Chronique : Combat ordinaire (Le)

Par F. Mayaud le 13/03/2008

© Dargaud /Larcenet 2008
 
Si, sous le couvert d’explications alambiquées, Emilie est partie bien tôt au travail ce matin, c’est qu’elle sait que, chemin faisant, elle devra passer par la case laboratoire pour prendre connaissance du résultat de son test de grossesse. Positif... Ce troisième tome se ferme sur son visage songeur. Les dés sont jetés. Au milieu de tant d’autres. De là à imaginer Marco, les yeux vides, les gouttes de sueur coulant sur le visage, sombrer dans une crise d’angoisse, il n’y a qu’un pas. Le fond passe au rouge, le coup de crayon devient fou à la manière de celui utilisé dans Presque. Et après ? Emilie est bien consciente qu’elle vient de mettre la vie du couple dans la balance, mais pouvait-elle encore attendre ? Comment va réagir la nature excessive d’un Marco réfractaire à tout changement et surtout incapable de se voir endosser le rôle de père ? Tant que ça ? N'a-t-il pas cédé, certes après âpre lutte, et emménagé avec elle ? Alors, cette grossesse, biberons, couches, nuits blanches…

Rien de tout ça ne sera évoqué. La part de l’intime, mais peut-être encore plus l’intérêt relatif de ces sujets ont poussé Manu Larcenet à éluder cette période pour ouvrir cet album sur une petite Maude qui gambade dans la neige derrière son papa. Quelques années ont passé et ont poli l’homme, les éléments ont bougé, certaines cassures sont consommées et d’autres minent encore le quotidien. Pour faire simple, sans qu'il faille en tirer de conclusion hasardeuse, les séances de fumettes ne ponctuent plus certains passages.

L’approche de la paternité de Marco a cela de réjouissant qu’elle évite autant d’occulter la progéniture que de glisser vers un rapport gâteux à l’enfant. D’un côté, ce qui lui plaît, de l’autre, ce qui le fait chier, profondément. Et l’émerveillement de céder la place à l’agacement. Pas simple d’être celui qui doit dire « NON », tâche volontiers laissée à la charge d’Emilie ! Lâcheté ou refus de grandir ? Ces rapports sont l’occasion de lâcher du lest à la tension nerveuse qui emplit le reste du récit. Instants de résurgence adolescente, mais aussi l’occasion de quelques touches légères tant dans le texte que dans le dessin. La gestion des temps morts dans la construction regorge de bonnes idées. Cette légèreté se retrouve dans le graphisme qui s’est affiné avec le temps. La phrase « … rappelle le schéma d’un système nerveux » caractérisant l’ombre d’un arbre sur une photo, extraite de Ce qui est précieux, illustre avec justesse le trait de Larcenet.

Si ce coup de crayon est capable d’exprimer une certaine beauté, il excelle aussi à évoquer le désespoir et les silences lourds de sens. Le travail sur le regard, ou plutôt sur son absence, avec économie d’effet est éloquent. Politisé ou apolitique, c’est selon. Quoiqu’il en soit, le parti pris très noir sur le fond lui confère un indéniable flanc d’attaque pour ses détracteurs. Cependant, si une qualité reste indéniable à cette vision sur ce qui l’entoure, c’est bien la confrontation des vues. Et ce n’est alors pas anodin si le contenu contient ses propres contradictions, d’un côté la fierté des ouvriers de l’atelier 22, de l’autre celle de l’appartenance de jeunes à leurs quartiers. L’une est légitime, l’autre stupide ? Les visages ne sont-ils pas les mêmes quand vient la démolition d’usines, de cités ? Pourquoi cet attachement ? Est-il possible d’être fondamentalement et rationnellement objectif de l’intérieur ?

La qualité des dialogues, leur faculté à sonner juste, donnent une portée tangible aux problématiques évoquées. Qui de Marco ou de celui qui lui prête voix est le plus hanté par ces interrogations ? Cette évolution, consciente ou non, est notable pour la majeure partie des discussions engagées avec autrui. Un air de monologue flotte, comme si les protagonistes se faisaient l’écho des pensées d’un être bicéphale dont une partie a encore quelques attaches avec un quelconque possible et dont l’autre, laminée par le quotidien, tient un discours désabusé, revenu de tout. L’aspect paradoxal des points de vue est sans cesse mis en exergue. Question de culture au sens philosophique du terme, la vérité de l’un n’est pas celle de l’autre. Dès lors, est-elle acceptable comme telle ?

Cet album, encore plus que les précédents, jongle avec deux univers qui n’ont pas grand-chose en commun si ce n’est le protagoniste principal. L’anoxie provoquée par l’un est oxygénée par l’autre. D’un côté, le subi, de l’autre, ce qu’il reste possible de toucher du doigt. Le premier provoqué par une brutale accélération de la mondialisation porte le double travers d’être source d’information, donc de culpabilité, et d’impuissance face à des problèmes transversaux qui dépassent la capacité d’acceptation de chacun. La profonde souffrance qu’il engendre est tempérée par le second, le cercle des proches, qui offre la sensation de pourvoir influencer le cours des choses et amène ainsi la notion de responsabilité. Le papa de Marco disait dans Les quantités négligeables « Il faut faire des enfants, Marco, ça fait de nous des hommes meilleurs… ». La rédemption ?

La singularité du Combat ordinaire ? Un succès auquel ne le prédestinait pas, de prime abord, un contenu qui croise une vision très noire de la réalité avec le domaine sacré de la famille, ce qui donne une dimension aussi humaine que dérangeante à ce récit. Mais la volonté réaffirmée de bousculer n’est peut-être pas la moindre des qualités de Planter des clous, ultime album de la série.


Chronique du T.3 : Ce qui est précieux.
F. Mayaud

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Extrait : Combat ordinaire (Le) Planter des clous Dargaud © Dargaud
Larcenet 2008
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