ». Il offre, surtout, ce qui est sans doute son œuvre la plus profonde, la plus aboutie. Bien sûr, comme Ailefroide et Le Loup, ce nouveau titre est un hymne aux montagnes. Il est, toutefois, bien plus que cela.

L’auteur inscrit ainsi son récit dans le temps long, très long, éternel presque. Il n’hésite pas à mettre en scène la violence omniprésente, quelle que soit l’époque, même celle où les ours régnaient seuls et sans partage sur le massif du Vercors. Mais tout est, ici, affaire d’équilibre et de nuance. Les ravages de la guerre et la dureté du jugement des Hommes côtoient de près l’art et la tendresse. L’horreur se marie à la douceur.

L’histoire se résume à une célébration de la beauté et son ambivalence. La beauté de l’amour, d’abord, capable de dépasser les apparences et de redonner espoir. La beauté de la vie et de la nature, aussi, toujours imprévisibles. La beauté de l’art et de sa force d’évocation, enfin.

Avec son style caractéristique, parfois brutal, c’est tout cela que Jean-Marc Rochette met en image. Son habileté à illustrer paysages, flore et faune faisait peu de doute mais il se révèle tout aussi à l’aise pour dessiner les rues de Paris ou de Grenoble et pour transmettre à chacun de ses personnages d’indescriptibles émotions. À noter que les éditions Casterman proposent deux éditions. La première, dite standard, est dans un format légèrement ramassé (18x26 cm) et en couleur. Pour la première fois, l’auteur a intégralement réalisé ses couleurs à l’ordinateur et le résultat est au rendez-vous avec des choix simples et efficaces pour créer des ambiances (avec une mention particulière aux scènes se déroulant de nuit ou au petit matin). La seconde, plus grande (24x32 cm), propose les planches brutes, sans retouche et donc en noir et blanc (sur un papier mat et épais) et fait la part belle à la puissance du trait et à la profondeur de l’encrage. Chacun-e devrait y trouver son compte.

Une fois la dernière page tournée, certains ouvrages abandonnent le lecteur avec un sentiment étrange. Le sentiment que le temps s’est suspendu, l’espace d’une immersion dans une œuvre qui le marquera pleinement. La Dernière Reine est de ceux-là et se résume, au fond, en un mot qu’il convient de réserver aux exceptions : chef-d’œuvre.

Lire la preview.

Par D. Kebdani
Moyenne des chroniqueurs
8.8

Informations sur l'album

La dernière Reine (Rochette)
La Dernière Reine

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L'avis des visiteurs

    tcdc Le 22/01/2023 à 22:04:14

    Un de mes coups de cœur absolus... Un vibrant plaidoyer politique, une déclaration d'amour à la montagne et à la vie sauvage, une histoire poignante. Le tout servi par des dessins exceptionnels. Comment y rester insensible ?
    Je n'y suis pas parvenu et vous invite à faire de même. La BD de 2023, pour moi.

    fandebd54 Le 17/01/2023 à 22:56:21

    comme rody sansei , je pense que l'histoire racontée dans cette bd est vraiment , vraiment puissante ,tout est bien dans cette histoire ,le genre de bd que j'aurai vite envie de relire ....
    Pour chipoter , on pourrait regretter les couleurs un peu ternes , mais c'est juste ce qui m'empeche de mettre 5*....

    Shaddam4 Le 16/01/2023 à 13:29:38

    Membre de la génération des grands auteurs de la BD franco-belge, ceux qui ont monté Metal Hurlant et occupé les pages de (A suivre), Jean-Marc Rochette marque depuis quelques années par ses albums sur la montagne, cette entrée des Alpes autour de Grenoble, le berceau de Glénat. Son chef d’œuvre adapté au cinéma, le Transperceneige marquait une évolution de son trait d’un style assez classique de la SF des années quatre-vingt vers une épure des encrages proche de l’abstraction.

    Graphiquement Rochette n’est pas du tout ma tasse de thé. Trop sombre, trop estampé, pas assez concret dans le dessin. Ce magistral album déjà auréolé de pléthore de sélections et prix BD fait pourtant partie de ces occasions de sortir de sa zone de confort de lecteur BD en constatant l’évidence de la réussite (comme cela avait été le cas avec l’Age d’or par exemple). Car celui qui est capable de dessiner du cartoon comme du semi-réalisme justifie son épure par l’idée de l’évocation qui fait écho à la forme détruite du visage du héros comme à la sensation de l’artiste sculptant sa glaise et de ces paysages montagnards changeants au gré des lumières, des brumes et des ombres.

    Sur le plan de l’écriture cet album est incontestablement une immense réussite (je ne serais pas en capacité de parler de chef d’œuvre puisque c’est le premier album de cet auteur que je lis). Par la simplicité de l’intrigue, en inscrivant sa petite histoire dans l’Histoire antédiluvienne jusqu’à l’Age de pierre pour décrire cette relation compliquée de l’humain avec sa nature tantôt hostile tantôt partagée, l’auteur touche juste et épure encore les sentiments. Ceux d’un homme simple, brisé, qui refuse l’oppression de cette civilisation qui ne sait que briser, qui rejette l’autre pour sa différence et à fortiori cette nature qu’il ne connaît plus. Loin d’être simpliste, l’histoire se concentre sur le cœur qui fait sens, celui des artistes qui cherchent la beauté ou le message, qui comprennent cette nature qui parle aux cœurs. Où l’on peut savourer les plus subtiles des repas dans une cabane en altitude en récoltant le fruit de la montagne et du troc et l’amour simple de la vie d’avant au pays de cocagne qui offre tout ce dont l’homme a besoin. Rochette a la grande intelligence de ne pas poser de pathos dégoulinant sur un destin tragique, celui d’un pauvre homme cassé par la guerre que l’on voit condamné à mort en introduction de l’album. L’histoire nous dira pourquoi et accentuera la force du portrait en rejetant tout attendu tragique. Car le drame n’est pas le propos de Rochette. Le drame est celui, intime, d’un enfant du Vercors dont l’immense résilience, celle de la roche, ne suffit pas à préserver ce paradis, cette paix si simple.

    Si la pertinence du trait se rattache au projet sans contestation possible, il est pourtant dommage qu’une esthétique plus travaillée ne reflète cette paix de l’écriture. Les encres rageuses en clair-obscur dressent un monde qui semble n’être jamais sorti de Verdun. On en perd la pureté graphique qui aurait a mon sens renforcé ce grand album en le menant au chef d’œuvre. On n’en est pas loin. Chacun se fera son idée selon ses préférences graphiques, mais la Dernière reine est incontestablement un grand album qui mérite d’être lu.

    Lire sur le blog:
    https://etagereimaginaire.wordpress.com/2023/01/11/la-derniere-reine/

    Rody Sansei Le 31/12/2022 à 09:46:14

    Je ne suis pas un grand fan du dessin de Rochette, et ce depuis toujours : j'ai toujours cette impression de tableau pas fini qui me chagrine un peu. Mais l'histoire est tellement bien racontée, et le propos tellement puissant, que j'ai été happé dans la ma lecture et que c'est pour moi l'une des meilleures BD de cette année 2022. Une ode à la nature magistrale.

    Yovo Le 13/10/2022 à 21:44:22

    3ème opus (avec Ailefroide et Le Loup) de ce qu’on pourrait appeler une trilogie montagnarde, « La Dernière Reine » en est largement le plus romanesque.
    Jean-Marc Rochette nous livre un long récit, sobre, juste et fort, traversé de bout en bout par une émotion brute.

    Le scénario est servi par un dessin superbe dont le trait est devenu de plus en plus fin et précis au fil du temps. Seules les couleurs sont très sombres, trop sombres sans doute. Mais on peut le voir comme un choix délibéré de l'artiste pour donner une tonalité crépusculaire et mélancolique à l’ensemble de l’album.

    Cependant, Rochette a suffisamment d’expérience pour ne pas sombrer dans le pathos là où d’autres auraient fait du larmoyant. Privilégiant l’implicite, il s’exprime tout en retenue, sans s’appesantir. Certaines scènes se terminent par des ellipses narratives ou des fondus au noir, comme s’il voulait laisser leur intimité à ses deux personnages. On sent qu’il a d'ailleurs une grande affection pour eux et semble toujours les accompagner avec la plus grande bienveillance. De sorte qu’Edouard et Jeanne forme un couple poignant, soudé au-delà du commun par la sincérité et la force des idéaux.

    Le contexte historique, très immersif, est restitué avec soin. S’appuyant sur une documentation solide, les décors (hors montagne) restent discrets mais particulièrement réalistes. Les artistes de l’époque qui jouent un rôle dans l’intrigue, comme François Pompon, Soutine ou Picasso, sont tous aisément reconnaissables. A noter d’ailleurs l’apparition de l’auteur lui-même page 221 sous les traits d’un chasseur.

    Enfin et surtout, « La Dernière Reine » est aussi un hymne aux grands espaces, à la faune et la flore sauvage, à une forme d’écologie primordiale. Pour autant J-M. Rochette, auteur engagé à la parole libre et parfois rude, ne nous donne aucune leçon. Le message, induit par la dramaturgie du récit, est là sous nos yeux : non, l’espèce humaine et la nature ne peuvent cohabiter. Le cycle multimillénaire qui nous liait est irrémédiablement rompu. Le lecteur le comprend comme une évidence – et un avertissement – au fil des pages, sans que l’idée ait besoin d’être assénée. Bien aidé en cela par de nombreuses planches muettes qui offrent des respirations contemplatives et poétiques.

    Bien que l’on ne puisse pas vraiment les comparer, j’avoue avoir quand même une préférence pour "Le Loup", plus de l’ordre de la parabole, de l'allégorie, alors que la Dernière Reine serait plutôt sur le champ de la tragédie grecque. Mais c’est précisément cette dimension universelle qui devrait interpeller le plus grand nombre et en faire à coup sûr un succès. C’est un album d’une grande beauté, à lire ou à offrir. En revanche il faut garder en tête qu’il en émane une certaine tristesse et une misanthropie à peine voilée.