Supplication d’adolescent mal dans sa peau ? Que nenni, dans la droite lignée d’Hallorave, Mezzo et Pirus enfoncent le clou : si le jeune adulte présente un bon potentiel, il n’a rien à envier à ses ainés dans ce domaine. C’est ainsi que le duo nous replonge dans cette banlieue middle class qui semble comme avoir été parachutée des Etats-Unis, quelque part en Europe. Normalité, tranquillité et propreté de façade transpirent par tous les pores d’un dessin d’une perfection sidérante. Dérangeante ? Dans ce trop-plein aseptisé, conçu par l’homme pour… l’homme, le malaise est palpable et la solitude semble sans fond. Ce dernier point, sans doute la clé de voûte de ce récit, s’appuie sur une voix off omniprésente qui, chapitre après chapitre, se fait l’interprète des pensées de l’un des personnages. Sa teneur, tout particulièrement travaillée, cynique et froide, agit comme une mélodie déprimée, alternant dégoût de soi et excitation fébrile, où rancœur et paranoïa sont savamment cultivées.
Cependant, au contraire du premier tome, L’origine du monde souffre de quelques longueurs d’autant plus perceptibles dans ce rythme lancinant, voire hypnotique, qu’impose le texte. Cela malgré une gestion remarquable de l’imbrication des événements qui dénote d’un découpage irréprochable. De plus, l’apparition d’une part de paranormal intervient un peu à la manière d’un palliatif pour combler certains vides. Dommage, car même si le fond n’était pas nécessairement ancré en permanence dans le rationnel, le fait que cette frontière ait été réellement franchie atténue le caractère déshumanisé, mais réel, qui hantait Hallorave.
En revanche, la force du graphisme, soutenue par une mise en couleurs tout particulièrement étudiée et adaptée, ne se dément pas. Le trait large renforce le contraste des éléments et obscurcit un tout déjà bien sombre. Dans le royaume des insomniaques, la nuit est propice à se retrouver entre semblables, dans un paraître furtif, où chacun isolé dans une réalité qui est sienne, cède sans résistance aux sirènes de sa folie. Les protagonistes sont à la hauteur du reste, reconnaissables au premier coup d’œil, campés dans des visages aux caractéristiques inaltérables, n’exprimant absolument rien, ou plutôt si, un néant absolu, revenu de tout. Cette impression est renforcée par un cadrage judicieux, régulièrement resserré sur ces faciès déphasés, insensibles à toute chose, que même la dope semble avoir du mal à dérider. Perfectionniste, Mezzo chiade le décor dans ses moindres détails ce qui concourt à cette sensation de détenir une bande dessinée parfaitement achevée, comme lavée de tout défaut. Un peu à l’image de son contenu, aseptisé, mais définitivement malade.
Une virtuosité technique au service de la narration qui confirme le talent et la complémentarité du duo qui avait commis le premier tome du Roi des mouches en 2005. L’histoire s'éloigne peut-être un peu de l’idée première, mais chacun percevra ce choix selon sa propre sensibilité. Quoiqu’il en soit, lecture amorale à souhait garantie. Le meilleur des mondes ? Sans aucun doute…
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