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Toute la bande dessinée

Francois Ferdinand - La faute au midi

28/06/2014 20 planches
Entretien avec Jean Yves le Naour

À moins de vivre reclus au fin fond d’une forêt ou d’être coupé du monde sans aucun accès internet - les probabilités sont plutôt faibles vous en conviendrez - il n’aura échappé à personne que 2014 est l’année du centenaire du début de la Première Guerre Mondiale. Passer après Jacques Tardi sur un tel sujet n’est pas forcément une tâche aisée et certains auteurs ont choisi, plutôt que d’attaquer la Grande Guerre de front, un angle quelque peu différent. C’est notamment le cas avec Silas Corey (Alary – Nury, éditions Glénat) ou Mauvais Genre (Cruchaudet, éditions Delcourt). Historien de métier, Jean-Yves le Naour a choisi quant à lui d’évoquer deux événements méconnus de la Grande Histoire. « Des histoires vraies avec des détails qui sont faux », comme il aime le rappeler, font de La Faute au Midi et de François-Ferdinand deux albums instructifs tout en étant accessibles au plus grand nombre. Une autre façon d'aborder l'Histoire ?

ENTRETIEN AVEC JEAN YVES LE NAOUR


Historien et homme de Lettres, vous vous êtes tourné récemment vers la bande dessinée avec Le Soldat Inconnu Vivantsorti en 2012. Qu’est-ce qui vous a poussé vers ce médium ? 

J’ai toujours un peu de difficulté à répondre à cette question. C’est un pur hasard même si le hasard n’existe pas vraiment. Le hasard, on le provoque en saisissant quelque chose que l’on est prêt à recevoir. J’ai un jour fait une conférence en Haute-Savoie au Bourget-du-Lac. Un petit éditeur avec lequel j’ai fait Le Soldat Inconnu Vivant était présent (Roymodus, NDLR). Il a sur place acheté mon livre (Le Soldat inconnu vivant, 1918-1942, Hachette Littérature, NDLR) et on en a finalement fait une bande dessinée. J’étais dans mon enfance et mon adolescence un lecteur de BD. Mais il y a aussi l’appel de la fiction que j’ai aussi mis en œuvre à travers mes romans et un scénario destiné au cinéma pas encore finalisé. J’ai parfois presque l’impression d’une erreur d’aiguillage chez moi puisque je suis historien. (sourire)

Le Soldat Inconnu Vivant étant une adaptation d’un ouvrage historique, La Faute au Midi et François Ferdinand ont-ils été écrits spécialement pour la bande dessinée ?

Pour François Ferdinand, oui. Pour La Faute au Midi, j’avais écrit précédemment Désunion nationale : la légende noire des soldats du Midi (Éditions Vendémiaire, NDLR). Il a donc fallu que je déconstruise l’histoire pour passer à la fiction. Même si c’est une BD historique, la bande dessinée reste de la bande dessinée. Il y a donc fatalement une part inventée, des dialogues réécrits… même si les situations sont vraies. Avec l’exposition (La Faute au Midi - Soldat héroïques et diffamés, Centre Aixois des Archives Départementales des Bouches-du-Rhône, du 24 mars au 5 juillet 2014, NDLR), j’ai dû repasser de la bande dessinée à l’Histoire, à partir de documents et d’archives. Pour François Ferdinand, j’ai en revanche construit l’histoire spécialement pour la bande dessinée, même si tout est vrai. Cela peut paraître bizarre d’associer fiction et Histoire mais on est obligés de montrer certains sentiments de personnages, certaines réactions, on joue sur les émotions… Cela ne pourra jamais être un livre d’Histoire. On voit souvent des bandes dessinées avec des histoires inventées sous un fond historique. Dans ce cas, des détails sont vrais mais l’histoire est fausse. Dans mon cas, je choisis des histoires vraies avec des détails qui sont faux. (sourire)

Cela permet-il de toucher un plus large public que des récits purement historiques ?

Oui, bien sûr. Un plus large public et un public qui ne lit pas nécessairement de l’Histoire, des adolescents, par exemple, qui pensent que l’Histoire universitaire n’est pas faite pour eux. Mais l’Histoire n’est pas ennuyeuse, on nous raconte des histoires depuis que l’on est tout petit. L’Histoire est simplement une mise en récit du passé. La bande dessinée est un merveilleux media pour raconter différemment, en images. Il faut juste que j’apprenne à faire vivre ces images car je suis encore un tout jeune scénariste (sourire). J’ai tendance à trop parler et à vouloir raconter trop de choses. Heureusement, les dessinateurs sont là pour remettre un peu de mise en scène et un peu moins de texte !

2014 marque le centenaire du début de la guerre de 14-18. Comment avez-vous choisi les deux récits de François Ferdinand et la Faute au Midi ? 


J’ai d’abord commencé par François Ferdinand que j’ai envoyé à Bamboo. C’est une histoire que je trouve poignante. On connaît certes l’attentat de Sarajevo qui fait partie de la grande Histoire, ce premier coup de feu qui va entraîner par la suite dix millions de morts. Mais personne ne connaît vraiment l’histoire de François Ferdinand. C’est une histoire d’amour, pleine d’émotion. Il ne s’agissait pas de faire un cours sur ce personnage, sur l’Autriche-Hongrie ou sur les débuts de la guerre. L’idée était de suivre cet homme tout en comprenant la situation de l’époque. 

Une très belle histoire d’amour qui a finalement ruiné une carrière politique…

Oui, c’est un récit finalement très moderne. François Ferdinand choisit l’amour plutôt que le pouvoir. Il détonne par rapport à son temps. Il veut simplement passer des bons moments avec sa femme et ses enfants. Le pouvoir est une charge pour lui. Il n’est pas destiné à régner. Le fils de François-Joseph s’étant suicidé, son père étant mort, il se retrouve héritier sans l’avoir vraiment souhaité. Il doit assumer, un peu comme Louis XVI qui ne voulait pas non plus régner. L’ironie de l’Histoire, c’est que François Ferdinand était plutôt un homme de paix alors que sa mort a en revanche entraîné la guerre. La vérité est parfois plus romanesque que la fiction… 

Pensez-vous que François-Joseph avait prévu l’assassinat de son neveu ou avait-il seulement cherché à l’intimider et à le ridiculiser s’il avait refusé de se rendre à Sarajevo ?


Vous avez raison… On prête quasiment l’idée à François Joseph d’envoyer François Ferdinand à Sarajevo le jour de la fête nationale serbe à dessein. C’est exagéré de penser cela. Bien sûr, il déteste son neveu. Il n’a pas mis les drapeaux en berne après sa mort, il n’y a pas eu de deuil national. Le reste est une simple supposition romanesque. François Joseph n’a pas souhaité la mort de son neveu. Il n’a pas non plus organisé l’attentat. François Ferdinand a pourtant reçu de nombreux avertissements de la part de l’ambassadeur de Serbie ou de l’évêque de Sarajevo. Même le destin a semblé le mettre en garde : le wagon impérial bloqué, la panne d’électricité dans le wagon de première… Mais François Ferdinand n’en tient pas compte, simplement parce qu’il ne peut pas reculer. Ce personnage est un bravache. Il aurait pu prendre une voiture couverte après le premier attentat manqué en sortant de la mairie, mais non… Il continue avec sa voiture découverte. Il veut montrer qu’il a du courage, qu’il est brave, qu’il ne craint rien ni personne. Ça en devient ridicule. Il brave la mort, mais la mort est plus forte que lui. 


Concernant La Faute au Midi, existe-t-il beaucoup d’archives revenant sur les faits ?

J’ai d’abord écrit un livre sur ce sujet. Je m’intéresse aux raisons qui ont poussé à accuser les méridionaux et à la construction du stéréotype du méridional. 

Pour quelles raisons les méridionaux étaient-ils si mal perçus à cette époque ?

Avant le 18e siècle, on ne se serait jamais moqué des méridionaux, le type du méridional n’était pas le marseillais comme aujourd’hui. D’ailleurs Dan, qui vient de la région de Toulouse a un accent. Quand il a décidé de s’installer du côté de Belfort, on lui a souvent dit : « Ah, vous venez de Marseille ! ». Avant, le méridional était le gascon et le gascon était respecté, grâce notamment à D’Artagnan ou un peu plus tard avec Cyrano. Il était considéré comme quelqu’un de fanfaron, avec beaucoup de tchatche, mais aussi avec beaucoup de courage. 

Pourquoi est-on alors passé du brave gascon au marseillais lâche ? 

À partir du 18e siècle s’est déroulée la révolution industrielle qui a commencé en Grande Bretagne. C’est le Nord-Ouest de l’Europe qui s’est développé sur le plan industriel. Le Midi, se trouvant en périphérie de ces régions, a pris du retard sur le plan économique. Le Nord, plus riche et plus industriel, a considéré que les méridionaux étaient en réalité des paresseux. C’était une caractéristique physique, presque raciale. Des gens comme Montesquieu disaient que les gens vivant dans le Nord développaient des qualités viriles, dynamiques à cause du climat. Alors que ceux du Sud sont plutôt fainéants, la chaleur rendant lascif. Des personnages de roman comme Tartarin de Tarascon n’ont pas arrangé les choses. Ce racisme a pris par la suite une connotation politique. À partir de 1870 est mise en place la République. Pour les Conservateurs, la République et le suffrage universel suppriment les élites et l’effort, ils mettent les forts au niveau des faibles. C’est un régime qui crée de l’abaissement, du nivellement. Pour des gens comme Gambetta, les méridionaux sont ceux qui portent ce nouveau régime. Pour beaucoup de personnes, ils portent cette politique pour s’enrichir, pour récupérer les fonds destinés au Nord. Ce sont des rongeurs de budget. On ne prononce pas le mot « assisté » qui n’existait pas à cette époque mais l’idée est bien présente. L’électorat du Sud est fait de petits artisans, de petits commerçants, qui se mettent à voter de plus en plus pour les socialistes, le Midi Rouge... Tout cela fait peur au Nord. À l’époque l’Est lorrain est très à droite, la Bretagne, la Vendée, la Normandie aussi. Majoritairement, la France du Nord est conservatrice alors que celle du Sud vote plus radical. Ainsi le Nord imagine le Sud comme un pays de Rouges, de paresseux, antipatriote avec la Révolte des Vignerons en 1907… 


Existe-t-il aussi une dimension raciale ?

Les Conservateurs jugent le Midi enjuivé. C’est dans ces régions qu’il y a de grandes juiveries, des grandes communautés juives autour d’Avignon ou de Carpentras, alors que dans le Nord, les Francs auraient gardé leur emprise plus longtemps. Le Nord serait plus germanique, le Sud plus gallo-romain et donc plus métissé. Derrière le complot méridional, se cacherait donc le complot juif. Les juifs ne peuvent pas prendre le pouvoir, mais peuvent financer les campagnes électorales des méridionaux. Le but étant que les juifs prennent le pouvoir via les méridionaux et fassent passer des lois pour détruire la Nation comme la loi sur l’autorisation du divorce, l’école laïque, la séparation de l’Église et de l’État, la réduction du service militaire… On trouve même en 1911 un docteur de l’institut Pasteur qui a étudié les cerveaux des races du Nord et du Sud et affirme que ceux des méridionaux sont plus petits. Comme le cerveau est plus petit, les méridionaux sont plus axés sur la parole, les connexions neuronales étant plus rapides. L’infériorité finit par être démontrée sur le plan médical. Tout finit par s’accumuler pour expliquer qu’en 1914, on ne peut pas trop compter sur les méridionaux. 

Les Provençaux ont finalement été les coupables idéaux pour expliquer la défaite d’août 1914, il était hors de question de mettre ça sur le compte d’une erreur de stratégie…

Lors de la bataille de Lorraine, il y a trois corps d’armée, notamment le 20ème, celui de Lorraine, le 16ème et le 15ème, celui de Provence. Ce sont les Lorrains qui se prennent le choc allemand en pleine face. Ils y perdent leur canon. A-t-on pour autant accusé les Lorrains ? Non, car ils étaient les meilleurs soldats de France. Par contre, si on dit que les Provençaux ont lâché pied, tout le monde le croit. Le fait que les méridionaux étaient plus mauvais soldats que les autres était admis bien avant les premiers coups de feu. Joffre a simplement voulu se couvrir, et ce ne sera pas la dernière fois.

L’exécution des deux militaires a-t-elle eu des répercussions politiques ?

Il n’y a pas eu de publicité faite sur ces deux exécutions. On n’en parle pas dans la presse, c’est le silence total. C’est un drame qui est vécu sur le plan individuel. La presse du Midi s’est, elle, rebellée contre la rumeur. Dans plusieurs communes du Sud de la France, dont Marseille ou Sanary-sur-Mer, on a interdit la vente du Matin sous prétexte de risques de troubles à l’ordre public, ce qui est complètement illégal. Il y a en fait eu six condamnés à mort. Mais l’armée ne fonctionne pas comme la justice civile, et on a décidé de n’en fusiller que deux. C’est en pansant les blessures des quatre autres que le chirurgien Proust, frère de Marcel pour la petite histoire, découvre les éclats de balle. Ainsi, on voit très bien qu’ils ne se sont pas automutilés mais qu’ils ont bien été blessés par des fusils allemands. À partir de ce moment-là, on va casser les jugements de condamnation le 12 septembre 1918 pour ces quatre soldats mais on en a tout de même fusillé deux. C’est le général Sarrail, qui aurait très bien pu faire taire l’affaire, qui a tenu à faire réhabiliter les fusillés. 

Comment avez-vous travaillé avec vos deux dessinateurs ? Leur avez-vous apporté tous la documentation nécessaire ? 


Ce qui a été formidable avec Dan, c’est qu’il avait déjà travaillé sur la Grande Guerre avec Un Peu de Bonheur. Il fallait un dessinateur qui connaisse bien le sujet car on était un peu pris par le temps. J’ai beau être docteur en Histoire, j’ai une connaissance d’archives de la Guerre, faites de livres et de papiers. Dan faisait des dessins très précis. Il en savait plus que moi sur les uniformes de l’époque. Pour Alexandre Schmit, il s’est renseigné sur Sarajevo via internet. Pour Vienne, il est parti en vacances là-bas. 

Votre crédo, c’est définitivement l’Histoire ou une fiction peut-elle être à l’ordre du jour ?

Je suis en train de préparer une autre bande dessinée qui sortira également chez Grand Angle en novembre 2014, intitulée Les Taxis de La Marne. Elle raconte les deux journées précédant la bataille de la Marne, notamment la journée du 4 septembre 1914 où tout va se jouer sur des détails. J’aimerais effectivement explorer d’autres périodes et, pourquoi pas, passer par la fiction pure et simple. Cela me fait encore un peu peur. L’Histoire permet de ne rien avoir à inventer… ou presque.