Chronique : Pachyderme

Par F. Mayaud le 14/09/2009

© Gallimard /Peeters 2009
 
Carice fend à pied un embouteillage, insensible au tumulte ambiant et aux gaz d’échappements, de manière presque mécanique, comme portée par les événements - ailleurs. Il faut dire qu’il y a de quoi être perturbée, son mari vient d’être admis aux urgences consécutivement à un accident de voiture. Ignorant littéralement le gros incident générateur du bouchon qui n’a d’autre effet que de la dévier de sa trajectoire, elle s’enfonce dans les bois qui bordent la route pour rejoindre l’hôpital au plus vite. Sortant d’un bloc opératoire où il vient d’œuvrer, un chirurgien entame quelques pas de danse en chantonnant ; et le public d’applaudir…

F. Peeters semble avoir pris au pied de la lettre certaines idées développées dans le poème de R. Kipling If. Alors que la récente série R.G. lui a donné son bon de sortie du cercle des auteurs reconnus pour leur talent par le milieu, mais toutefois guère connus du public, il opère un changement de cap radical, d’autant qu’il ne s’agit en aucun cas d’un retour aux sources. Construit sur une opposition constante entre un classicisme prégnant dans la manière - jamais l’auteur ne l’a été à ce point - et l’étrange étrangeté qu’il immisce en son sein, cet album à de quoi dérouter. L’intention est celle d’un passionné par sa matière première, courageuse et intéressante.

Classique dans la technique, parce que les effets ne sont pas forcés par le biais du dessin. Le trait, sans donner jusqu’à la ligne claire d’Hergé, est sans fioriture : ce qui est montré, même l’anormal ou ce qui peut apparaître hors contexte, l’est toujours de façon intelligible. La mise en couleurs, sagement respectueuse de ses limites, et l’agencement conventionnel des cases au sein des planches, renforcent cette impression. Sachant que ce n’est pas une question de moyens, car son graphisme aurait permis d’aller bien plus loin, il est possible de regretter ce choix. Si cette option se marie assez bien avec le côté léger qu’il a voulu donner à son histoire, ce refus d’utiliser la carte de l’esthétisme a aussi son pendant : il ampute la réalisation de possibilités efficaces pour influer sur l’atmosphère et toucher du doigt les sens du lecteur.

Classique dans l’environnement, parce qu’il utilise des lieux communs. La forêt s’impose naturellement en frontière symbolique et vague qui sépare la raison et l’irrationnel. L’hôpital, démesuré et constitué d’un véritable dédale de couloirs semblables et interchangeables, incarne bien le côté piégeant que ressent toute personne en y entrant - quand vais-je sortir ? La cabine d’ascenseur, elle, ne manque pas de donner lieu à une rencontre improbable, avec tout ce que cela véhicule comme fantasmes. Ensuite, l’insertion d’éléments souvent incongrus dans le contexte, objets (introduction à l’étrange par le quelconque, quelle signification ?), mais aussi apparitions plus ou moins vivantes (quelle part de réalité ? Quel est le sens caché des propos tenus ?), fonctionne plutôt bien, notamment parce qu’utilisée avec mesure. Enfin, la sexualité est sous-jacente, ambiguë (« au fond, tout cela vous excite terrrrriblement.... ») et très abstraite ; n’est-il pas question, au détour d’une conversation, du rétablissement d’un « équilibre sexuel ». F. Peeters reste ici en terrain connu.

Là où il personnalise son travail, c’est tout d’abord dans le soin qu’il apporte à la retranscription sur papier des sons, afin de leur donner une certaine résonance (phrasé mécanique, musique qui se ballade, bulles silencieuses, bruitage). Malheureusement, le traitement graphique n’est pas à la hauteur et étouffe littéralement le procédé. Il suffit de regarder le travail admirable de L. Marzocchi et d’Igort dans La ballade de Hambone pour se rendre compte du potentiel des sonorités incrustées dans les décors. L’impact y est tout autre. Cependant, certains instants demeurent habiles. Il en est ainsi de certaines ruptures, provoquées aussi bien de manière fort amusante par un groupe de vieilles pipelettes, que par une réplique cinglante qui détone dans l’ambiance du moment. C’est ensuite dans la construction narrative non linéaire qu’il a mise en place, où l’ordre des choses est fortement perturbé... et lecteur perdu. C’est le jeu. Qui aura le courage de tenter une lecture sans allers-retours pour vivre pleinement l’expérience ? Quoiqu’il en soit, une relecture sera la bienvenue pour apporter de la lumière sur l’ensemble. Ce n’est pas hermétique, car il y a bien un fil rouge, et chacun pourra y trouver les clefs qu’il voudra bien y voir. Enfin, dernier point qui étonne, l’absence impressionnante de personnalité chez les personnages. Cela se ressent dans les dialogues qui, comme pour ce qui est de l’humour, souffrent de ratés pour quelques moments de finesse. Certains y verront une volonté de l’auteur en lien avec le scénario. En effet, pourquoi pas...

Truffé de contrastes et de contraires, avec du bon et du moins bon, Pachyderme ressemble un peu à un laboratoire dans lequel l’auteur aurait voulu expérimenter un mélange des genres, en opérant dans un très large spectre. Le résultat révèle un album intéressant, mais aussi les difficultés de l’exercice.
F. Mayaud
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Extrait : Pachyderme Pachyderme Gallimard © Gallimard
Peeters 2009
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