De façon péremptoire, il est possible de dire que cette somme à l’allure monumentale ne s’adresse pas à qui ne connait rien de l’œuvre du dessinateur. Ou alors le risque est patent d’être privé d’une dimension palpable par ceux qui s’autorisent à imaginer une complicité de longue date avec lui, au motif qu’ils scrutent chacune de ses créations et apartés. Pour ceux-là, à n’en pas douter, (hors champ) est un véritable cadeau. Un condensé de quarante carnets composés, sur une période de deux ans, aussi bien de dessins réalisés au cours de la phase préparatoire du film que d’après nature, sur le plateau. Pour les amoureux de la vie qui se dégage de ces aquarelles, de l’urgence manifeste qui pousse à coucher sur le papier les idées ou le spectacle de l’instant, de la sensation de se voir révéler une image instantanée, composée de couleur et d’eau, et qui laisserait une trace sur le bout du doigt qui irait à son contact, le recueil parle de lui-même. Les autres s’interrogeront sans doute à propos de ce qui n’est ni véritablement le script, ni le story-board, ni même un résumé détaillé de la vie de Gainsbourg. La mine réjouie des uns, l’indifférence des autres.
Si (hors champ) n’est donc pas beaucoup de choses, c’est avant tout un livre de Joann Sfar, qui propose "son" Gainsbourg comme un acolyte, voire une synthèse de beaucoup de ses personnages. Cette capacité à l’intégrer au milieu de ses figures fétiches constitue le sel du livre, et va bien au-delà du portrait de famille, qu’on devinait bien avant de le voir, représentant le chanteur au côté de Pascin, de Fernand le vampire, du chat du rabbin ou de Yaacou (Klezmer). Par instant, l’idée, saugrenue peut-être, vient à l’esprit que c’est le personnage de Gainsbourg qui, depuis les débuts de l’auteur, a inspiré tous les autres. Avant qu’elle laisse la place à son négatif : c’est la personnalité de l’auteur, celle que l’on aperçoit en tout cas à travers ce qu’il offre à ses lecteurs, éparpillée jusqu’alors, qui se trouve condensée en un seul. Cette illusion de décryptage, ou bien ce jeu de mystification, apporte un indéniable plus qui fait que les pages donnent l’impression de se tourner toutes seules. L’intermède de la page 335, authentique et sincère, à propos de souvenirs fabriqués, du souvenir de la mère, risque d’avoir une portée différente selon que le lecteur se sent proche ou pas, depuis longtemps ou pas, de l’auteur.
Autant dire donc qu’on évolue en territoire connu. Le choix d’un musicien, juif, issu d’une famille d’immigrés, attaché à ses racines, amoureux de sa patrie d’élection, n’est pas fait pour surprendre. L’occasion de remarquer que l’exposé apparaît plus riche dans les phases de la vie de Lucien Ginsburg qui correspondent aux âges que Joann Sfar a désormais derrière lui (l’enfance, la première phase de l’âge adulte) plutôt que les suivantes. Les premiers pas dans l’existence dans un environnement particulier, l’apprentissage de la création et du succès, la dimension schizophrénique, le doute et les blessures de l’âme semblent de meilleures muses que les coulisses du showbiz ou une déchéance mise en scène où l’implication semble moindre. Aborder ces sujets, c’est doublement rassurant : à la fois pour l’auteur (sans prétendre parler à sa place) qui s’aventure dans un nouveau média et pour le lecteur qui consent à le voir creuser un sillon familier sous un angle légèrement différent (les mauvais esprits parleront de rabâchage) plutôt que de se renier sous prétexte de vouloir faire tout autre chose.
Que le film soit bon ou pas, en tant qu’amateur de Joann Sfar et de BD, désormais, on s’en fout un peu. Si l’acteur principal ne verse pas dans l’abondance de tics maniérés qui affectaient parfois son modèle au point de les faire sonner faux et si l’effet de la « gueule » ne tombe pas à plat une fois sur pellicule, le long métrage retraçant cette vie héroïque devrait se révéler intéressant. Pour le fan du poète écorché auquel on promet des indices et des références visuelles à chaque coin de scène, comme pour celui du père du Chat du rabbin dont on est impatient de découvrir la gestion du découpage et de l’ellipse, le dosage entre volubilité et place laissée à l’ambiance sonore, les choix de lumière. Dans le pire des cas, de toute façon, le souvenir laissé par Gainsbourg cinéaste ne constitue pas un étalon susceptible d’effrayer l’un et l’autre lorsque la lumière de la salle va s’éteindre. (hors champ) est une offrande, une œuvre qui se suffit à elle-même, qui contient plus que ce que l’on verra à l’écran. Qui contentera la soif des uns, qui déroutera ceux qui en attendaient autre chose. A tort ? A raison ? A juger sur pièces.
Difficile cependant de ne pas être légèrement soucieux - pour l'auteur qui n'a bien entendu rien demandé à personne - à la découverte de quelques phrases dans la préface (à lire après tout le reste comme il se doit ; tout comme le livre après la découverte du film…). Pas seulement parce que celle-ci débute de la meilleurs manière qui soit pour s’égarer en route et finir par perdre de son intérêt à tel point que le propos finit dans une impasse : parler de Gainsbourg sans parler du tout de pornographie, c’était pourtant un beau challenge à relever, prude ou pas ; exposer son travail à soi sans théoriser au risque de faire bailler même les plus endurcis, ce qui ne doit pas vouloir dire dissimuler ses idées et sa faculté indiscutable à les exposer, voilà qui pouvait séduire aussi. Détails direz-vous que ces deux ou trois feuillets qui ne sauraient faire d’ombre aux lumineuses 450 et quelques autres pages. Il y a autre chose. L’opposition du vécu de l’auteur de BD et du cinéaste par ces mots : « je n’avais de l’amour qu’après avoir fini un livre (…) avec le cinéma, c’est même pendant la création qu’on se sent porté par des âmes bienveillantes ». Le 20 janvier et des poussières, on saura si l’accueil critique et public donneront le change à « On voyait les lecteurs (de BD) et on se disait que ça valait le coup ». On le souhaite.
A noter : Un portfolio Gainsbourg (images) proposé par Dargaud (23 illustrations assorties de citations) est également disponible. Et pour plaire à ceux qui ne hurleront pas au gavage intensif, Feuille de Chou – Journal d’un tournage signé Matthieu Sapin sera publié par Delcourt à la date de sortie du film. Personnellement, en bonus sur le DVD, Mr Noël, si je pouvais vous suggérer La ballade Melody Nelson (et L’homme à la tête de chou, soyons fous) illustrée par Joann Sfar pour accompagner la version de JC Averty dans ma vidéothèque…
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