Chronique : Putain de guerre !

Par D. Lemétayer le 08/12/2008

© Casterman /Verney/Tardi 2008
 
Il y aurait à dire sur les commémorations, la tombe du soldat inconnu, sur la sémiologie des monuments aux morts, sur le refoulement du pouvoir létal de l’Etat. Comment un pays a-t-il pu conduire à l’abattoir tant de ses jeunes ? Voici longtemps que la question hante les travaux de Jacques Tardi. De Rumeur sur le Rouergue à Varlot Soldat en passant par Adieu Brindavoine, La véritable histoire du soldat inconnu, mais aussi C’était la guerre des tranchées ou Le Der des ders où il adaptait le roman de Daeninckx, l'auteur désespère d’obtenir des réponses. Aussi, accompagné de Jean-Pierre Verney, arpente-t-il à nouveau le Chemin des Dames tant la période le fascine et l'obsède. La charge est puissante, le récit édifiant. Tant de cruauté, de bêtise et d’horreur donnent le tournis. Une Putain de guerre assurément.

Les deux compères prennent le parti de raconter la guerre par année avec une double parution en album et au format journal. L'exposé est scindé entre les planches du dessinateur et les pages de l’historien qui viennent compléter le récit. L'exposé de Verney est précis, l’iconographie riche et pertinente, la démonstration particulièrement soutenue. La première guerre mondiale est le premier conflit moderne. L'industrie mais aussi l'ensemble des forces économiques furent contraintes à soutenir l’effort de guerre. La production d'armes et de matériel est ainsi pensée à grande échelle afin de subvenir aux besoins de l'État. Tardi, de son côté, réemploie les techniques inaugurées avec C’était la guerre des tranchées : des larges bandes horizontales dépourvues de bulles où vient s’épancher un ouvrier tourneur en métaux mobilisé dès 1914 et dont on devine qu’il ne sera rendu – et en quel état ? – à la vie civile que quatre années plus tard.

Tout commence pourtant dans la liesse, la guerre est déclarée et les cases horizontales s’emplissent d’acclamations, de vivats, de couleurs vives et cocardières. L’esprit est revanchard, 1870 est dans toutes les mémoires. Seul le narrateur, en personnage des plus « tardien » - athée, volontiers anar - se méfie de cette agitation. S’il monte sur le front, c’est avec une appréhension grandissante. Il n’aura d’ailleurs de cesse de dénoncer - avec virulence - l’institution militaire, l’incompétence des généraux embusqués, les ordres absurdes aboyés de l’arrière ou ces exécutions pour l’exemple, pour abandon de poste, ou sous n’importe quel prétexte. De fait, la bataille s’annonçait expéditive, un modèle de classicisme chevaleresque : sable au clair et sonnez le clairon ! Un combat flamboyant à l’image de ces uniformes éclatants, ceux de jeunes coqs fins prêts pour la parade comme pour le tir aux pigeons. Mais seul le tocsin résonne. Les affrontements s’enlisent, la piétaille s’enfouit dans les entrailles de la terre, les hommes pataugent dans la boue et les viscères.

Les couleurs de s’affadir progressivement, d’êtres comme absorbées par le papier à mesure que les poilus s’enterrent, que le temps passe, que la grisaille puis le noir et blanc s’installent. Sans doute subsiste-t-il encore quelques touches grenat sur la neige : du sang, des débris humains. Tardi expérimente. Sa narration se ponctue d’un travail de mise en symétrie où la rainure entre les pages se fait parfois ligne de front, parfois ligne de partage. Partage d’un même destin, celui d’une communion d’imbéciles réunis pour le grand carnage, le suicide collectif. Dans le bourbier, il n’est plus de drapeaux ou d’ennemis. La confusion des corps ne cède que sous le souffle des bombes et la planche de figurer l’éparpillement, la dispersion soudaine. Jamais Tardi n’avait été si loin dans la représentation de l’horreur. L’image se veut la plus juste possible sans esthétisme ni complaisance.

L’on imagine la peur dévorante mais aussi la vermine, et l’odeur : celle des hommes, celle de la décomposition des corps. "J'ai roulé au fond du gouffre de moi-même, au fond des oubliettes où se cache le plus secret de l'âme, et c'est un cloaque immonde, une ténèbres gluante. Voilà ce que j'étais sans le savoir, ce que je suis : un type qui a peur, une peur insurmontable, une peur à implorer, qui l'écrase... Il faudrait, pour que je sorte, qu'on me chasse avec des coups. Mais j'accepterais, je crois, de mourir ici pour qu'on ne m'oblige pas à monter les marches... J'ai peur au point de ne plus tenir à la vie", écrivait Gabriel Chevallier (La peur). Comment ne pas comprendre ces soldats qui n’hésitent pas à s’automutiler, ces poilus qui préfèrent en finir ou ces troufions simplement plongés dans la démence par l’explosion d’un obus. Le calvaire est sans fin, l’horreur quotidienne. Et cet épuisement, cet accablement, comment l’expliquer à ceux de l’arrière abreuvés de discours triomphants. Dialogues de sourds qui empêchent le permissionnaire ou le grand blessé de témoigner, de raconter. Au mieux, leur reprochera-t-on leur défaitisme, au pire, les accusera-t-on de trahison. Il y aura toujours des volontaires pour conduire les malheureux au peloton. Putain de guerre.
D. Lemétayer

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