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Negev : il était une foi

Interview de Stefan Astier  [18/04/2008]

Negev, de Stefan Astier (éd. Emmanuel Proust) Aux confins du mystique, en terre de Negev, Het croise la route de Dieu. Et si c'était lui le nouveau prophète ? Revisitant avec humour certains passages de l’Ancien testament : la création d’Eve, la guerre entre Gog et Magog ou la destruction d’une cité impie, Stefan Astier nous entraine à la poursuite de Het dans sa découverte du monde et de lui-même, entre lyrisme et onirisme.


L’histoire de Het fait penser au parcours initiatique d’un apprenti. Vous vous êtes inspiré de récits maçonniques ?
Stefan Astier : Il s’agit certes d’un parcours initiatique mais mon inspiration est autre que maçonnique. Il est vrai que le mythe initiatique des francs-maçons est basé sur l’ancien testament et particulièrement sur le meurtre de Hiram Abif, qui construisit deux colonnes du temple de Salomon. Il fut assassiné par trois compagnons car il ne voulait pas leur donner la parole secrète. Les francs-maçons se font également appeler les « fils de la veuve ». L’absence du père est aussi un point commun avec mon personnage mais les ressemblances s’arrêtent là. La symbolique franc-maçonne proche de l’alchimie et de la Cabbale est trop sophistiquée pour mon récit.
Mes influences pour le parcours de Het sont essentiellement présentes dans l’Ancien testament et la mythologie grecque. L’histoire de Het se déroule vers 165 av JC. La Palestine est alors occupée par les Séleucides, une dynastie hellénistique issue de Séleucos, un des compagnons d’Alexandre le Grand. A cette époque, les mondes grec et juif se mêlent et se heurtent avec passion.
Le premier tome de Negev s’inspire de l’allégorie de la grotte de Platon. Het est un jeune homme qui vit dans une communauté religieuse au cœur du désert. Il ne connaît comme réalité que les prières et la lecture de la Thora. Ses envies, ses colères, ses phantasmes et sa violence se mélangent donc aux récits qu’il ingurgite. Ce premier tome est un voyage dans l’inconscient du jeune homme qui n’arrive pas à prendre pied dans la réalité. A la fin de l’album, il finit d’ailleurs enfermé dans une grotte.
Mais le tome 2 lui prépare bien des surprises et un retour à la réalité des plus brusques.

Etre seul aux commandes, ce n’est pas un peu déroutant ?
Non, au contraire. C’est un espace de liberté incroyable. De plus, j’aime autant le travail de l’écriture que celui de la mise en image. Mais cela demande de la patience, de la ténacité et d’avoir un certain recul sur ce que l’on fait. J’étais, d’ailleurs, déjà seul aux commandes de ma première bande dessinée : Raoul et l’étrange carnaval en 1999. L’expérience fut douloureuse pour différentes raisons.
C’est mon frère Laurent qui m’a poussé à revenir dans le giron de la bande dessinée, après plusieurs années passées dans la publicité, pour scénariser Aven. Et je l’en remercie. Mais travailler avec son frère, c’est différent. Sur cette trilogie, nous étions sur un rythme de croisière. Nous échangions nos points de vue sans retenue ni arrière-pensées d’où l’avantage de bien se connaître.

Pourquoi un thème si universel ?
J’ai toujours aimé les histoires fortes qui parlent immédiatement à notre conscience collective. Les récits anciens, justement parce qu’ils plongent dans la nuit des temps, me fascinent depuis longtemps. Ils sont d’une grande portée car ils traitent autant de la place de l’homme sur terre, que des conflits intérieurs, de la politique, de la guerre, de la famille…
Ce sont souvent des textes d’une simplicité extrême et d’une poésie certaine qui nous donnent des pistes de réflexion intéressantes.

Cela correspond à un cheminement personnel particulier ?
Oui et non. Lorsque j’étais enfant, bien que mes parents ne soient pas vraiment croyant, j’ai suivi des cours de catéchisme. On m’a offert à cette époque une bible simplifiée illustrée. Je suis resté bouche bée devant les récits de l’Ancien testament, par la force qui s’en dégageait et la richesse des mots. La religion était entrée dans ma vie.
Par la suite, je me suis intéressé à l’histoire du christianisme. Il est fascinant de voir comment, à partir d’un homme, une religion se construit, des textes et des canons se composent, des saints voient le jour, des peuples se convertissent, des schismes apparaissent…
Personnellement, je crois en Dieu mais c’est avant tout une nécessité intérieure pour se sentir humble face au monde qui nous entoure. Je n’adhère à aucune religion car je me méfie de certaines vérités gravées dans la pierre. Et puis la notion de pureté et d’impureté me gène quelque peu.

Chaque case ou presque semble être un petit tableau, quelles sont vos influences ?
Il faut aller les chercher du côté des miniatures persanes et des enluminures occidentales. La pureté de leur trait, la composition parfois complexe et la beauté des couleurs me laissent pantois. On sent derrière chaque image la patience et la dextérité d’un homme d’une grande science.
J’aime aussi les illustrations pour enfants de Ivan Bilibine et la peinture flamande en général. Les gravures de Rembrandt en particulier.

Si vous deviez faire découvrir la bande dessinée à un ami, laquelle lui offririez-vous ?
Le combat ordinaire de Manu Larcenet pour montrer qu’avec « des petits Mickey », on peut parler de la vie de tous les jours avec une grande profondeur et un grand sens de la narration.


Propos recueillis en avril 2008

Alexandra S. Choux



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