Tsutomu Nihei débute par des études d'architecte, vocation qui le conduira à exercer à New-York. Déçu de ne pas réussir la carrière qu'il souhaitait, il revient au Japon rejoindre l'univers de la bande dessinée sans grandes convictions et devient l'assistant de Tsutomu Takahashi (Alive...). Mais le neuvième art occidental l'intéresse bien plus, et manifeste un intérêt particulier pour l'œuvre d'artistes tels Enki Bilal, H.R Giger (Alien) ou encore le cinéma de Clive Barker (Hellraiser)... Révélé pour son œuvre majeure Blame! qui lui vaut un prix en 1995, son appel du pied à l'ouest fonctionnne, séduisant immédiatement un grand public en Europe notamment. Il faut dire que son coup de crayon très original tranche vis a vis des autres productions plus classiques. Ses récits prennent généralement place dans des dédales architecturaux sombres et glacials où les dialogues laissent la place à l'image pour former une véritable histoire "visuelle". Depuis, il a notamment ajouté à sa saga divers appendices : le one-shot Noise en 2000, Abara en deux tomes, Biomega... Nihei travaille sans assistant, méthode de travail extrêmement exigeante pour respecter les délais imposés.
Avec lui, le cyber-punk avait sans aucun doute un nouveau visage, et Biomega le perpétue. Déja considéré comme la nouvelle introduction à l'univers dévoilé dans Blame!, ce nouvel opus remet son auteur sur le devant de la scène et de manière brillante. Si l'aspect graphique n'a pas bougé d'un pouce, pour le plaisir le plus évident de ses fans qui n'en pouvaient plus d'attendre patiemment, le mangaka a étoffé ses dialogues et davantage construit son histoire d'un point de vue littéraire.
Les lieux restent comme inchangés mais s'inscrivent dans une chronologie plus évidente. L'an 3005, théâtre des opérations, amorce inexorablement le compte à rebours vers le cataclysme à l'échelle planétaire et qui appartenait à l'histoire dans Blame!. Ce virus en est-il la clé ? C'est possible, compte tenu des effets qu'il produit, transformant les hommes en drones, sortes de zombies aux allures d'androïdes qui pourraient très bien être les "Lucy" des silicates. Ce monde est lui aussi infiniment triste, obscur et vide. Les bâtiments dominent l'action jusqu'à devenir eux-même théâtres de rebondissements. Comme toujours chez l'auteur, ils deviennent finalement des personnages à part entière, autant que les êtres vivants qu'ils accueillent ou qui s'agitent dans leur périmètre. Si les grands lignes sont révélées en quelques bulles, la compréhension de ce monde et des tenants et aboutissants passe encore par le graphisme. Biomega se regarde, se contemple, se lit par l'image.
Outre les changements en matière de narration favorisant l'accès au monde qu'il met en scène, Tsutomu Nihei se renouvelle également par des détails, tel cet ours bipède qui apparaît comme un être civilisé doué de parole et protecteur de celle qui pourrait s'apparenter au graal de l'histoire.. L'idée surprenante mais séduisante se révèle être convaincante car elle préserve de la tentation de tourner en dérision le ton si dramatique et sérieux du manga, tout en évitant au mangaka de toujours faire évoluer les mêmes pièces sur l'échiquier. Le style de Nihei se nourrit du noir et blanc, de leur opposition. Celle-ci est indispensable pour présenter ce monde construit autour de ce contraste. Chaque rayon de lumière agresse les coins sombres qui se multiplient entre les murs, chaque ombre masque un danger au croisement de deux rues ou au bout de ces escaliers sans fin qui se perdent dans l'horizon.
L'action se déroule aussi bien le long des sols qui s'étendent à perte de vue qu'en hauteur à perte de vue au dessus des toits et tours qui s'accrochent au ciel. Pas le temps de souffler entre deux pages, le lecteur se retrouve dès le départ emprisonné dans un monde qui lui impose dans un rythme infernal toutes les péripéties : gunfight, poursuite en moto, saut d'un immeuble à un autre...une deuxième lecture s'impose pour procéder à quelques arrêts sur images, et admirer le travail d'un fabuleux artiste.
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