Chronique : Armen
Par F. Mayaud le 21/07/2008 |
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Par F. Mayaud
Certains lieux portent dans leur conception, leur situation, un potentiel dramatique qui ne demande qu’à être révélé. Planté au large de Brest, au milieu d’une mer qui n’a pas pour vocation de ménager ses hôtes, le phare d’Armen porte en son sein cette possibilité. Alors que la deuxième guerre mondiale arrive à son crépuscule, les protagonistes, réunis là bien malgré eux, vont devoir affronter, outre la lourdeur des relations entre belligérants, leurs vieux démons. Les éléments sont en place pour que puisse se jouer un nouvel acte de la comédie humaine.
Le titre Huis clos ou l’expression « L’enfer c’est les autres » n’auraient pas dénoté avec le contenu d’ Armen. Cinq hommes sont regroupés et isolés dans ce bloc de béton pour une durée supposée avoisiner une quinzaine de jours. Trois allemands parmi lesquels deux marins abjects dont la bêtise brille sous l’éclairage éphémère que leur octroie leur statut de vainqueur, ainsi qu’un officier, le lieutenant Kloetz, dont la présence en lieu et place de l’habituel sous-officier ne préfigure rien de bon. Enfin, deux autochtones, gardiens de phare dont l’un entretien un rapport maladif avec la bouteille et l’autre, Fanchec, est le narrateur. Le récit va trouver sa tension autour de l’échange surréaliste, proche du dialogue de sourd, qui va se nouer entre ce dernier et Kloetz.
Rencontre improbable entre deux hommes qui n'ont pas grand chose en commun et ne se connaissaient pas encore la veille. D’un côté un jeune lieutenant, issu de la bourgeoisie, qui s’exprime dans un français impeccable qui n’est pas sans faire écho au personnage incarné par E. Von Stroheim dans La grande illusion, même s’il ne dégage pas la même prestance que l’acteur. De l'autre, un breton enraciné dans son Finistère qui répond par le mutisme au monologue parfois grandiloquent qu'il subit, savant mélange d'introspection et interrogations mystiques. Peu importe ce silence, Kloetz poursuit inlassablement son discours au rythme des « aloum » et « extinction » qui ponctuent les nuits du phare. Les entrevues se prolongent et s’alcoolisent. Fanchec essaie bien de se murer dans ses pensées, mais peine à ne pas se laisser porter par le récit d’une existence qui est pour le moins dépaysante dans cette atmosphère pesante où la démence semble guetter son heure. Le tout va crescendo, l’inquiétude cède la place au tourment, lequel cède la sienne à l’angoisse. La tempête n’est pas loin.
Pour illustrer ce récit, l’auteur a travaillé en couleurs directes, propices à laisser s’exprimer la folie des éléments et des visages. Les faciès sont ici d’une expressivité rare que mettent en avant leurs traits grossièrement découpés et leurs yeux exorbités sur une peau au teint blafard, l’esprit du Cri de Munch n’est jamais bien loin. En la matière, le dessinateur entre dans le vif dès les premières pages de son album et a la bonne idée de ne pas céder aux sirènes de la surenchère à l’avancée de son récit, lui offrant ainsi une crédibilité fort bienvenue. Les vues d’extérieur donnent dans le grandiose, la démesure et replacent le phare dans sa petitesse et son isolement. Le rendu de l’intérieur est lugubre et vieillot, en partie grâce une décoration à l’avenant. La richesse des variations de luminosité de la surface de l’eau et les possibilités offertes par le faisceau du phare dans la nuit sont pleinement exploitées et rendent des cases de toute beauté. Manifestement, Briac s’est fait plaisir à jouer avec les couleurs, sans opter pour une dominante, mais au contraire en explorant les diverses possibilités que lui permettait cette histoire.
Ce one-shot servi par un dessin magnifique, en parfaite osmose avec son sujet et avec un goût prononcé pour la mise en scène, procure à son lecteur la sensation d’une immersion totale et le prend aux tripes. Traiter de la solitude des hommes dans leurs choix et lorsqu'ils font face à leur destin n’est pas une mince affaire. Briac, avec un récit simple et profondément humain, y parvient avec brio de l’ouverture à la fermeture du rideau.
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