Par D. Lemétayer
Le Donjon n’est plus. En lieu et place s’élève désormais la forteresse noire de la Géhenne vouée au culte idolâtre et sacrificiel du Grand Khan. La rotation de la planète a cessé, le temps ne paraît plus s’écouler et le cycle des saisons s’est interrompu. Les survivants n’ont d’autre choix que de s’abriter sur le mince bandeau de terre où le jour et la nuit se confondent. L’on nomme ce territoire et cette époque Crépuscule.
Au faîte de sa puissance, Herbert est, bien malgré lui, en possession des sept artefacts du Destin. Il a accueilli en son sein l’Entité noire et préside d’une main de fer aux destinées de Terra Amata. En contrepoint, Marvin, héraut déchu et aveugle, n’est plus que le « Roi poussière ». Le tyran n’a pu se résoudre à éliminer ce vestige des temps anciens aussi maintient-il sous étroite surveillance celui qui fût son ami le plus proche. Sentant sa fin venir, Marvin s’échappe et tente de rejoindre le Cimetière des Dragons. Cet ultime pèlerinage sera long et semé d’embûches. Poursuivi par les sbires de Shiwømizh, cupide vizir palindromique, le vieux maître draconiste s’entourera, à son corps défendant, de deux disciples. Pipistrelle, une chauve-souris orpheline, lui servira de guide. Marvin le Destructeur, lapin rouge, maudit des siens, aussi téméraire que rebelle, se joindra bientôt à la folle équipée.
Cent albums – l’unité de temps dans
Donjon – après
Cœur de canard, l’époque Crépuscule signe la fin de l’innocence des premiers
Zénith. Qu’elle est loin la bonhomie potache qui caractérisait les aventures inaugurales d’Herbert le canard ! De Duc(k) exilé de Vaucanson, le voici promu Grand Khan(ard), chef religieux et militaire, tout à la fois despote et criminel ! La civilisation, déjà gangrenée et porteuse des stigmates du déclin, a définitivement sombré dans les ténèbres et l’obscurantisme, un
Dark Age of Fantasy. La superstition et la magie ont supplanté le progrès. Antipolis, cité grouillante de vie, brassage de races et de cultures, fabuleuse Babel de la création, avait déjà cédé sous les coups de la féodalité et de l’archaïsme. De même, rien de l’apogée du Donjon – bien au contraire – ne masquait de la barbarie d’un monde en pleine décomposition mais celui-ci se fardait des atours de la franche parodie de l’Heroïc Fantasy et du jeu de rôle dans la veine de
Warhammer ou de
D&D.
Mais ce
Cimetière des Dragons préfigure aussi toute l’ambition et la démesure du projet mené par Joann Sfar et Lewis Trondheim. Sfar se désolait de ne pas dessiner, aussi proposa-t-il à son compère la création de
Crépuscule. Du tac au tac, Trondheim renchérit: tant qu’à faire, ils n’avaient qu’à raconter la jeunesse du Gardien avant que celui-ci ne régente le Donjon. Sfar le prit au mot et c’est ainsi que naquit la série
Potron-minet... Mais ceci est une autre histoire...
Cet album introduit aussi une nouvelle étape dans la collaboration du duo. Chaque série est soigneusement distinguée. Cela implique, dès lors, un changement de style dans l’ambiance et le dessin même si les couleurs, dans un souci de cohérence, restent confiées à Walter. Enfin et outre la numérotation, le titre de chacun des albums d’une même série obéit à une rime particulière, rappelant de la sorte les travaux de l’
Oubapo au sein de
L’Association : en [-ɥi] pour
Potron-Minet, en [-aʁ] pour
Zénith, en [-o] pour
Parade, en [-œʁ] pour
Monsters et en [-ɔ̃] pour
Crépuscule.
Au-delà, le
Cimetière des Dragons porte l’empreinte de Joann Sfar et de thèmes qui lui sont chers. Le dessin, d'une part, même si, plus tard, il passera la main aux Kerascoët (à compter du numéro 104,
Le Dojo du Lagon) puis à Obion (le volume 106, à paraître). D'autre part, si le tropisme niçois se confirme, la société figée de Terra Amata inspire surtout à Joann un questionnement sur le libre-arbitre comme étincelle et le religieux comme facteur d’immobilisme ou de régression quand il s’éloigne de la foi et confine à la supercherie. Le Grand Khan symbolise alors le refus du changement et les pulsions de mort tandis que le Roi poussière, assisté en cela du fougueux Marvin rouge, est le grain de sable, la pulsion de vie, venant perturber la mécanique du Destin. Sfar émaille son propos de références à la culture hébraïque, convoquant tour à tour, mais sans jamais se départir d’un recul bienvenu, l’imagerie de la Géhenne, la divinité Ba’al (pour l’associer aussitôt au dragon) ou le golem (surnommé Golgoth autant en référence au Mont Golgotha, où Jésus Christ fut supplicié, qu’en hommage appuyé à Goldorak et aux armées de Vega…).
Bien loin de terminer le cycle, avec
Crépuscule, l'aventure n’en est qu’à son nadir. La révolution entamée voilà dix ans n’est pas prête de s’achever.
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Sommaire du spécial Donjon 10 ans sur BDGest :
Une brève histoire de Donjon
Interviews
-
Nicolas Keramidas, enlumineur du Grimoire de l'inventeur
-
Obion, la troisième vague du Crépuscule
Chroniques sur BDGest :
- Donjon Zénith, tome1 :
Coeur de Canard
- Donjon Crépuscule, tome 1 :
Le cimetière des dragons
- Donjon Potron-Minet, tome 1 :
La chemise de la nuit
- Donjon Parade, tome 1 :
Un donjon de trop
- Donjon Monsters, tome 1 :
Jean-jean la terreur
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