Le déracinement, la nostalgie d'un monde si différent de celui qu'ils découvrent en Amérique, voilà ce que ressentent Minik et les siens en quittant le bateau qui les a emmenés loin de chez eux. Pourquoi les avoir fait partir ? Pourquoi leur faire subir cette épreuve, dont ils ne peuvent pas sortir gagnants ? Les raisons sont multiples et résument assez bien ce qu'il peut se passer dans l'esprit d'un occidental convaincu de sa supériorité. Appât du gain pour certains, curiosité scientifique qui fait fi de la morale pour d'autres... les penchants colonialistes de l'homme soi-disant civilisé, qui a tôt fait de répertorier ses semblables, à condition de se retrouver dans le tiroir du haut, ne datent pas d'hier et ne peuvent s'expliquer que par ces tares apparemment indémodables. Cette triste réalité, Minik la découvre à travers ses yeux d'enfant. Habitué à se battre pour survivre, déjà fin chasseur, le jeune garçon fera son possible pour s'adapter sans se renier, et sans renier sa famille, mais cette tâche n'est-elle pas trop lourde pour lui ? Hélas, les obstacles ne manquent pas dans cette société au racisme larvé, entre les insultes des uns et le mépris silencieux des autres.
L'attitude de toutes les personnes que Minik rencontre sur le continent américain est révélatrice des différentes mentalités présentes dans la société occidentale. Si les réactions de curiosité mêlée de dégoût prédominent, certains font preuve de plus de tolérance et font tout ce qui est en leur pouvoir pour faciliter la vie des nouveaux arrivants. Parfois maladroits, ils ne manquent pourtant pas de bonne volonté. Ainsi, ils se présentent dans un premier temps comme les représentants d'un certain humanisme dans un monde qui, de toute évidence, en a grand besoin. En revanche, leur volonté s'arrête là où commence l'obéissance qu'ils doivent à leur hiérarchie. Quelle que soit leur sympathie envers ces étrangers, et surtout envers Minik, jamais ils ne se permettent de remettre en cause le système en place. La protection des plus faibles passe donc avant tout par la dissimulation de ce qui pourrait les blesser, plutôt que par un véritable combat contre des pratiques pourtant intolérables.
La psychologie des personnages est donc bien au centre de cette histoire au rythme relativement calme, malgré l'une ou l'autre scène plus dynamique. Richard Marazano sera d'ailleurs parvenu à donner aux différents protagonistes une personnalité bien marquée, entre le salaud sans concession et le brave homme un rien naïf, en passant par quelques gamins rebelles qui se retrouvent eux-mêmes exclus, délaissés, au même titre que les étrangers. Si cette narration progressive conduit malheureusement à un manque de tension à plusieurs reprises, elle permet toutefois à Hippolyte d'adopter un style graphique où ce sont les couleurs qui prévalent sur le mouvement ou la finition du trait. Celui-ci est lâché, sans véritables contours, donnant une impression de flou, de fragilité, de grande incertitude. À l'image de ce que pensent les Inuits de notre monde ? Probablement. Mais il faut aussi y voir le reflet de leur propre vie, qui ne tient plus qu'à un fil depuis qu'ils ont été arrachés de leurs terres de glace. La colorisation choisie par Hippolyte, d'une grande finesse d'un bout à l'autre de l'album, complète le tableau et se démarque par des tonalités qui s'apparentent à autant de plongées dans l'état d'esprit des personnages.
Récit humaniste au sens noble du terme, Minik se fait à la fois le garant d'une certaine moralité dans nos relations avec les autres nations et le dénonciateur d'un colonialisme auquel de nombreux peuples doivent leur déchéance, voire leur fin tragique. Peut-être Hippolyte et Marazano auraient-ils pu aller encore plus loin dans leur réflexion, en s'attardant davantage sur l'un ou l'autre personnage et sur certaines zones d'ombre qui subsistent dans leur vie, mais ils se sont concentrés sur l'essentiel : la découverte par un jeune garçon innocent de la cruauté indicible de l'être humain.
Réussi, cet album inspiré d'une histoire vraie l'est donc assurément. Il est toutefois regrettable que sa parution intervienne quelques mois seulement après Groenland Manhattan, dont il partage le sujet. Le hasard des publications ne fait pas toujours bien les choses...
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