Chronique : Filles perdues

Par M. Natali le 20/05/2008

© Delcourt /Moore/Gebbie 2008
 
Qui ne connaît pas Alice du pays des Merveilles, Wendy et son voyage au pays imaginaire avec Peter Pan, ou Dorothée et son périple pour rencontrer le magicien d’Oz ? On se souvient de leurs cheveux sagement tressés, de leurs jupes plissées et de leurs socquettes. A l’aube du XXème siècle, alors que la première Guerre Mondiale couve, ce sont trois femmes faites qui se rencontrent au Himmelgarten, un hôtel de luxe situé au bord d’un lac autrichien. Au fil des jours, les belles se confient leurs histoires, dévoilant leurs secrets les plus intimes tout en profitant des charmes du lieu et des courbes généreuses de leurs corps, avec pour seuls témoins et complices les murs, miroirs ou lits qui les entourent.

A sa sortie l’année dernière, Filles perdues a provoqué le scandale et le lecteur comprend aisément pourquoi après quelques pages de lecture. Les aimables héroïnes de Lewis Carroll, James Matthew Barrie et L. Franck Baum, sont devenues, sous la plume d’Alan Moore (V pour Vendetta, From Hell, La ligue des Gentlemen extraordinaires), l’une, une vieille lady lesbienne toxicomane, l’autre, une épouse et mère frustrée, la troisième, une fille de ferme américaine simple, quelque peu vulgaire et ‘couche-toi-là’. Rien que cela peut faire froncer les sourcils des plus puritains. Les montrer se caresser, s’accoupler, s’adonner aux plaisirs de la chair dans une véritable débauche sexuelle ne manque pas de déranger même les plus aguerris.

Car le génial scénariste britannique écrit là une œuvre résolument pornographique. L’excès s’étale sur toutes les pages, croît sans cesse, jusqu’au trop-plein, à l’overdose. On peut ainsi dire que le récit à trois voix répond aux exigences du genre, de même que le schéma narratif s’en approche énormément. L’album est en effet composé en trois parties. L’éveil des sens lié à la rencontre et à la séduction – moment éminemment fondateur - est suivi par une sorte d’apogée, de plénitude, où les relations se multiplient, où l’expérience grandit, où l’imagination s’enflamme, comme celle de Wendy qui l’empêche de distinguer le rêve de la réalité. Ce deuxième volet s’achève sur l’assassinat de l’Archiduc d'Autriche, déclencheur de la Grande Guerre, qui sonne le glas de l'épisode de l’hôtel Himmelgarten peu à peu déserté. Cette fin de la Belle Epoque trouve un écho dans l’intrigue qui propose, dans sa dernière partie, une orgie gargantuesque et totalement décadente, une descente dans l’Enfer de la démesure. Le sommet orgasmique atteint précédemment vire alors au sordide à travers une bacchanale débridée, affranchie de tout tabou, et glisse lentement vers la déchéance. Sadomasochisme, inceste, viols répétés, usage des drogues dégoulinent sans discontinuer au point de dégoûter le lecteur qui ne peut en ingérer plus. Et si les langueurs du saphisme comme les ébats homosexuels, même les plus licencieux, passent bien, la gêne s’installe quand débutent les jeux de mains entre Wendy et ses frères ou lorsque l’Homme à la main crochue (comprenez le Capitaine Crochet) s’adonne à la pédophilie avec Peter… Sans parler du tendre penchant de Dorothy pour son paternel, inclinaison dont use l’intéressé… Bien qu’existante, la condamnation de ces pratiques est à peine esquissée, trop vite laissée de côté, et on pourrait le reprocher à Moore. En revanche, il souligne expressément et à l’envi l’hypocrisie qui entoure la sexualité, comme celle du mari de Wendy qui trouve rapidement de quoi se satisfaire auprès du séduisant Rolf après avoir vilipendé le lesbianisme d’Alice.

Mais Filles perdues n’est pas seulement une bande dessinée pornographique, c’est également un album qui entraîne dans une grande jouissance intellectuelle, amenée aussi subtilement qu’elle est parfaitement construite. D’une part, chacun des personnages contenus dans les textes de Carroll, Barrie et Baum est reconnaissable et identifiable dans son propre rôle : depuis l’ami pressé du père d’Alice qui abuse d’elle, jusqu’au géniteur de Dorothy, Magicien (d’Oz) tout puissant hors de son foyer, en passant par le Chapelier Fou, le Lion Peureux, la jalouse Clochette et les Enfants Perdus. D’autre part, les références distillées par Alan Moore stimulent le lecteur, titillent ses sens, à travers le « Livre Blanc », aux aspects de Bible, authentique compilation de textes du régent de l’hôtel, Monsieur Rougeur, qu’il signe du nom d’auteurs célèbres. Ainsi invente-t-il un nouveau passage au Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde – figure homosexuelle bien connue – qu’il accompagne de peintures du non moins sulfureux Egon Schiele. De même offre-t-il sa version un peu revue de L'Histoire de Vénus et Tannhaüsser d’Aubrey Beardsley, rééditée l’an passé chez Viviane Hamy.

Pour donner vie à cette histoire étonnante et singulière, Moore a choisi pour complice son épouse, Melinda Gebbie. Son dessin naïf explore d’infinies possibilités et répond aux diverses voix des héroïnes par autant de styles différents essentiellement dans la composition mais également un peu dans le trait. Les aventures d’Alice s’installent dans des ovales qui leur donnent un côté suranné, tout en évoquant par leur forme le sexe féminin. Celles de Wendy se déclinent dans trois cases verticales dressées comme des phallus, chapeautées de scènes longitudinales en ombres chinoises, et entourées de noir. Enfin, celles de Dorothy se présentent en trois bandes horizontales, de même que la jeune femme qui passe son temps couchée sous un homme. Quant aux pages narratives, si les cases s’arrondissent dans un passage d’inspiration Art Nouveau, leur découpage reste cependant plutôt classique. Les couleurs, quelquefois peu heureuses, créent des atmosphères singulières qui s’harmonisent intelligemment avec l’ensemble. Notons que dans la galerie de sexes rouges qui peuplent ces pages, seuls les rares passages en noirs et blancs s’avèrent posséder l’essence érotique nécessaire à l’éclosion du désir, le reste se regardant sans créer d'excitation particulière.

Filles perdues suscite avec raison la curiosité, émoustille davantage l’intellect que la chair et commence brillamment pour s’alourdir par la suite avant de conduire à un final à la (dé)mesure des principales protagonistes. Une œuvre des plus intéressantes mais difficile à juger.
M. Natali

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Extrait : Filles perdues  Delcourt © Delcourt
Moore/Gebbie 2008
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