- L'Enfer, le silence
- 4
- Diaz Canales, Juan
- Guarnido, Juanjo
- Guarnido, Juanjo
- Dargaud
- 09/2010
- 978-2-205-06313-4
- 54
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Cinq ans (soit le laps de temps durant lequel étaient parus les trois premiers albums) se seront écoulés avant que Juan Díaz Canales et Juanjo Guarnido ne fassent paraître un quatrième opus de Blacksad, leur série désormais culte pour une large part du public bédéphile : une durée qui ne pouvait que renforcer les attentes déjà très élevées liées à chaque nouveau titre depuis Quelque part entre les ombres... Des attentes que le duo d'auteurs a semble-t-il décidé de déjouer ; car au programme de L'Enfer, le silence, s'il n'y a certes pas de véritable révolution, il y a bien évolution et rénovation.
Le dessin de Guarnido reste globalement conforme à ce que l'on connaît : autant dire qu'on est dans le domaine de l'excellence. Ceux qui regrettent l'infléchissement adopté après le premier volume feront partie des rares à y trouver à redire. Néanmoins, cette première manière se retrouve un peu dans la scène, très marquante, où le félin part à la pêche aux renseignements sur le trafic de drogue dans un bar interlope, l'Ebony Lounge. A contrario, il est vrai aussi que certaines cases du début semblent curieusement simplifiées, telles celles représentant la prise de contact entre Blacksad et Ted Leeman, un collège / rival : presque cartoonesques, elles contrastent de façon assez étrange avec le reste de l'album et le contenu même de la scène. Mais ce sont là des cas isolés. L'ensemble se situe dans la pure lignée des précédents volets, avec quelques morceaux de bravoure particulièrement admirables, comme une scène de déjeuner dans les trouées d'ombres et de lumières des arbres environnants, ou encore l'antre toute en chandelles de Madame Gibraltar, inquiétante experte ès vaudou à qui Faust Lachapelle a recours pour prolonger son existence. Quant à la faculté de Guarnido à donner vie et expression à ses personnages semi-animalisés, elle est toujours aussi réjouissante.
Parmi les nouveautés – il y en a –, on notera les visions sous héroïne de Sebastian qui ouvrent, fût-ce de manière ponctuelle, sur un univers visuel jusqu'à alors inexploré par l'auteur. L'abandon de l'usage d'une couleur dominante pour l'album est un autre point d'importance : la Nouvelle Orléans offre au contraire à la palette de Guarnido l'occasion d'un débordement multicolore (et pas seulement pour représenter l'exubérance de la fameuse parade du Mardi gras) sans précédent dans la série.
C'est la première fois – mis à part un bref passage par Las Vegas – que l'action de Blacksad se situe non plus dans une cité indéterminée, représentation d'une Amérique rêvée, ou du moins recréée, mais dans un lieu bien localisé, la Nouvelle Orléans. L'Enfer, le silence se veut en effet un véritable hommage à cette ville, comme le spécifie la dédicace, qui précise que "sa musique et son âme imprègnent chaque recoin de cette histoire". La Nouvelle Orléans, berceau du jazz, là où les enterrements se terminent en swinguant, ville de contrastes culturels et sociaux, se révèle un territoire idéal tant pour la plume de Díaz Canales que pour les pinceaux de Guarnido. La plongée dans le monde du jazz et du blues proposée ici apparaît, somme toute, comme une évolution logique eu égard à la place de plus en plus importante qui y était accordée dans les albums précédents. Dans le premier tome, un orang-outang, animant de sa guitare électrique l'ambiance sinistre du Cypher Club, prédisait en quelque sorte le trajet que notre héros s'apprêtait à faire, "down to the cemetery". Dans Arctic Nation, la citation prenait les dimensions d'une planche, avec les paroles du célèbre Strange fruit de Billie Holiday en contrepoint des préparatifs du détective pour assister à l'enterrement d'un leader raciste lynché par les siens. Dans Âme rouge enfin, That old black magic accompagnait plus longuement encore les ébats de John et d'Alma, et fournissait au volume son amer mot de la fin. Cette fois c'est donc tout un album qui plonge le lecteur dans cet univers et ses contrastes : la transformation d'une musique de rue en industrie, la drogue comme fréquente compagne funeste de la création, la douceur d'une berceuse chantée à un enfant, l'engagement d'une chanson revendicatrice qui vient, enfin, briser un silence infernal... De plus, si le manichéisme n'a jamais été de mise dans Blacksad, il faut reconnaître que ce quatrième tome offre des portraits tout en nuances particulièrement réussis, qu'il s'agisse de Sebastian Fletcher, touchant jusque dans ses erreurs, ou de Faust Lachappelle, peut-être l'un des personnages les plus marquants de la série, tout entier perdu dans ses contradictions. Les déboires de Weekly, systématiquement frustré dans ses espérances libidineuses par le déroulement de l'enquête, offrent par ailleurs des moments de détente comiques assez réussis et appréciables au regard de la tonalité sombre de l'album.
Mais les plus spectaculaires infléchissements de L'Enfer, le silence, se situent du côté de la structure même du scénario. Les trois tomes précédents proposaient des intrigues globalement linéaires, malgré quelques flashbacks explicatifs, procédé classique dans le cadre du polar. Ici, c'est tout l'album qui est construit sur une succession de retours vers le passé, librement articulés autour de la trame principale dont l'essentiel se déroule en une seule nuit. Et comme si cet éclatement du récit ne suffisait pas aux deux auteurs, de nombreuses zones d’ombres demeurent au final. La chronologie de ces flashbacks n'est pas toujours évidente ; rien, même, ne permet de dater précisément certains d'entre eux. Plusieurs questions restent ouvertes (qui se cache derrière le costume démoniaque ?... quel jeu joue Mme Gibraltar ?... etc.), et si le lecteur attentif pourra toujours faire sa propre enquête, espérer apercevoir un indice dans tel ou tel détail, les réponses ne lui en seront jamais explicitement et définitivement données. Qu'ils y trouvent matière à un surcroît d'intérêt, ou qu'ils y voient des limites à la réussite du procédé, le fait est que les habitués de la série pourront avoir un peu l'impression de passer, comparativement aux autres titres, du film noir classique à Mulholland drive... Si l'on ajoute que l'on peut s'interroger même sur un possible glissement du côté du fantastique, on comprendra que ce quatrième opus de Blacksad se démarque assez radicalement des précédents, même si l'on en retrouve l'ambiance générale et la plupart des grands traits caractéristiques.
Avec L'Enfer, le silence, Juan Díaz Canales et Juanjo Guarnido se sont surpassés, et prouvent leur niveau d'exigence pour offrir une suite digne du mythe Blacksad. Mais en plaçant la barre encore un peu plus haut, les deux compères augmentent d'autant plus les attentes liées à la série, laissant aux lecteurs espérer encore mieux pour le futur tome 5.
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Le dessin reste vraiment agréable, en proposant, en outre, quelques très belles planches.”