Elle l’a choisi, convaincue que c’est lui, l’homme avec lequel elle doit faire sa vie. Lui a relevé mollement le défi, sur le mode du « pourquoi pas avec elle ? » plutôt que touché par la foudre de la passion. Puisque matériellement il n’y avait pas d’obligation, elle a renoncé à une possible carrière professionnelle, synonyme d'affirmation de soi, avant qu’elle l'ait esquissée. Flattée qu’il lui confie le soin de faire… ce qu’il n’avait pas le temps (et probablement le goût) de faire : aménagement de l’intérieur et tâches ménagères. Un "modèle" de répartition des rôles somme toute courant, pas moderne au sens des mag’ féminins, mais qui constitue le lot de bon nombre de leurs lectrices.
Puis, survient la première gifle.
Il ne se contrôle pas, elle ne se révolte pas. La vie à deux, même si la distance entre les époux est désormais bien réelle.
Avec Les boules vitales , Sylvain Ricard avait convaincu de sa capacité à traiter des sujets réalistes et contemporains, y compris en jouant de la caricature pour opposer les deux protagonistes rigolos d’alors. Ici, on ne rit plus. Ou pas longtemps. Le temps du récit de la rencontre qui nous installe sur un terrain aux airs de fausse piste. « Vous êtes détendus ? L’esprit léger comme une plume ? OK, tournons la page ». Son récit est remarquablement charpenté, le débit de l'histoire coule presque paisiblement. Non pas que le duo central ait toujours le recul qui rendrait son exposé totalement serein (et pour cause), mais parce que le tapage et l’emphase (travers classique) affaibliraient la portée du discours. Les épisodes, qui s'étalent sur une longue période, sont entrecoupés par les séances de "divan" et pourtant le rythme de lecture n'est pas altéré. Pas un signe d'indifférence du lecteur, preuve d'un talent de conteur. Il y a bien un drame qui se joue mais sans la surcharge dramatique habituelle, y compris pour la conclusion. C’est ainsi la vie (de couple) ? C’est ainsi pour la vie ?
Les personnages sont formidables. Elle, éperdument amoureuse même au plus fort du doute, un temps incrédule jusqu’au déni, victime se sentant coupable, abandonnée et repliée sur elle-même lorsqu’on la place face à la réalité. Lui, affranchi de tout effort pour la séduire et la garder (c’est acquis), ailleurs chaque fois qu’il pénètre le domicile conjugal, inconscient de la portée de ses gestes. Sa mère à elle, perpétuant un schéma qui place la femme sous l’autorité de son époux, adepte de l’esquive ou de la simplification à l'excès. Sa meilleure copine, oreille attentive si elle peut aussi parler d’elle-même et fichtrement agaçante lorsqu’elle se met à les accuser, elle et lui. Les représentants des autorités et de la société, remarquables de conscience professionnelle, d’absence de compassion due à l’expérience et au côté routinier de la situation décrite. Portraits au cordeau. Sourires crispés à l’occasion.
Le dessin de James, qui en apparence ne change rien à son style, se révèle pourtant sous un jour différent. Habitué de l’humour caustique, il fait jouer à ses "acteurs fétiches" une partition différente de celle qu’il compose habituellement. Celle du quotidien, de l’ordinaire bien sûr, mais en gommant tout ce qui peut appuyer les effets qui font réagir à l’instant "t", que ce soit pour faire rire ou réagir. Sans non plus jouer la victimisation à outrance de la femme battue. Sans faire du mec qui garde comme principal souvenir de ses noces les piqûres de moustique autre chose qu’un con ordinaire. Faire jouer est bien sûr une expression car ses personnages sont troublants de naturel dans les situations, parfois longuement exposées, où ils délivrent des dialogues qui ne le sont pas moins. Du ton sur ton avec le matériel que lui a laissé le scénariste.
Pas de cliché, pas de pathos, pas d’appel tapageur à la conscience : …à la folie laisse son empreinte. Exemplaire de justesse.
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