Chronique : Nuits écorchées (Les)

Par L. Cirade le 03/07/2008

© Daniel Maghen /Penet 2008
 
Silhouette d’adolescente sertie d’un fourreau de cuir, Mia fréquente un club échangiste. Là, elle observe les habitués de l’endroit sans oser franchir le pas qui la sépare d’eux pour se livrer à une expérience nouvelle.
L’inspecteur Velickovic ne doute pas. Lorsqu’elle est chargée d’enquêter sur la mort de Kim Wong, fille d’un ponte de l’industrie spécialisé dans la génétique qui se joue des lois de la nature comme de celles des hommes, le défi ne l’effraie pas.
Mia Velickovic est tentée par le fruit défendu le soir venu mais fait preuve d’un inaltérable sens du devoir pendant les heures de service. Les deux n’ont rien d’incompatible. D’autant que des passerelles semblent exister entre deux types de mondes, ceux du jour et de la nuit, ceux de la vie et de la mort, ceux du don et du sacrifice, ceux du crime et du devoir.

Avec son titre digne d'une catégorie "jeune cinéma d'auteur", Les nuits écorchées surprend en réussissant un habile mélange de genres, s'appuyant sur des arguments typiquement mainstream pour les mettre au service d'un récit qui porte d'autres ambitions. Comme Hel (Delcourt), succès de l’année passée et avec lequel il a d'autres points communs, Progénitures revisite certains mythes, en particulier ceux de Frankenstein et de Prométhée. Mais il joue également avec les paradoxes. Parmi ceux-ci, le premier s’illustre par une jeune David osant tenir tête à un Goliath qui la prend sous son aile. Le second consiste à toujours placer l’héroïne en équilibre sur le fil de la morale. Pourtant, jamais elle ne confond mœurs et éthique, prise de risque pour elle-même et sens du devoir et de la protection de la société. Sa fébrilité à l’heure de découvrir une autre facette de la sexualité contraste avec l’assurance dont elle fait preuve au moment d’agir au nom de la justice et d’affronter la pègre. Cette ambivalence est assurément le point fort de Progénitures. Il réjouira les amateurs de polars, convaincus que le bras armé de la justice est plus intéressant lorsque sa personnalité comporte des failles et que certains de ses actes entachent l’icône pour la confronter aux tares de ceux qu’il combat.

Pour prolonger dans ce même registre symbolique, certaines postures frappent. Comme la première case, auquel il est tentant de donner un sens : torse nu, bras écartés, figure quasi christique, le personnage s’apprête pourtant à installer la pénombre plutôt que la lumière... De quoi s'attarder déjà sur ce premier plan. Ça promet ! se dit-on. Et il y en aura d'autres tout au long de l'album. Telle « cette vie fécondant la mort… l’homme se donnant à la nature », les sculptures qui peuplent certains décors invitent elles aussi à prêter une dimension religieuse à certaines images ou métaphores.

Pourtant, il n’est pas certain que Régis Penet cherche à entraîner le lecteur dans cette voie et il évite en tout cas le pensum en jouant, comme son héroïne, les funambules en associant, en dosant des ingrédients qui traduisent une certaine volonté d’aller au-delà du « genre » tout en s’appuyant sur les codes qui lui sont propres. Ce n’est pas une première mais combien de tentatives malheureuses visant à combiner des éléments qui, mal mariés, ont abouti à plus d’un scénario calamiteux. Ce n’est jamais le cas dans cette ouverture de diptyque. Un exemple : passée la séquence la mettant aux prises avec un coéquipier qui a tout du faire-valoir, uniquement destiné à montrer sa force de caractère, Kim se dévoile et montre ce qui pourrait être son talon d’Achille. Cette séquence, sous un éclairage différent, pourrait donner lieu à une scène de voyeurisme totalement gratuite. Tel n’est pas le cas car l’ambiance clinique et la distance installée par le couple qui dirige le club dans lequel elle s’égare évitent de rendre la situation scabreuse. Sophistiquée, évocatrice, sans aucun doute avec ce petit plus qui consiste à prouver que la jeune femme confirme son aptitude à se sentir à l’aise en compagnie d’animaux à sang froid, quelle que soit leur nature… A une information livrée en succède une autre, et le polar n’a rien de monolithique.

Sous des allures d’enquête relativement classique menée dans un environnement urbain et jouant avec un thème high tech, l’histoire ne néglige pas les figures imposées. Ainsi, l’apparition d’ « un méchant plus méchant que le méchant », sans foi ni règles, donnera l’occasion de rapprocher les adversaires et d’une scène d’action pêchue. Passage obligé soit, mais qui ne paraît pas inutile grâce à une mise en place méticuleuse.

L’affrontement, qui s’exerce dans le cadre d’un échange verbal, entre la flic convaincue d’être à la hauteur de son adversaire et le caïd fragilisé par la disparition de sa fille ne verse pas non plus dans la caricature. Les échanges pourraient seulement refléter les antagonismes entre les deux personnages mais ils prennent une dimension supplémentaire. En laissant celle qui pourrait n'être qu’une punaise facile à écraser, se comporter comme une effrontée face à un père qui se sent coupable d’être lié à la disparition de son enfant, l’éclairage porté sur l’imposant Lothar Wong change. Il paraît probable qu’il aurait probablement aimé connaître cet instant avec celle qu’il a perdue, tout en sachant qu’elle le respectait trop pour oser jouer ce rôle. Le passage où il exerce une pression sur les supérieurs de l’inspecteur Velickovic apparaît dès lors superflu, redondant, laissant le lecteur un peu désappointé alors qu’il était plutôt fier de s’être vu remettre les clés de l’interprétation de scènes moins ordinaires par le scénariste.

Au niveau de la forme, les points positifs s’imposent également. Il est ainsi heureux de voir qu’on peut exposer des corps gainés de cuir sans sombrer dans la vulgarité ou le tape à l’œil, tout en se démarquant du style Marini pour Rapaces (Dargaud). La couverture retient elle aussi l’attention avec son esthétisme glacé et son choix de tonalités justes qu’on retrouve tout au long de l’album, même si certains noirs ressortent singulièrement ("trahison" technique liée à un choix de papier, pourtant intéressant car inhabituel pour un album grand public). Tout juste peut-on trouver certains ports de tête excessivement droits et utilisés très fréquemment, et se dire que les véhicules ne sont pas l’atout majeur dans la palette du dessinateur.

Le premier tome des Nuits écorchées prend à plusieurs reprises son lecteur à contrepied en jouant avec les balises du genre, en déjouant les pièges qu’il dresse lui-même sur sa route et qui auraient pu en faire un album banal. Mais le résultat est là, maîtrisé, captivant. Comment dit-on ? A suivre. Sans aucun doute et espérons le temps d’une longue série d’albums si les suivants sont du même calibre que Progénitures.

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L. Cirade
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Extrait : Nuits écorchées (Les) Progénitures Daniel Maghen © Daniel Maghen
Penet 2008
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