Tout ce deuxième volume de cette biographie s’évertue à montrer l’exceptionnelle capacité de création du "Dieu des mangas". La vingtaine débordante d’énergie, il menait de front études de médecine et apprentissage stakhanoviste de son rôle d’auteur, tout en trouvant le temps de récolter un prix de pianiste soliste ou en prenant part aux activités d’une petite troupe de théâtre. Et lorsqu’il était inactif, c’était pour s’émerveiller dans les salles obscures, au rythme moyen d’un film par jour. Il est d’ailleurs amusant de constater combien l’homme, auquel certains attribuent toutes les créations qui ont fait date au cours de ses cinquante années de règne, s’est imprégné d’œuvres souvent considérées comme des classiques (ex. Faust repris deux fois dans sa carrière, Crimes et châtiment entre autres) pour se les approprier et adapter ce qu’il avait aimé chez les autres. Grand amateur de films d’animation, on le découvre passionné par Bambi (qu’il a vu 80 fois !), au point de s’inspirer pour certains décors et représentations de la nature pour Le roi Léo, sa première série à succès. Quelques dizaines d’années plus tard, les aficionados reprocheront vivement aux studios Disney d’avoir copieusement pillé ce titre pour créer son plus grand succès de ces dernières années, Le roi Lion. Tout est question de mesure sans doute, et surtout d’époque.
Cette biographie vaut également pour entrevoir quelques particularités du Japon de ces années d’après-guerre vu par le prisme du microcosme auquel appartenait Tezuka. C’est l’occasion d’assister à l’essor des périodiques pour la jeunesse, devenus des phénomènes de société comme le célèbre Manga Shônen, malgré les pénuries de papier et leurs prix de vente élevés. Ce qui fît réagir certains organes de contrôle inquiets par la prolifération des titres pour la jeunesse. On évoque aussi les techniques de gravure des planches qui transformaient parfois le travail original de l’auteur et la concurrence acharnée entre les titres qui multipliaient les suppléments pour retenir l’attention de jeunes boulimiques pour qui la quantité est un atout majeur.
Bref, un ensemble de détails pour le jeune Osamu qui continue sa production frénétique, sans se poser trop la question de savoir s’il va pouvoir concilier exercice de la médecine et passion de conteur d’histoires. Son secret ? Une capacité de travail hors du commun, on nous le dit et répète, mais aussi la mise en place, fortuite à l'origine, d’une organisation qui préfigure la création de studios et de la fonction d'assistant qui allaient devenir l’usage dans le domaine de la manga. Ici, ce sont ses éditeurs qui lui prêtaient main forte pour les encrages, les gommages ou les traits des cases… dans l’unique but de récupérer les planches en temps et en heure et ainsi respecter les délais de bouclage de leurs mensuels. Peut-être insiste-t-on d’ailleurs un peu lourdement sur le fait qu’ils faisaient le pied de grue au domicile de Tezuka dans le but de repartir avec leur précieux butin et ne pas se faire griller la politesse par un concurrent. Certaines cases d’époque montrent également un trait souvent brut mais servi par un sens de la mise en scène impeccable. Pour tenir ses engagements, la reprise d’histoires créées lors de son adolescence semble avoir souvent été utilisée tout comme l’utilisation répétée de certains personnages, dont on allait retrouver la silhouette dans plusieurs titres. Autant de clins d’œil sympathiques pour le fan, du travail de recherche en moins pour l’auteur pour les mauvaises langues.
Qu’importe, cette biographie est avant tout un travail minutieux qui rend justice à l’homme qu’on présente humble, à l’écoute des autres, et dont le défaut majeur était sans doute de ne pas savoir dire non aux sollicitations des éditeurs. Taquins que nous sommes, on ne pourra pourtant pas s’empêcher d’afficher un rictus féroce en imaginant les « gens » de Tezuka production qui signent l’ouvrage en train de saluer révérencieusement chacun des hauts faits d’arme de leur mentor qu’ils mettent en image.
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