Vingt ans de maturation, de recherches de témoignages, de plans, de photographies, de dessins qui coïncidaient avec la découverte par l’Amérique de la réalité de l’Holocauste à travers de nombreuses autobiographies, permettant la résurgence d’une abondante documentation dont chaque pièce apportait sa pierre à l’édifice.
Vingt ans d’introspection, d’analyse, notamment dans les relations qu’Art Spiegelman entretient avec son père. Il le dépeint comme un survivant antipathique, irascible, caricature du juif avare et encombré d’une paternité qui l’ennuie. Source de déceptions mutuelles et systématiques, les rapports entre le père et le fils sont un perpétuel échec et le dialogue ne pourra se faire que sur le tard, par le medium du magnétophone et le témoignage de l’indicible. Mais au-delà du conflit intergénérationnel, les entretiens sont hantés par la mémoire de sa mère, Anja, elle aussi rescapée des camps et qui s’est suicidée en 1967, ainsi que celle de son « frère fantôme », Richieu, décédé pendant la guerre dans le ghetto de Zawiercie. Ce versant psychanalytique donnera lieu à une autofiction qui, par sa distanciation, permet d’articuler les différentes parties historiques et de les faire respirer.
Enfin, vingt ans de réflexions sur la forme à donner à une œuvre qui le mènera jusqu'au Prix spécial Pulitzer qui fera sa renommée au point d’être classé par Time Magazine, en 2005, parmi les" 100 personnalités les plus influentes" au monde. Détenteur d’une parole, il lui fallait désormais la dessiner, lui donner corps. Tout en posant un regard exigeant sur son œuvre, Art Spiegelman revient en détail sur l’utilisation de la métaphore animalière, la représentation des juifs en souris, issue autant de sa culture comics que des caricatures antisémites, et par conséquent, sur le choix des chats en nazis prédateurs. Il aborde aussi la lente évolution de son style pour éviter les écueils de ce qu’il appelle l’holokitch, parodie larmoyante de l’horreur. De manière plus formelle, il évoque les nombreuses astuces structurelles qui permettent aux deux temps du récit, l’autofiction et la biographie, de s’accorder selon leur propre rythme.Ces trois phases concomitantes de documentation, d’analyse et de réalisation forment un tout : Maus. Art Spiegelman se définit, à parts égales et indissociables, en tant que juif et auteur de bandes dessinées. Il défend le livre non seulement comme récit, mais avant tout comme bande dessinée. Une œuvre monolithique qu’il refuse de voir exposée hors de son contexte, par petits bouts, au gré des expositions sur la "solution finale" ou sur l’art moderne. S'il revient sur l’embarras qu’il a eu à expliquer à une assemblée de rescapés que la notion de Comics englobe plus que des illustrés humoristiques pour ados, il se défend tout autant d’avoir fait un roman graphique, terme qu’il réfute. Quant à l’opportunité qu’il y a à avoir des artistes qui se penchent sur le génocide des juifs, il répond « L’histoire est bien trop importante pour être laissée aux historiens ».
Métamaus vaut aussi d’être signalé pour son iconographie pléthorique et la qualité de sa maquette. Tous les documents cités sont reproduits dans l’ouvrage en regard des textes, ce qui offre un grand confort de lecture. Pièce rare, la fin du livre contient trente pages de retranscription du témoignage de Vladeck, matériau brut qui servit de base à Art Spiegelman. Le DVD fourni avec le livre propose aussi une version numérique de la bande dessinée à laquelle le lecteur peut se reporter à tout instant. Si l’interface en Quick Time est obsolète au regard de ce qu’il est aujourd’hui possible de proposer en terme de contenu interactif, celui-ci foisonne cependant de nombreuses esquisses, articles connexes, vidéo, enregistrements audio etc. Enfin, comment ne pas souligner la beauté des nombreuses recherches graphiques de l'auteur, qui affine ses brouillons peu à peu aux feutres de couleurs, leur conférant un style si particulier proche du Pop’art.
Qu’on ne s’y trompe pas, MetaMaus n’est pas un guide de lecture de Maus. C’est un recueil d’interviews d’une rare richesse documentaire qui retrace la genèse d’une œuvre qui dépasse un auteur vigilant sur l’héritage qu’il transmet. Une sorte de mise en abime de l’essence même du Pulitzer pour qui souvent la quête compte autant que la révélation. « Le sujet de Maus, c’est la récupération de la mémoire et, en fin de compte, la création de la mémoire ». Art Spiegelman.
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