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Le dernier des Mohicans

27/04/2010 32 planches

Avec le remarqué "A bord de l'étoile matutine", Riff Rebs avait attiré notre attention il y a un an sur Noctambule, la nouvelle collection de chez Soleil. C'était alors avec gourmandise que l'on apprenait que son ancien compère, Cromwell, signerait le deuxième album de la collection avec une libre adaptation du "Dernier des Mohicans". Maintes fois repoussé, le voici qui sort enfin, OVNI visuel au rythme effréné. Le temps de faire un focus à la fois sur l'album et sur l'avenir de la collection.








Vous aviez carte blanche, pourquoi avoir choisi Le dernier des mohicans ?

Le choix du Dernier des Mohicans est un hasard lié à ma rencontre avec la collection Noctambule. C'était un rêve d'enfant que de réaliser cette adaptation en bande dessinée. Quand Clotilde Vu m'a parlé du format comix, cela correspondait déjà à mon rejet du format classique "bd belge" qui n'allait plus avec ma façon de raconter les histoires. Quand elle a cité ce titre comme faisant partie de la collection, cela m'a fait comme un électrochoc. J'ai plongé dans mes souvenirs d'enfance et de vacances en Sologne où il y avait un étang et une barque que j'empruntais chaque jour aux chasseurs-pêcheurs du coin pour aller sur une petite île où j'avais construit une cabane et où je lisais les aventures de Bas-de-Cuir. D'ailleurs un jour, je me suis retrouvé devant la barque enchaînée et cadenassée à un arbre. Les chasseurs-pêcheurs en avaient ras-le bol que je leur emprunte leur barque. Ce jour-là, je fus vraiment un Indien. ça m'a pris du temps, mais j'ai réussi à crocheter mon premier cadenas ! et j'ai pu rejoindre mon île ! (rires).

Votre attrait pour les mohicans expliquait elle déjà la coiffure de Sergeï Wladi ?

Aucun rapport ! D'ailleurs, les punks détestent souvent les vestes à franges. Sergeï Wladi est plutôt un mix entre Popeye et la houppette de Tintin et la gueule de Schultz le chanteur de Parabellum.

Vous commencez l'histoire par une échappée de Fort William Henry qui se produit plus tard dans le livre. Pourquoi cette inversion ?

Cette scène représente 2 lignes dans le roman. On parle d'un message pour les filles du Colonel Munro qui ne leur ai jamais parvenu. Ça nous permettait, Catmalou et moi, de donner une véritable intrigue au roman en plaçant cette scène au tout début. De plus, on donnait une histoire au messager, et de plus il allait servir de fil rouge jusqu'au dénouement.

Ce messager devient en quelque sorte un narrateur qui n'existe pas dans le roman original.

Absolument pas. Comme 90% des scènes que l'on a construites et écrites avec Catmalou. On a rajouté ainsi une scène dans une taverne, inventé celle des colons et intégré le personnage de Langlade qui lui a réellement existé et participé à la bataille de Fort William Henry. On a d'autre part supprimé un personnnage, un maître de chant qui sert de fil rouge dans le roman de Cooper mais dont on ne savait pas quoi faire dans la mesure où il ralentissait le récit et la course folle que l'on voulait faire ressentir. Il a été remplacé par une sorte de loup, ou de chien pouilleux : La Pelade. Je suis fan de Jack London et je voulais mettre un peu de Jack London dans cette histoire.

Les genettes, les hyènes, les pelades, d'où vient ce goût des animaux exotiques qui parcourent vos oeuvres ?

C'est vrai ça ! hahaha ! ...pourquoi ?... Mais je constate que vous oubliez dans la liste les robots comme Sig 14 dans Anita Bomba...

Le film de Michael Mann a t il visuellement nourri votre imaginaire ?

Il m'a surtout servi pour les uniformes anglais - documentation pas facile à trouver. Par contre ce film étant culte pour moi, - surtout la scène d'action de fin bien speed dans la montagne qui contraste avec une musique lancinante - je voulais éviter de me laisser influencer. D'un côté il y a le roman de Cooper, de l'autre le film de M. Mann qui est une déjà une interprétation du roman de Cooper. Notre volonté était de faire une troisième version, quelque chose de très personnel et original.

Ceux qui suivent vos travaux d'illustration connaissent votre attirance pour les textures et les matières, pourquoi avez pris ce parti pour cet album ?

La peinture était une évidence pour adapter ce roman. Et le format "roman graphique" s'y prêtait parfaitement. Ce livre est fait de : 100% d'images, 100% de bande dessinée et 100% de littérature ! Un "truc" fait à 300 % : de quoi dérouter n'importe quel lecteur de bande dessinée de base ! Cela va lui demander un effort différent pour rentrer dans ce récit. L'idée de faire toutes les images avec cette technique m'est venue en regardant les paysagistes de "L'Hudson River School" : Albert Bierstadt, Thomas Cole, Georges Inness... Ils vous plongent littéralement dans les descriptions et le fantastique et le romantisme de Fenimore Cooper.

Pourtant dans le traitement des fonds ou des sous-bois on pense plus à du pré-impressionnisme comme Turner ?

Turner ! Bien vu. Je ne l'oublie pas, je ne l'oublie jamais... En fait je n'osais pas le citer. Mon obsession pour la lumière vient de lui bien sûr.

Passer à la peinture sur la durée d'un album a-t-il été finalement plaisant ou difficile ?

Bizarre.. Une envie de ne jamais s'arrêter. On avait 120 pages pour s'exprimer. j'ai ressenti un cruel manque de place pour faire tout ce que je voulais mettre mais c'est dû au découpage, à l'aération qui était nécessaire pour donner cette sensation de grands espaces ou de proximité dans les corps à corps.

Cela a t il eu un impact sur la structure du récit ou est-ce l'inverse ?

Tous les matins je me réveillais avec 100 images dans la tête sans savoir comment j'allais les monter, si j'aurai le temps de les dessiner ou même sans savoir si je les utiliserai pour le récit... Un truc de fou quoi ! et qui ne facilitait pas la tache à Catmalou qui ne savait par quel bout j'allais commencer une scène, si j'allais en inventer une ou abandonner une idée déjà en place et écrite... donc une gestion du temps chaotique mais passionnante quand on est dans le registre de l'improvisation où le temps est à la fois un ami et un ennemi.

Avez vous changé de technique ou de support selon les couleurs ou les cadrages ?

La technique était toujours la même. Pas de story board, je faisais des séries de fonds sans savoir quel sujet je peindrai dessus, et puis sans crayonner, j'attaquais le dessin que m'inspirait les lumières du fond en fonction de l'image que j'avais en tête. Je faisais ces fonds sur papier aquarelle, à grain fin et je les piégeais de bosses, de creux, à l'aide d'enduits que je colorais de pigments. Je voulais recréer la surface d'un mur ou d'un cuir ou d'une roche sur les quels j'aurai peint un paysage, un ou des personnages. Les couleurs arrivaient selon l'humeur, soit un rouge carmin profond, un ocre jaune plutôt moutarde, ou un vert-bleu mentholé. Quand je montais la scène entière, je faisais alors le choix définitif de la couleur qui dominerait en bidouillant sur l'ordi. Mais toujours entre ces trois tons. L'album est découpé d'une façon assez mathématique, ponctué de citations qui illustrent les têtes de chapitres. Les chapitres eux-mêmes sont ponctués de portraits. Fenimore Cooper dans son roman, mettait systématiquement une citation en exergue au début de chaque chapitre. Souvent, une citation de Shakespeare. J'ai voulu garder ce principe en introduisant cette fois du roman noir et des auteurs de littérature contemporaine que nous avons choisi avec Catmalou.

Quand compare la page 3 à la couverture, on se rend compte que les originaux était beaucoup plus colorés avant d'être uniformisée numériquement. Pourquoi ce parti pris de la bichromie.

En fait c'est la couverture qui est est un montage et non l'inverse. La tête de Magua est la couleur de l'original et le canoë est dans sa couleur originale. Ces pages sont passées en ocre jaune lorsque j'ai uniformisé le chapitre. J'avais déjà utilisé la bi-chromie dans Anita Bomba. C'est mon obsession pour les films expressionnistes. Ceci-dit, cela tient plus du noir et blanc que de la couleur, la couleur est là pour distinguer les chapitres les uns des autres.

Cette nouvelle technique de dessin va t elle s'appliquer à vos prochains album ou était-ce juste pour ce titre ?

Comme je l'ai dit plus haut, la peinture était une évidence pour cet album. Il se peut que je mixe plusieurs techniques sur mes prochains projets. Mais ce sera toujours justifié par le sujet abordé. Une chose est sûre, c'est que je ne pourrai plus me passer de l'ordinateur au moment du montage des planches. Je ne pourrai jamais plus travailler en faisant des planches "traditionnelles". le montage conçu comme on monte des rushes pour un film est devenu une partie intégrante de mon travail.

Maintenant que vous avez gouté aux grands espaces du "roman graphique" retournerez vous au 48 pages classique ?

Cette fois, l'appel de la forêt à été très puissant. Il a bouleversé énormément de chose dans ma façon de concevoir un livre. Qui sait ? Je reviendrais peut-être de temps en temps bouffer un bout de barbaque en lisière de forêt... ;))









A l'heure où les adaptations fleurissent dans les bacs, pourquoi avoir pris le parti d'une nouvelle collection basée sur ce thème ? Quel est son concept ?

Comme vous devez vous en douter, au vu des deux premiers livres de la collection – l'ébouriffant À bord de l’Étoile Matutine par Riff Reb’s – et le spectaculaire Dernier des Mohicans par Cromwell et Catmalou (120 pages chacun), il a fallu du temps pour les faire naître. Tout ça pour dire que l’idée de cette collection a germé en moi il y a plusieurs années. À l’époque, en 2006-2007, au regard de ce que j’ai baptisé le P.B.F. (Paysage Bédéphilique Français), j’ai constaté que beaucoup d’éditeurs avaient, un jour, publié des adaptations de romans, mais noyées dans des flots de lignes éditoriales déjà denses. Aussi ai-je eu l’envie de créer un écrin spécifique à forte identité graphique et littéraire. Sauf que... depuis... eh bien, cette idée – sans doute dans l’air du temps – a également germé chez d’autres éditeurs. Mais il y a quand même des distinctions : Noctambule est une collection de romans graphiques. En clair, oui, les auteurs pourront y adapter des romans, des nouvelles, des contes libres ou non de droits – mais ils pourront aussi proposer des récits intimistes. Le premier, à paraître en fin d’année, sera “La Marche du Crabe”, adaptation longue du caustique court métrage réalisé par Arthur De Pins. Disons que j’aime la comparer à une passerelle, au sens large, entre bande dessinée et littérature. Elle se démarque à travers un format – à mi-chemin entre ces deux médias, des histoires à forte pagination, et un ton. Aucun livre ne se ressemblera, tant chaque auteur a sa “patte”, sa personnalité, son empreinte graphique. Tous à leur manière ont mis leurs tripes à nu – et que notre subjectivité aime ou non – personne, je l’espère – n’y restera indifférent.

Pourquoi avoir choisi "Noctambule" comme nom de la collection ?

En fait, il était important pour moi de pouvoir – à travers le nom choisi – évoquer plusieurs thèmes : la poésie (littérature), le plaisir, l’évasion, le passage d’un genre à un autre, ou encore, la traversée du temps. Je me suis donc amusée – scolairement – à cultiver plusieurs champs lexicaux. Et finalement, l’élu a été “Noctambule”. Peut-être est-ce une vision personnelle, mais c’est un personnage qui pourrait avoir une place de choix au cœur d’un poème ou d’un roman – tel un oiseau (de nuit), on pourrait aussi très bien l’imaginer s’envoler d’un genre à un autre, et à travers le temps. Enfin, comme on n’imagine pas forcément ce type de collection chez Soleil – parce qu’éditeur référencé d’Heroic Fantasy, j’ai trouvé le clin d’œil amusant.

L'album de crowmell semble vous avoir posé pas mal de problème à l'impression, pourquoi cela ?

En effet ! On peut le dire... Mais plus qu’un problème, ça a été un challenge : parvenir à restituer toute sa palette de rouges, d’ocres et de verts, en ne perdant pas ses matières, ses reliefs, ses coups de couteaux, nécessitait bien un petit déplacement. Au moment du calage, nous avons donc été chez l’imprimeur pour aider au mieux l’équipe de techniciens, une équipe consciencieuse et impliquée. Le résultat obtenu est stupéfiant. Un ravissement.

Après Riff Reb's et Cromwell, quels sont les artistes et les titres à venir ?

D’ici quelques mois, en septembre, vous découvrirez une nouvelle adaptation : celle du “JOUEUR” de DOSTOÏEVSKI par deux auteurs qui m’ont vraiment touchée à travers leur sensibilité, et l’intelligence de leurs approches : Stéphane MIQUEL à l’adaptation, et Loïc GODART au dessin. Aussi flegmatique l’un que l’autre, ils auraient sûrement été beaucoup moins enthousiastes que moi si vous les aviez interviewés (difficile d’être son meilleur juge), mais je peux vous le garantir, oui, ce livre est une vraie réussite, tant dans le respect et la compréhension du fond, que la proposition de la forme. Il mérite sincèrement un coup d’œil !... Ou un autre “coup de projecteur” ? (Grand sourire.) Et en toute fin d’année, je vous en parlais plus haut, Arthur DE PINS inaugurera la partie “récit intimiste” de la collection avec “LA MARCHE DU CRABE”. Il s’agit d’une adaptation longue (en trois gros volumes, un par an) de son court-métrage – “La Révolution des Crabes”, récompensée par une cinquantaine de prix. Caustique, décalée, rythmée, elle vous comblera et vous arrachera rictus, plissements de paupières, et sourires. Un pari !





Le dernier des Mohicans
© MC Productions / Cromwell / Catmalou