- La Grande Escroquerie - Londres. 1977...
- 4
- Duval, Fred
- Quet, Christophe
- Basset, Xavier
- Delcourt
- 08/2010
- 978-2-7560-1734-1
- 4024 fois
Après un très bon Soul man, voici donc un nouveau titre de grande qualité, dans un genre différent, pointer son nez dans la série Le casse (Delcourt). Avec son arrière-fond politique, élément qui donne une dimension supplémentaire aux polars qui sortent du lot, La grande escroquerie frappe dès son entrée en matière et restitue idéalement l’état d’esprit des groupes punks des 70’s agonisantes. Pas d’intro, on envoie direct. Là, c’est le « Pig » sorti d’Animals qui se fait exploser. Pink Floyd, stéréotype du groupe déjà qualifié à l’époque de dinosaure du rock , pris pour cible, quoi de plus logique ? Un riff, des phrases-chocs expulsées, les tripes plutôt que la technique, et en moins de trois minutes le tour est joué. Caricature ? Évidemment, comme celle qui consiste à dire que le Floyd et ses comparses de la prog’ ou du hard de l’époque s’enlisaient systématiquement dans les morceaux longuets, pompeux, destinés aux top model de la Hi-fi. Toujours est-il qu’en une planche, le ton est donné. Fort.
Spontané et nerveux aussi le trait de Christophe Quet, encore plus aiguisé que d’habitude, plus brut et rapidement exécuté sur « papier basique » (sic) et au style bille pour plus d’impact. De fait, le dessin est une bande son qui sonne comme une évidence, sans sophistication inutile autre que ces inserts, plus papier collé sans soin que post-it clinique, qui introduisent chaque planche : des détails prélevés sur ce qui va être donné à découvrir sans trop tarder et qu’on se surprend à attendre avec une impatience grandissante d’une page à l’autre.
Habile également, la manière de plonger le lecteur dans l’époque. Par l’approche visuelle, bien évidemment,, mais aussi par l’ambiance qui se dégage dans la construction de cette histoire et des dialogues. Les exemples se bousculent dans ce qui ne doit pas seulement apparaître comme un casse qui servirait de prétexte à la mise en scène du combat entre un mouvement réformiste et les tenants du conservatisme. Le choc est bien présent, tout comme les crapules, les ripoux et les indics, les coups de feu, les scènes d’actions et le butin, les trahisons, les masques qui tombent et les retournements de situation, les figures connues de l’époque, les anonymes et les hommes de l’ombre aussi, qu’ils aient été victimes ou qu’ils aient tiré leurs marrons du feu.
Mais il y a plus. Des détails en apparence qui font cependant le sel du récit. Dans le ton, on retrouve les repères incontournables de certains classiques du film policier, appartenant au dessus du panier ou à l’étage inférieur. Dans les termes choisis. Il est par exemple question de « moto japonaise » pour bien rappeler que l’escroc choisit d’échapper à la police avec un engin produit ailleurs. Ou, selon l’endroit où ils se trouvent, les garants de la sécurité publique français et britanniques rejettent sur les fauteurs de trouble d’Outre-Manche la menace d’une invasion du pays par des pratiques décadentes. Les exemples pullulent et les répliques fusent, teintées souvent du cynisme si caractéristique du mouvement punk (« [la drogue c’est] La marchandise par excellence. On peut insulter le client, il reviendra » ; ou l’aigre « l’avenir c’est la finance, pas la drogue »). La galerie de portraits de type « que sont-ils devenus ? », qui mêle évidemment destins réels et de papier, vaut également le détour.
Le punk a échoué en tant que « grande entreprise de déstabilisation », et c’est indiscutablement sa dimension artistique, et pas seulement musicale, plus que politique, qui reste en mémoire un quart de siècle après sa naissance, puis presque instantanément déclaré "dead", puis "not dead" dans la foulée. Mouvement sincère ou dévoyé, cri nécessaire ou rébellion feinte aux accents de phénomène de mode, courant musical mineur ou terreau fondateur d'une scène incontournable ? Laissez tomber les conneries comme ils disaient, on s'en fout, et inutile de théoriser. Lorsqu’elles ne s’exercent pas à nos dépends, les grandes escroqueries se dégustent en général l’œil amusé, admiratif devant le culot déployé, un brin moqueur à l’endroit des victimes bernées. Si son humour est plutôt acide, La grande escroquerie de Duval et Quet ajoute en plus une photographie d'un passé très récent qui lui donne une dimension supplémentaire.
À noter pour les collectionneurs : l'existence d'un dossier de presse au format livret de CD, inséré dans une pochette aux couleurs de la BD, accompagné d'un disque de reprises de l'album "Never Mind the Bollocks, here's the Sex Pistols" par des groupes haut-normands (!)
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