Chronique : Blacksad

Par L. Boyer le 30/09/2010

© Dargaud /Diaz Canales/Guarnido 2010
 
Le plus félin des détectives débarque à la Nouvelle Orléans. La faute à l'ami Weekly, qui, envoyé par le What's News faire un reportage sur le blues, lui a "dégoté" une affaire : retrouver la trace de Sebastian Fletcher, un pianiste de jazz surdoué mais héroïnomane, disparu en laissant derrière lui sa femme enceinte. Faust Lachapelle, son producteur et mécène, s'en inquiète, d'autant que, malade et voyant lui-même la mort approcher, il souhaite "tout laisser en ordre" avant le grand départ. Pour Weekly, c’est l'occasion de passer du bon temps à Big Easy. Pour Blacksad, c'est une sale affaire de plus qui commence, et les choses sont bien plus compliquées...

Cinq ans (soit le laps de temps durant lequel étaient parus les trois premiers albums) se seront écoulés avant que Juan Díaz Canales et Juanjo Guarnido ne fassent paraître un quatrième opus de Blacksad, leur série désormais culte pour une large part du public bédéphile : une durée qui ne pouvait que renforcer les attentes déjà très élevées liées à chaque nouveau titre depuis Quelque part entre les ombres... Des attentes que le duo d'auteurs a semble-t-il décidé de déjouer ; car au programme de L'Enfer, le silence, s'il n'y a certes pas de véritable révolution, il y a bien évolution et rénovation.

Le dessin de Guarnido reste globalement conforme à ce que l'on connaît : autant dire qu'on est dans le domaine de l'excellence. Ceux qui regrettent l'infléchissement adopté après le premier volume feront partie des rares à y trouver à redire. Néanmoins, cette première manière se retrouve un peu dans la scène, très marquante, où le félin part à la pêche aux renseignements sur le trafic de drogue dans un bar interlope, l'Ebony Lounge. A contrario, il est vrai aussi que certaines cases du début semblent curieusement simplifiées, telles celles représentant la prise de contact entre Blacksad et Ted Leeman, un collège / rival : presque cartoonesques, elles contrastent de façon assez étrange avec le reste de l'album et le contenu même de la scène. Mais ce sont là des cas isolés. L'ensemble se situe dans la pure lignée des précédents volets, avec quelques morceaux de bravoure particulièrement admirables, comme une scène de déjeuner dans les trouées d'ombres et de lumières des arbres environnants, ou encore l'antre toute en chandelles de Madame Gibraltar, inquiétante experte ès vaudou à qui Faust Lachapelle a recours pour prolonger son existence. Quant à la faculté de Guarnido à donner vie et expression à ses personnages semi-animalisés, elle est toujours aussi réjouissante.

Parmi les nouveautés – il y en a –, on notera les visions sous héroïne de Sebastian qui ouvrent, fût-ce de manière ponctuelle, sur un univers visuel jusqu'à alors inexploré par l'auteur. L'abandon de l'usage d'une couleur dominante pour l'album est un autre point d'importance : la Nouvelle Orléans offre au contraire à la palette de Guarnido l'occasion d'un débordement multicolore (et pas seulement pour représenter l'exubérance de la fameuse parade du Mardi gras) sans précédent dans la série.

C'est la première fois – mis à part un bref passage par Las Vegas – que l'action de Blacksad se situe non plus dans une cité indéterminée, représentation d'une Amérique rêvée, ou du moins recréée, mais dans un lieu bien localisé, la Nouvelle Orléans. L'Enfer, le silence se veut en effet un véritable hommage à cette ville, comme le spécifie la dédicace, qui précise que "sa musique et son âme imprègnent chaque recoin de cette histoire". La Nouvelle Orléans, berceau du jazz, là où les enterrements se terminent en swinguant, ville de contrastes culturels et sociaux, se révèle un territoire idéal tant pour la plume de Díaz Canales que pour les pinceaux de Guarnido. La plongée dans le monde du jazz et du blues proposée ici apparaît, somme toute, comme une évolution logique eu égard à la place de plus en plus importante qui y était accordée dans les albums précédents. Dans le premier tome, un orang-outang, animant de sa guitare électrique l'ambiance sinistre du Cypher Club, prédisait en quelque sorte le trajet que notre héros s'apprêtait à faire, "down to the cemetery". Dans Arctic Nation, la citation prenait les dimensions d'une planche, avec les paroles du célèbre Strange fruit de Billie Holiday en contrepoint des préparatifs du détective pour assister à l'enterrement d'un leader raciste lynché par les siens. Dans Âme rouge enfin, That old black magic accompagnait plus longuement encore les ébats de John et d'Alma, et fournissait au volume son amer mot de la fin. Cette fois c'est donc tout un album qui plonge le lecteur dans cet univers et ses contrastes : la transformation d'une musique de rue en industrie, la drogue comme fréquente compagne funeste de la création, la douceur d'une berceuse chantée à un enfant, l'engagement d'une chanson revendicatrice qui vient, enfin, briser un silence infernal... De plus, si le manichéisme n'a jamais été de mise dans Blacksad, il faut reconnaître que ce quatrième tome offre des portraits tout en nuances particulièrement réussis, qu'il s'agisse de Sebastian Fletcher, touchant jusque dans ses erreurs, ou de Faust Lachappelle, peut-être l'un des personnages les plus marquants de la série, tout entier perdu dans ses contradictions. Les déboires de Weekly, systématiquement frustré dans ses espérances libidineuses par le déroulement de l'enquête, offrent par ailleurs des moments de détente comiques assez réussis et appréciables au regard de la tonalité sombre de l'album.

Mais les plus spectaculaires infléchissements de L'Enfer, le silence, se situent du côté de la structure même du scénario. Les trois tomes précédents proposaient des intrigues globalement linéaires, malgré quelques flashbacks explicatifs, procédé classique dans le cadre du polar. Ici, c'est tout l'album qui est construit sur une succession de retours vers le passé, librement articulés autour de la trame principale dont l'essentiel se déroule en une seule nuit. Et comme si cet éclatement du récit ne suffisait pas aux deux auteurs, de nombreuses zones d’ombres demeurent au final. La chronologie de ces flashbacks n'est pas toujours évidente ; rien, même, ne permet de dater précisément certains d'entre eux. Plusieurs questions restent ouvertes (qui se cache derrière le costume démoniaque ?... quel jeu joue Mme Gibraltar ?... etc.), et si le lecteur attentif pourra toujours faire sa propre enquête, espérer apercevoir un indice dans tel ou tel détail, les réponses ne lui en seront jamais explicitement et définitivement données. Qu'ils y trouvent matière à un surcroît d'intérêt, ou qu'ils y voient des limites à la réussite du procédé, le fait est que les habitués de la série pourront avoir un peu l'impression de passer, comparativement aux autres titres, du film noir classique à Mulholland drive... Si l'on ajoute que l'on peut s'interroger même sur un possible glissement du côté du fantastique, on comprendra que ce quatrième opus de Blacksad se démarque assez radicalement des précédents, même si l'on en retrouve l'ambiance générale et la plupart des grands traits caractéristiques.

Avec L'Enfer, le silence, Juan Díaz Canales et Juanjo Guarnido se sont surpassés, et prouvent leur niveau d'exigence pour offrir une suite digne du mythe Blacksad. Mais en plaçant la barre encore un peu plus haut, les deux compères augmentent d'autant plus les attentes liées à la série, laissant aux lecteurs espérer encore mieux pour le futur tome 5.
L. Boyer
“Un scénario assez bien mené mais qui manque quand même un peu de surprise. (6/10)

Le dessin reste vraiment agréable, en proposant, en outre, quelques très belles planches.”
M. Natali
» Feuilletez les premières pages : Lire la preview

Les dernières chroniques

Une sélection d'albums chroniqués par notre équipe

Turf (VF) 1. Les crocs de New York

Ross / Edwards • Emmanuel Proust Éditions • 04/2012
 Turf (VF) 1. Les crocs de New York
Emmanuel Proust Éditions se diversifie en publiant Turf, le best-seller de Jonathan Ross et Tommy Lee Edwards, et enrichit sa collection Atmosphères, faisant ainsi preuve d’un éclectisme éclairé qui permet de découvrir des œuvres aussi différentes que Do androïds dream of electric sheep, Vies à contre-jour, Janet Burroughs, Le Baiser de l'orchidée ou bien encore Papeete, 1914. Parue initialement aux USA, entre 2010 et 2011, en cinq opuscules d’une trentaine de pages, la série se présente aujourd’hui, dans sa version française, sous forme d’un d (...)
» Lire la chronique de S. Salin
Consultée 208 fois

Petite Geisha 1. L'Okiya des mystères

Plongeon / Di Matteo • Soleil Productions • 04/2012
 Petite Geisha 1. L'Okiya des mystères
Isako se réjouit le jour où son père, un tisserand apprécié, accepte enfin de l’emmener avec lui livrer des kimonos dans une okiya. Cependant, sa joie est de courte durée lorsqu’elle s’aperçoit qu’elle a été vendue à dame Masako. Incrédule et déboussolée, l’adolescente s’interroge. Pourquoi s’est-on débarrassé d’elle ? Qui sont ces deux sœurs aînées, courtisanes réputées, dont elle vient d’apprendre l’existence ? Et quels secrets sa mère peut-elle bien avoir. Petit à petit, Isako trouve les réponses à ses questions, tandis que, guidée par sa co (...)
» Lire la chronique de M. Natali
Consultée 164 fois

Block 109 : Ritter Germania Ritter Germania

Brugeas / Toulhoat • Akileos • 04/2012
 Block 109 : Ritter Germania Ritter Germania
En 1946, la propagande de Goebbels crée un nouveau héros : le Ritter Germania. Mais la créature échappe progressivement à son créateur puisque quatre ans plus tard, le nouvel emblème de la dictature fasciste entreprend de décimer un à un les hauts dignitaires SS. Mais pourquoi ? Le Brigadeführer Von Treskow, sur ordre de Reinhardt Heydrich lui-même, doit mener une enquête qui s’avère être des plus délicates puisque, désormais, tous les coups sont permis pour qui veut s’assurer les grâces de celui qui survivra au massacre… Le tout est de savoir (...)
» Lire la chronique de S. Salin
Consultée 323 fois

Conspirateurs (Les) 1. Désorganisation secrète

Thivillon • Poivre & Sel • 03/2012
 Conspirateurs (Les) 1. Désorganisation secrète
C'est en conspirant qu'on devient un bon conspirateur. Pascal Thivillon prend au mot le célèbre dicton et, le temps d'un album, raconte les mésaventures humoristiques d'un bonhomme de l'ombre. Ce dernier, mégalomane et paranoïaque comme il se doit, s'échine à construire une machination révolutionnaire. Problème : il n'est guère doué. Cette idée de départ fonctionne plutôt bien sur quelques pages, puis, passé les premiers gags, très drôles au demeurant, s'enlise tranquillement, en raison d'un scénario filiforme au ton improvisé. L'auteur poss (...)
» Lire la chronique de A. Perroud
Consultée 128 fois

Dossier Kokombo (Le) Le dossier kokombo

Toppi • Mosquito • 05/2012
 Dossier Kokombo (Le) Le dossier kokombo
Cet album propose deux récits exposant les dangers de certains objets exotiques, dont un antiquaire malicieux déconseille vivement la possession : une statuette Kokombo, puis un bouclier africain. C'est l'occasion pour Sergio Toppi d'épingler les sociétés occidentales et tribales, sur fond d'humour et de fantastique. Dans le Dossier Kokombo*, l'antiquaire met en garde l'acheteur du fétiche Kokombo "aussi mortel qu'une morsure de cobra". L'explorateur Von Prideaux-Guettauer, cette "odieuse nullité" raciste et borné, l'acquiert à la fin du XIX (...)
» Lire la chronique de J-F. Douvry
Consultée 214 fois

3 Grammes

Shin • Cambourakis • 03/2012
 3 Grammes
Des vêtements qui ne vont plus, un ventre qui a gonflé. Jisue Shin s’interroge : depuis quand est-ce ainsi ? Comment ne s’en est-elle pas aperçue plus tôt ? A-t-elle trop mangé ou est-ce autre chose ? Avec son petit ami, elle se rend à l’hôpital et subit divers examens radiologiques. Le couperet tombe : Jisue a une tumeur à l'ovaire. Elle n’a que vingt-six ans. Pourquoi elle ? Comment les choses vont-elles évoluer ? Hospitalisation, opération, chimiothérapie : chaque étape apporte bientôt son lot d’angoisses et d’espoir, tandis que l’ennui poin (...)
» Lire la chronique de M. Natali
Consultée 576 fois

Lignée (La) 1. Antonin 1937

Galandon / Berlion • Bamboo • 05/2012
 Lignée (La) 1. Antonin 1937
Si vous étiez directeur de collection, quel cadeau d’anniversaire aimeriez-vous pour fêter les dix ans de votre label ? Ne cherchez-plus, les éditions Bamboo ont déjà trouvé ! À l’occasion de la première décennie de Grand Angle, trois des scénaristes phares du catalogue se sont réunis pour cosigner un récit prévu en quatre tomes : La Lignée. Comme un bonheur n’arrive jamais seul, un quatrième larron, Olivier Berlion, s’est joint au groupe composé de Laurent Galandon, Jérôme Félix et Damien Marie, et vient apporter son expérience de conteur d’hi (...)
» Lire la chronique de L. Gianati
Consultée 506 fois

Fables scientifiques

Cunningham • çà et là • 05/2012
 Fables scientifiques
Vaccins qui provoquent l'autisme, alunissage d'Apollo XI tourné à Hollywood et réchauffement climatique fumeux... La liste des légendes urbaines et autres ambiguïtés entretenues par des intérêts divers - il n'existe aucun lien entre la cigarette et le cancer n'est-ce pas ? - est sans fin. Darryl Cunningham passe en revue quelques-unes des errances du savoir collectif et remet, si l'on peut dire, l'église au milieu du village. Au fil des pages, le scénariste déconstruit scrupuleusement différents mythes pseudo-scientifiques. À commencer par (...)
» Lire la chronique de A. Perroud
Consultée 540 fois

Kraken

Segura / Bernet • Drugstore • 04/2012
 Kraken
Dans un futur indéterminé, s’étend la gigantesque Metropol, vaste cité régentée par la pègre et des élites corrompues. Du moins le devine-t-on, la quasi-totalité de l’action prenant place sous la ville, dans le tentaculaire réseau d’égouts et de tunnels qui entremêlent leurs boyaux sur une multitude de niveaux. Tel le pendant sordide du monde extérieur, ce dédale suburbain recueille plus que les déchets de la ville, les déchus de la vie : tous les laissés-pour-compte, traine-misères et désaxés, les malfrats, les évadés, les cabossés, une vaste (...)
» Lire la chronique de O. Boussin
Consultée 446 fois

Reines de sang (Les) 1. Alienor, la Légende noire 1

Mogavino / Gomez • Delcourt • 04/2012
 Reines de sang (Les) 1. Alienor, la Légende noire 1
Conformément aux dernières volontés de son père, le duc d’Aquitaine, Aliénor épouse Louis VII de France. Tout les oppose : amatrice de poésie et de fêtes, elle est exubérante et sensuelle ; emprunté, il voulait devenir moine et mène une vie austère sous la houlette de sa mère, Adélaïde, et de son conseiller, l’abbé Suger. Si Aliénor parvient sans peine à subjuguer son époux, elle comprend vite que, si elle veut asseoir son influence durablement, elle devra obtenir l’éloignement de la reine-mère et composer avec l’homme d’église. Pour cela, elle (...)
» Lire la chronique de M. Natali
Consultée 479 fois
Retour aux chroniques

Extrait et Avis des lecteurs

Notez cet album

Extrait
Extrait : Blacksad L'Enfer, le silence Dargaud © Dargaud
Diaz Canales/Guarnido 2010
Avis des lecteurs
Excellent 85 votes
Trés bon 66 votes
Bon 25 votes
Moyen 17 votes
Faible 9 votes
202 votes au total
8.0/10
Vous devez être connecté sur le site pour voter
Retour aux chroniques

Festivals & Evénements

L'actualité des manifestations BD

2EME FESTIVAL BEDECIBELSDu 2012-06-01 au 2012-06-03ANTIBES
Festival
2EME FESTIVAL BEDECIBELS
Carrefour Européen du 9ème Art et de l’Image - 6ème éditionDu 2012-05-25 au 2012-05-27AUBENAS
Festival
Carrefour Européen du 9ème Art et de l’Image - 6ème édition

Trucs et astuces

Les fonctions cachées du site

Galerie et forum

Les auteurs peuvent facilement poster dans la galerie des visuels de leurs travaux en cours et les utiliser directement dans le forum en encadrant l'identifiant des balises [galerie] [/galerie]

Coup de projecteur

Expositions, interview, dossiers

La Grande Evasion

Expo La Grande Evasion

Il y a cinq ans déjà, les éditions Delcourt lançaient une série développée à partir du thème d'un groupe de Sept personnages réunis pour vivre une aventure en un tome concoctée par sept duos d'auteurs différents. Avant de revenir l'an passé avec une nouvelle salve de "7", un nouveau sextuor avait concocté six Le casse différents pour mieux piller n ... [Lire la suite]

Previews

Découvrez-les en avant-première

Mort de Staline (La) - Une histoire vraie... soviétique 2. Funérailles

Expo Preview : Dargaud - Mort de Staline (La) - Une histoire vraie... soviétique . Funérailles

Funérailles est le 2e et dernier tome de La Mort de Staline, un vrai faux récit historique signé par deux grands noms de la nouvelle BD française : Fabien Nury et Thierry Robin. 8 mars 1953, la mort de Staline est annoncée. La nouvelle retentit dans le monde entier. Venus des confins de l'Union ... [Lire la suite]

Reliques 1. Le Tombeau de Lazare

Expo Preview : Glénat - Reliques . Le Tombeau de Lazare

Onze aventuriers pour sauver la foi chrétienne… An 1254. Louis IX, dit Saint Louis, ordonne à un inquisiteur dominicain de former un groupe chargé de récupérer les reliques sacrées du christianisme. Il espère se servir de ces preuves de l’existence réelle du Christ comme un outil politique pour renf ... [Lire la suite]