Jeronimus, une expérimentation humaine

interview de Christophe Dabitch et Jean-Denis Pendanx  [16/05/2008]

Quand on pense avoir tout perdu, que l'on est incapable de se remettre de la mort de son enfant, que le doute vous envahit, alors même l'amour de votre femme ne peut vous retenir. Embarquer sur le "Batavia" semble être le seul salut pour Jeronimus Cornelisz, apothicaire de son état à Haarlem. Christophe Dabitch et Jean-Denis Pendanx nous entraînent dans le sillage d'une terrible expérimentation humaine. Quand l'horreur rencontre la flamboyance.


En peu de pages, Jeronimus, est un récit éblouissant de maîtrise et de profondeur. Non seulement il s’agit d’un récit classique, simple, ironique, à l’émotion contenue, mais sa documentation clarifiée est impeccable. Comment avez-vous procédé pour les recherches ?

C. Dabitch : Il y a d’abord eu une longue immersion dans les livres. D’abord ceux de Mike Dash, L’Archipel des hérétiques, et de Simon Leys, Les Naufragés du Batavia, les deux écrits les plus complets sur cette histoire, puis par glissement dans un certains nombre d’autres livres anciens et récents. Je me perds souvent d’abord dans la documentation en attendant que l’envie d’écrire vienne et que je trouve une manière personnelle d’aborder l’histoire. L’Histoire est un puits sans fond et on pourrait ne jamais s’arrêter. J’ai toujours l’impression d’être en-deça de ce que l’on pourait écrire et trouver mais il y a un moment où j’essaie de l’oublier. J’avais envie d’une voix narrative qui ne soit pas dans l’empathie avec le personnage, une voix d’aujourd’hui - la mienne en l’occurrence - qui fasse des hypothèses sur le personnage et sur l’histoire avec ce que l’on sait et ce que l’on ignore. C’est une façon d’être en-dedans et en-dehors. Je pensais en écrivant à la voix de certains films de Truffaut mais c’est surtout le profil du personnage qui m’y a poussé. Contrairement à l’autre livre que l’on a fait avec Jean-Denis, Abdallahi, où je tentais de me mettre à la place du personnage de René Caillié en partant de ce qu’il n’avait pas dit dans son journal, j’avais envie de cette distance qui parfois va vers la froideur.

J-D Pendanx : Christophe et moi avons pensé raconter cette histoire il y a deux ans, pendant la réalisation du tome 2 d'Abdallahi. Chacun a cherché de son côté à s'imprégner de nos lectures au sujet du Batavia, livres et essais de référence sur le sujet.
Pour ma part, je réagis de façon très visuelle à la lecture d'un récit et je me plonge de manière boulimique dans l'époque en farfouillant sur internet et dans les livres d'art (ici, le 17ieme siècle).
Aussi, j' ai appris qu'une réplique du navire Batavia existait à Leylistad en Hollande (miracle!!), je suis donc parti la visiter pour y faire mes repérages, en passant par Amsterdam visiter les musées et photographier les vieux quartiers et bâtiments (dont le siège de la VOC qui n'a pas changé depuis l'âge d'or.)


Le dessin est le pendant parfait de cette histoire, chaque case semble renfermer une étude de l’histoire de l’art Hollandaise. On pense immanquablement à Rembrandt mais également Jan Steen. Cette filiation vous semblait donc évidente pour appuyer le récit ?

C. Dabitch : On discute avec Jean-Denis du rythme de l’histoire et ce que permet justement la peinture de ce point de vue, une façon d’arrêter le regard sans être non plus trop pesant en allant jusqu’à la volonté fixatrice, l’image unique, des peintres. Mais il parle de cela beaucoup mieux que moi…

J-D Pendanx: Tout comme pour "Abdallahi", la question du dessin s'est posée, mais la réalisation à la peinture s'est imposée très vite et de manière naturelle. Il y avait bien sûr les références que vous évoquez pour faire entrer le lecteur dans cet univers du 17eme, peut-être une entrée inconsciente dans une époque qu'il connait à travers les peintures flamandes mais aussi pour porter au mieux le côté sombre du récit. (Je remercie au passage Jan Steen, rare artiste flamand à avoir peint le petit peuple, source inestimable pour les ambiances et les costumes des contemporains de Jeronimus.)


Comment s’est passée votre rencontre ?

C. Dabitch : C’est d’abord une rencontre amicale et des moments passés dans ces lieux étranges que l’on appelle des bars. Et ensuite un voyage en Afrique où il m’a demandé d’essayer d’écrire une histoire pour lui, ce que je pensais pas pouvoir faire même si j’étais un lecteur de bandes dessinées. Et ensuite l’envie de continuer à travailler ensemble. J’aime beaucoup l’idée et la pratique d’une continuité dans le travail et l’amitié. Tant que cela dure, il faut en profiter.


Pourquoi avoir choisi ce drame à côté duquel « les révoltés du Bounty » semble être une bluette ?

C. Dabitch : Dans ce cas précis, j’avais offert à Jean-Denis le livre de Simon Leys. L’air de rien, comme souvent, il m’avait dit qu’il aimerait bien dessiner une histoire en mer. Sans doute parce que j’en ai vécu un, le naufrage en mer est un sujet qui m’intéresse. J’ai aimé le livre de Simon Leys autant que Jean-denis, cette histoire que je ne connaissais pas m’a sidéré, elle m’a renvoyé à d’autres lectures et d’autres époques historiques, à des questions sur l’origine du capitalisme… et on s’est dit au début que ce n’était pas possible d’en faire une bande dessinée. Et puis on a essayé en sachant assez vite, en accord avec l’éditeur, que cela risquerait d’être un peu long en perme de pagination.

J-D Pendanx : Après la lecture du livre de Leys, ça a été un choc pour tous les deux, l'histoire évoquait tout ce que l' on aime Christophe et moi : une aventure vécue incroyable, une époque méconnue chez nous, et surtout le parcours psychologique d'un personnage manipulateur qui dans des circonstances dramatiques fait des choix terribles . Le révélateur de nos capacités de courage, de lâcheté, de faiblesses, de cruauté face à une situation peut-être sans issue.


Il est dit que « La mer lave tous les crimes des hommes », il semblerait que pour Jeronimus, ça soit juste le contraire. Que s’est il passé pour cet homme car nous avons à faire à un "criminel supérieurement doué" ?

J-D Pendanx : Je n'ai rien fait, Madame le juge, posez plutôt la question au scénariste qui lui aussi a un esprit machiavélique et dérangé !!!

C. Dabitch : La mer comme puissance qui persiste bien après les hommes et leurs crimes, oui en ce sens. J’essaie de faire des hypothèses sur l’évolution de ce personnage qui n’est pas forcément au départ un psychopathe mais qui le devient sans pour autant se salir lui-même les mains. Je me suis demandé ce que lui permettaient les autres finalement, comment on autorise, avec ou sans conscience de ce qui se prépare, l’évolution d’un tel homme. Ce que décortique très bien un auteur comme Sébastien Haffner dans son livre Histoire d’un Allemand. Pour Jeronimus, je considère qu’il est un homme comme un autre mais il pose les questions essentielles que posent tous les grands criminels politiques. Ils ne sont pas inhumains et irrationnels, au contraire, mais il y a un mécanisme chaque fois différent suivant l’époque qui les amène à commettre de tels actes, quelque chose qui les traverse et qui chez eux se noue de cette façon. C’est la nécessité, de leur point de vue, qui les conduit là qui m’intéresse. Outre les crimes, le pire étant sans doute leur sentiment d’irresponsabilité. Jeronimus aurait pu être tout autre, il aurait pu basculer dans une autre direction à plusieurs reprises dans l’histoire.


Quels sont vos projets ?

C. Dabitch : Je viens d’écrire une histoire pour Benjamin Flao avec lequel nous avons publié La Ligne de fuite. Cela devrait s’appeler Mauvais garçons, c’est une histoire contemporaine qui se passe dans un village d’Andalousie. Peut-être un projet avec Nicolas Dumontheuil dont on discute. Et puis je vais commencer à faire des stages à l’École des Hautes Études Internationales en Sciences du Rire afin d’essayer d’écrire une comédie pour Jean-Denis.

J-D Pendanx : Tout d'abord, terminer les tomes 2 et 3 qui clôtureront l'histoire de Jeronimus, ensuite, Christophe et moi réfléchissons sur la trame d'une comédie...


Si vous deviez faire découvrir la bande dessinée à un ami, laquelle lui offririez-vous ?

C. Dabitch : Au risque d’être très consensuel, une des bandes dessinées qui m’a le plus marqué, Les Éthiopiques d’Hugo Pratt, pour le rapport à l’histoire, au déplacement et au rythme du récit, entre autres.

J-D Pendanx : Tout dépend de l'ami en question, mes goûts sont très éclectiques !



Propos recueillis en mai 2008

Alexandra.S.Choux




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