Dans la peau d'une petite souris

Entretien avec Sibylline - 13/10/2011

 
Sous l'Entonnoir se cache Aline, une adolescente qui a décidé d'en finir avec une vie marquée par le suicide de sa mère, quand elle avait 6 ans. Un geste de désespoir, une main qui se tend et un séjour à l'hôpital psychiatrique de Sainte-Anne, à Paris. Des années plus tard, elle décide de raconter, de remuer son passé. Pour guérir, pour oublier ? Assurément pas. Juste pour écrire une histoire, son histoire. Aline, Sibylline, deux prénoms qui se font écho jusqu'à se confondre. Laquelle a répondu à nos questions ? À vous de choisir...


Alors, qui se cache vraiment sous l’entonnoir ? (sourire)

Tout un tas de gens, mais j’imagine surtout moi, momentanément, y’a un moment.

Comment est né ce projet ? Qu’est-ce qui vous a décidé à franchir le pas et à vouloir en faire un album de bande dessinée ?

Une envie de raconter tout ça depuis un moment, pas une envie vive, un pourquoi pas en voix off. C’était une histoire à portée de main.
Et puis la bande dessinée, c’était avant tout un support d’échange. Celui qui dessine est le premier lecteur, le premier qui fait confiance. Je crois que je n’aimerais pas trop écrire toute seule, sans ce partage si chouette.

Première planche : un portrait de Sibylline (le personnage de bande dessinée) est accroché au dessus du lit d’une petite fille. Est-ce pour lever toute ambiguïté sur le caractère autobiographique de Sous l’entonnoir ?

J’avais une affiche dans ma chambre quand j’étais petite, au milieu du flou des souvenirs, c’est un des rares trucs ancrés. Je l’ai toujours d’ailleurs. Je n’avais pas envie de planquer l’histoire vraie, j’aurais très mal menti. Du coup ça fait un indice un peu subtil comme dans Columbo.

Pourquoi avoir choisi un autre prénom, celui d’Aline, pour l’héroïne de l’album ?

Oh, je pense que quand j’ai commencé, je me suis dit que ça serait plus facile de parler de quelqu’un d’autre. Une triche un rien facile, mais qui sur le coup n’était pas complètement inutile. A la fin, j’ai hésité à tout changer, à remettre mon prénom. Mais finalement, ce n’était pas si utile pour l’ancrer dans la réalité. Et surtout, je me suis dit que pour mes proches, ça serait peut-être un tout petit peu plus facile de lire tout ça avec un soupçon de détachement, s’il n’était réellement question de moi.

Il est mentionné en début d’album : « Ouvrage dirigé par David Chauvel ». De quelle façon David a-t-il participé à sa conception ?

David a été celui qui a accompagné Premières Fois, et on avait très envie de refaire un livre tout les deux. Après la sortie, pendant cette drôle de période de vide et de doutes, à grand renfort d’encouragements chouettes, et de « Si si, tu écris, c’est tout. », il a été là pour me dire que ça valait le coup, que non c’était pas nul, et que « Si si, tu écris c’est tout. »
David est très présent comme éditeur, il accompagne, aide au choix du ou des dessinateurs, corrige et commente les pages, il est un soutien fantastique. Enfin bref, sans lui, ce livre n’aurait certainement pas existé.

L’album est séquencé en une douzaine de chapitres. Est-ce un moyen de permettre au lecteur de reprendre son souffle, face à une ambiance qui peut paraître de temps en temps trop lourde ?

Ah mais du coup je ne sais pas quoi dire. C’est difficile de répondre oui, non ou bof.
Je ne suis pas sûre d’y avoir réellement réfléchi sur le coup. Spontanément, c’était peut-être pour me laisser respirer… ?
(Me voilà bien dans l’embarras maintenant, merci bien.)

Comment avez-vous choisi Natacha Sicaud ?

On a longtemps réfléchi avec David. On a regardé des livres, des blogs. Et j’ai fini par passer du temps sur le sien (Blog de Natacha Sicaud). J’aime sa façon de voir les gens.
Quand je lui ai proposé, ça aurait été terrible si elle avait dit non. Petit à petit, c’était évident que ça devait être elle. Son dessin m’a toujours troublée. C’est magique de regarder Natacha dessiner.

Comment s’est déroulée votre collaboration ?

C’est vraiment en découvrant les pages que je me suis attachée très fort à ce livre. Tant que ce n’était qu’écrit, c’était trop proche de moi. C’est comme si je m’étais assise sur ses genoux, et qu’elle m’avait dit « Attends, je vais te re-raconter. » On a été faire un tour à Sainte-Anne toutes les deux. Ah ça, on a bien ri.
Et puis ensuite, Natacha a tout fait. J’ai bu des cocktails allongée sur un canapé pendant qu’elle suait sang et eau. C’est très cruel, mais c’est ainsi.

Avez-vous été directive sur certains points comme, par exemple, la façon de dessiner le personnage d’Aline ?

Pour ce point là, on en a parlé dès le tout début. C’était une drôle de passation, lui confier une histoire si personnelle. Je ne voulais pas être dirigiste, c’était important qu’elle puisse aussi raconter, qu’elle puisse s’approprier l’histoire. Je préférais qu’elle choisisse : dessiner quelqu’un d’autre ou dessiner un personnage qui me ressemble un peu (beaucoup ?) C’était rigolo de découvrir les premiers dessins. « Ah finalement, c’est moi. » Son pourquoi à elle, je ne sais pas trop, peut-être qu’elle aime bien dessiner les grands nez.

N’avez-vous pas eu peur de la réaction de vos proches en dévoilant une partie de votre histoire familiale ?

Le but de ce livre n’est pas de régler des comptes. Il raconte une vie d’avant. J’espère qu’il ne blessera personne. Ce n’était pas le but. Pas du tout du tout.

Pensez-vous qu’il y a certaines limites qu’un auteur doit se fixer pour une œuvre autobiographique ?

Les limites servent à protéger. Du trop cru, du trop violent, du trop de chagrin, des éclaboussures. On choisit, à quel point on veut déborder. J’imagine qu’on écoute en premier son besoin de raconter. Pour Sous l’entonnoir, je me suis dit tout du long que je n’écrivais pas ce livre dans un souci de réparation, mais que c’était une histoire que je connaissais, c’était presque facile, rien à inventer, pas d’astuce à trouver.
En tout cas, oui j ‘ai mis un frein à certaines choses, j’ai laissé des non-dits, pour ne faire de chagrin à personne. Mais je ne suis pas persuadée que ce soit le plus judicieux, les livres servent parfois à mettre à plat ce qu’on n’aurait jamais pu dire à haute voix.

Vous avez, comme Cati Baur, travaillé aux éditions Delcourt avant de vous lancer dans le grand bain. La maison Delcourt emploie-t-elle beaucoup de jeunes femmes dans ses bureaux dont le talent n’a pas encore été révélé ? (sourire)

Des brouettes ! Et on fume toutes le cigare dans nos colliers de barbe pour faire plus sérieux.
Enfin, en tout cas, c’est vrai que de travailler sur place est la plus chouette des motivations. La maison Delcourt est contagieuse de l’enthousiasme.

Plus sérieusement, quel est votre regard d’auteure sur la bande dessinée féminine d’aujourd’hui ?

Je ne suis pas sûre sûre de ce que ça définit… La BD par ou pour les filles ?
Dans un cas comme dans l’autre, c’est très bien, c’est comme la bande dessinée masculine : riche, varié, aventureux, drôle, des fois raté, souvent non.

Quels sont vos projets ? A-t-on l’espoir de voir un jour une saison 2 de Premières fois ? (sourire)

Oh mais non, ce serait très décevant ! Mais refaire un livre érotique (pornographique comme on préfère), j’aimerais vraiment.
Et puis une autre chose, mais je ne sais pas exactement comment en parler, et avec David on réfléchit avec qui. Ça ne vous avance pas beaucoup… Je vois bien…
Propos recueillis par L. Gianati

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