Fausse route, la voie du thriller

Interview de Joseph Incardona et Vincent Gravé  [12/04/2008]

Dans un style d'une rare efficacité, Fausse route impose une atmosphère poisseuse, étouffante. Ce monde nocturne ne ressemble à rien, et surtout pas au nôtre. Ambiances feutrées, personnages aux multiples facettes, héroïne ambiguë, héros sans destin… sans oublier un rebondissement final proprement hallucinant. Mais c'est l'ambiance qui est extraordinaire. Les personnages sont sordides, pathétiques.
Pas de superflu dans cet opus, Fausse Route raconte juste le nécessaire, comme dans un de ces vieux films américains où l'on aime avoir peur.



On se croirait plongé dans le plus noir des romans de Dashiell Hammett ou du Selby. Vous vous êtes mis sous « perf » d’Ellroy pour cet album ? D’où vous vient ce ton ?

Joseph Incardona : Vous citez Hammett, Selby ou Ellroy, des maîtres du roman noir avec des styles particuliers. On pourrait presque dire que chacun d’eux y est allé de sa touche personnelle dans la palette du noir afin de mieux sonder l’aspect obscur de l’âme humaine. Il y en a d’autres : Crumley, Pouy, Raynal, Pagan, Siniac, Manchette, Crews, Chandler, Leonard, Scerbanenco, Cacucci, Levison… Autant de variations sur le genre que de points de vue sur le monde. Je suis convaincu que le roman noir propose un renouveau littéraire qui n’est pas aussi fécond dans la « Blanche ». D’ailleurs, de plus en plus d’auteurs de la « Blanche » vont s’encanailler dans des intrigues flirtant avec le roman noir, ceci avec des résultats parfois navrants. Car, pour paraphraser ce titre de Grisélidis Réal, si le noir est une couleur, il est toujours et avant tout écriture.
Pour en revenir à Fausse Route, pas de perfusion d’Ellroy. C’est une variation sur le thème de la femme fatale ou du mauvais gars au mauvais endroit. Pour ce qui est du rythme, j’ai plutôt pensé au film de Aldrich « Kiss me deadly » inspiré du roman de Mickey Spillane. Quant au ton, eh bien j’espère, avec le temps et le travail, trouver celui qui me correspond. Le style n’est-il pas une extension de la personnalité ?



Vous êtes parvenu à écrire sur le Mal sans jamais vous poser en moraliste. Vous sondez les profondeurs de l'âme humaine, disséquez avec jouissance la médiocrité et la corruption, mais votre point de vue est quasiment absent de tout le roman. Vous laissez penser les autres, les hommes normaux, les désaxés, les fous, les criminels... tous ceux qui n'ont pas droit à la parole ailleurs. Tous ceux sur qui les autres n'écrivent pas. Une façon de mettre en avant le dessin ?

Vincent Gravé : Le dessin est la porte d’entrée d'une histoire. C’est par celui-ci que le lecteur choisira de poursuivre ou non le récit avec nous. Il est donc important de ne pas tricher. Et c’est aussi une grosse responsabilité du dessinateur vis à vis du scénariste car il serait dommage de passer à coté du texte de Joe.

Joseph Incardona : Je privilégie ce que Jean-Patrick Manchette nommait « l’écriture behavioriste », c’est-à-dire une écriture qui traite essentiellement du comportement. Les personnages se révèlent, la plupart du temps, à travers ce qu’ils font. Ils sont définis par l’action et les dialogues. Une sorte d’Actor's Studio littéraire. Peu d’introspection, en général. Ici, le trait est porté vers un sorte d’action pure. Le seul moment où, finalement, l’un des deux protagonistes va révéler ses sentiments, c’est peu avant d’être abattu.
De façon plus générale ce que j’essaie de faire à travers mes livres est, effectivement, de laisser la parole aux marginaux. En réalité, chacun de nous peut se retrouver très vite dans ladite « marge ». Un fâcheux concours de circonstances, une série de revers, voire un coup de malchance et tout bascule. Face à l’adversité se révèle alors notre vraie personnalité. Se trouver de l’autre côté de la barrière signifie se rapprocher de soi-même car entre en jeu l’instinct de survie. Que deviennent nos principes, notre morale en pareils cas ? Qu’allons-nous sacrifier et qu’allons nous garder ? Ce qui m’intéresse à travers l’écriture, c’est de traquer l’individu lorsqu’il se retrouve face à lui-même et à ses démons.
Cette écriture « comportementaliste » n’est pas destinée à mettre en avant le dessin. Le dessin trouve sa place par sa propre force, sa présence. En tout cas, avec Vincent Gravé, nous n’avons jamais pensé en ces termes. C’est une rencontre écriture/dessin.


Le dessin est un véritable écrin à l’histoire, les gros plans suintent l’angoisse, le trait est ciselé. Comment avez vous travaillé ? A partir de quel moment avez vous trouvé le style qui allait « coller » à l’histoire ?

Vincent Gravé : C’est tout simple : du papier, de l’encre de chine, des pinceaux et des brosses - et quelques astuces à l’ordinateur. J'utilise un trait nerveux, calligraphique ; une technique qui rappelle aussi certaines techniques de gravure que j’ai pratiquées en atelier. On peut voir le making off de l’album sur http://fausseroute.free.fr.
J’avais une grande envie de traduire les ambiances que je dessinais en couleurs (dans Loin du Mythe par exemple) en noir et blanc. Pour ne garder dans mon travail que l’essentiel, une colonne vertébrale sans artifice. C’est exigent, et il y a eu pas mal de déchets avant le résultat publié.
« Fausse route » est au carrefour entre le cinéma, pour les cadrages et le découpage, la littérature et la BD qui en est le vecteur essentiel.


Comment s’est passée votre rencontre ? Comment avez vous travaillé ?

Joseph Incardona : C’est notre éditrice aux Enfants Rouges, Nathalie Meulemans, qui nous a mis en relation. J’ai d’abord soumis le texte écrit (et non pas un scénario) à Nathalie qui, ensuite, après pas mal de tâtonnements, a mis la main sur Vincent. Elle a immédiatement pensé que nos styles « colleraient ». Ce qui semble être le cas.
On a travaillé de façon particulière. Vincent s’est emparé du texte, en a fait un découpage de façon assez libre. Je suis revenu dessus dans un deuxième temps et ainsi de suite. Une sorte de ping-pong mais pas tant que ça, au fond, dans la mesure où Vincent a bénéficié de pas mal de latitude. Je lui avais proposé un découpage mais il a préféré travailler comme ça, préservant un plus grand espace de liberté. Bien sûr, on a éliminé par mal de pages, j’ai réécrit des passages, en ai ajouté d’autres, notamment des dialogues. Il a posé des éléments d’ambiances qui, parfois, m’ont mis en difficulté car ils n’étaient pas dans le texte original. Je pense, entre autres, à la neige. Il a fallu que je reprenne plusieurs choses à cause de la neige ! C’était une belle expérience, j’ai dû trouver des solutions dans un espace très restreint, avec des contraintes. C’est ça, l’expérience collective. Elle bouscule, apporte pas mal de nouveautés qui, lorsque vous vous retrouvez seul face à un roman, par exemple, vous enrichit dans votre pratique et votre démarche.
Dans tout ça, il ne faut pas oublier le travail de l’éditeur qui conseille, peaufine et, parfois, veille à ce qu’on ne s’égare pas. Et qui tranche aussi, lorsque les auteurs campent sur leurs positions…

Vincent Gravé : Joe et moi sommes éloignés géographiquement. J’ai réalisé la totalité de l’album, découpage et dessin, avant que nous retravaillons le rythme, le rapport texte/images. Nous avons ainsi supprimé 20 pages, pour que le résultat final ne garde que l’essentiel soit 230 pages… avec bien sûr une complicité et une totale confiance de l’éditrice. C’est un travail à trois voix, même s’il est vrai que j’aime bien maîtriser le tout. Du premier contact avec le scénariste, jusqu’à aller chez l’imprimeur pour ensuite présenter l’album en dédicace (d’ailleurs c’est toujours un très grand plaisir pour moi).


Nadia, malgré ses cheveux bruns, ressemble à une héroïne de Hitchcock, tantôt forte, tantôt fragile, toujours implacable. Une femme amoureuse c’est dangereux ?

Joseph Incardona : Le sentiment amoureux fait partie de ces moments dont je parlais plus haut et qui nous révèlent à nous-même. L’amour peut nous rendre vulnérables, lâches ou courageux. Je ne sais pas pourquoi, j’ai l’impression qu’un homme amoureux c’est toujours un peu con, un peu à côté de la plaque, comme s’il s’empêtrait dans un sentiment qui le dépasse alors qu’une femme amoureuse, eh bien, elle occupe naturellement « l’espace » que lui confère son sentiment. On pourrait presque parler d’aura. Il émane d’elle une force, une joie assumées. C’est un peu comme avec un nouveau-né : observez les gestes de l’homme et ceux de la femme face au bébé et vous aurez mon propos illustré par l’exemple. Autant l’un est maladroit, autant l’autre semble savoir ce qu’il faut faire… C’est réducteur, bien sûr, je ne fais pas du sexisme à bon marché (Dieu m’en garde !) mais, parfois, dans le cliché, on trouve certaines vérités.
Une femme amoureuse est-elle dangereuse ? Chaque chose porte en elle son contraire… Un homme ou femme amoureux peuvent le devenir suivant les circonstances… La jalousie ou la menace de la perte de l’autre peuvent nous porter à des extrémités inattendues, en effet. Mais pour le plaisir du mythe de la femme fatale ou, plus prosaïquement de la femme « forte » prête à tout pour défendre ce/ceux/celui qu’elle aime, les Gena Rowlands, Anna Magnani et autres Romy Schneider, je dirais, oui, une femme amoureuse peut devenir très redoutable. Et l’homme, dans son for intérieur et de façon masochiste, craint, admire et se soumet volontiers à cette violence qui, par chance, ne se manifeste que quelques fois par année chez votre femme ou compagne…


Quels sont vos projets ?

Joseph Incardona : En BD, il y a un nouvel album qui sort fin mars, toujours aux Enfants Rouges, intitulé « Dans les cordes ». Ce sont trois histoires dessinées par trois auteurs différents (Mariolle, Soluto, Moreno). Trois époques, trois univers, trois styles différents.
Avec Vincent Gravé, nous avons commencé à nous mettre au travail pour un nouvel album dont le fil rouge est un combat de boxe. L’histoire se situera à New-York dans les années 40.
Il y a aussi le cinéma et le théâtre, avec un nouveau court métrage (scénario) pour la fin de l’année et une pièce début 2009 qui sera jouée à Genève.
Enfin, pour ce qui est de la littérature, mon dernier roman paraîtra chez Fayard Noir au deuxième semestre 2008. Les projets ne manquent pas, plutôt le temps de les réaliser. Il y a la vie, le besoin de fric, des choses qui viennent interrompre votre travail, parfois agréables parfois moins. Cela fait partie du jeu, sauf qu’on demande aux écrivains, et aux artistes en général, d’avoir deux boulots, deux vies professionnelles qu’il n’est pas toujours facile de concilier.


Si vous deviez faire découvrir la bande dessinée à un ami, laquelle lui offririez-vous ?

Joseph Incardona : C’est sans doute bateau, mais comme ça, sans trop réfléchir, je pense à « Maus ». Au-delà du thème qui est fort, il y a un retour sur soi, une ironie, un questionnement de l’auteur sur sa pratique et sa place dans le monde en tant qu’artiste, individu et fils de déporté qui m’ont touché. La lecture se fait à plusieurs niveaux, une originalité dans le ton, le propos et le dessin. C’est émouvant, il y a de l’humour et de la noirceur… Il y a une vraie empreinte, un vrai style. Ce vers quoi tend chacun de nous.

Vincent Gravé : Silence de Comès pour son dessin en N&B qui m'étonne encore, le rythme au
scalpel, la profondeur des personnages. C'est comme un voyage dont on garde des années plus tard des images en tête. Ou alors, Bouche du diable de Charyn et Boucq.



Propos recueillis en mars 2008

Alexandra S. Choux




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