Par D. Wesel le 10/03/2008 |
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Par D. Wesel
Lire L'accablante apathie des dimanches à rosbif, c'est un peu comme regarder un bon vieux Columbo à la télé : on connaît la fin avant d'y arriver. Du coup, on peut se demander si ça vaut vraiment la peine d'aller jusqu'au bout. Mais bien sûr que ça en vaut le peine ! Voyons, rappelez-vous ce cher inspecteur. Qu'est-ce qui fait l'intérêt de ses enquêtes ? Leur complexité ? Bof... Le suspense insoutenable ? Mon œil... Non, c'est lui, ce sacré Peter Falk, qui fait tout. Ici, c'est pareil. C'est Brice Fourrastier qui fait tout. Comment ça, "qui" ? Vous ne connaissez pas Brice Fourrastier ? C'est pourtant un grand humoriste, chers amis, ou plutôt c'était un grand humoriste. Il est mort. Il est mort et on apprend comment. Tragiquement, bien sûr, dans la force de l'âge. Quelle dérision, pour lui, que de se retrouver face à la mort. Il aura passé sa vie à faire rire les gens et, bientôt, il ne fera plus rire personne.
Vous pensez que c'est un peu triste, comme histoire ? Déprimant ? Un peu, oui, comme toutes celles qui parlent de la mort. Un grand tabou que la mort. Un jour, peut-être, tous les tabous tomberont. Seule la mort survivra. Comment en parler, alors ? Déjà, il faut la sentir proche pour vraiment la comprendre. C'est ce que s'est dit Brice. Je vais mourir, à moi de leur montrer ce que c'est, de les préparer. Et surtout de leur dire une chose toute simple : profitez de la vie ! Histoire de limiter les regrets, si possible. C'est banal, comme message ? Ça a déjà été vu et lu des dizaines de fois ? Certes. Tenez, pas plus tard que le mois dernier, Cédric Klapisch a sorti son nouveau film, Paris. Excellent, comme d'habitude. Et bien, il y parle de la même chose mais l'approche est différente, moins centrée sur son personnage principal que Brice sur son accablante apathie. Un thème n'est pas tout, c'est le traitement qui compte, et celui de Messieurs Vassant et Lahrer est exempaire.
Qu'est-ce qui le rend si exceptionnel ? C'est difficile à appréhender, comme toute signature donnée à un récit, comme une petite touche personnelle, comme un air de jamais vu... D'abord un dessin qui interpelle. Oh, pas de ceux qui vous en mettent plein la vue, non, mais de ceux qui, au contraire, savent se faire discrets. Car c'est là une qualité rare - et donc précieuse - chez un dessinateur que de pouvoir s'effacer au profit d'un texte sans pour autant tomber dans le quelconque ou l'utilitaire. Les tours de force de Sébastien Vassant ne cherchent pas les feux de la rampe mais ils sont là, efficaces. C'est un découpage subtil qui nous fait changer de lieu ou de temps en un clin d'œil, sans avoir l'air d'y toucher. Ce sont des cadrages astucieux qui rendent passionnantes des scènes sans mouvements tournées dans un espace étriqué. J'ai dit "tournées" ? On a parfois l'impression d'être dans un film, c'est vrai, tellement ce dessin est plein de vie, d'émotions qui s'impriment sur les visages avant de vous submerger, vous, pauvres lecteurs pris au piège d'une histoire impossible à interrompre. Et pourtant, sur quoi repose-t-elle ? Sur un homme, un homme comme les autres, mais un homme mis en lumière avec une maestria comme on en a rarement vue. Il suffit de regarder ce personnage, simple ombre blanche sur fond de scène noir, captiver son public par des bons mots, des attitudes, un trait hésitant dans lequel transparaît toute la fragilité d'un monde, le sien, prêt à s'écrouler. Comme si tout se jouait à rien, à un souffle, à une émotion trop vive qui vous emporte sans crier gare. Alors, on y croit, forcément. Et cet homme qu'on ne connaît pas, on a envie de l'aimer, on ne veut pas qu'il meure. Un peu comme si vous regardiez Titanic en espérant que le bateau ne coule pas. Et pourtant, il coule. C'est comme ça et rien n'y fait.
Les textes de Gilles Lahrer sont dans le même ton, se marient tellement au dessin qu'il est difficile de dissocier les deux. La qualité d'écriture est double, d'ailleurs. Prenez les dialogues, par exemple : superbes de réalisme ! Finies les phrases alambiquées qui suintent les heures de préparation. Place au naturel, au spontané ! Vous n'avez jamais lu de roman de Jean-Philippe Toussaint ? Il faut, pourtant. C'est la même magie qui opère. Un style simple et sublime à la fois et une capacité incroyable à masquer tout le travail qui s'est fait en amont. Mais ce n'est pas tout. Il y a aussi la narration séquentielle, comme on l'appelle dans les milieux un peu trop autorisés. Cette idée superbe à défaut d'être novatrice de prendre les objets de la vie courante pour en faire les vecteurs de considérations plus profondes. Ces moments sans bruit où le silence est plus éloquent que tous les discours du monde, où le silence, justement, donne une autre dimension à ce qui vient d'être dit ou, au contraire, remplace avantageusement toute parole qui aurait de toute façon été de trop. Un peu comme quand Brice doit annoncer sa propre mort à ses proches : ce ne sont pas les mots qui émeuvent mais l'absence de mots. C'est par une larme réprimée ou un sourire esquissé que passe l'émotion. C'est dans ces moments-là qu'on se rend compte, vraiment, que la mort est inéluctable. Le sentiment d'impuissance est sans doute pire que tout.
On pourrait deviser encore longtemps sur L'accablante apathie des dimanches à rosbif. Allez, le titre, par exemple. Ça aurait tout aussi bien pu être L'envol majestueux des limandes ou Natation synchronisée pour cocotte-minute, c'eût été pareil. Il y a un côté absurde qui colle très bien à l'ambiance, surtout quand on voit Brice se demander, inquiet, ce qu'il pourrait bien faire en attendant Godot. L'absurde se situe aussi dans un mariage parfait du drôle et du triste. Mais quelqu'un qui vous a fait rire n'est-il pas le mieux placé pour vous faire pleurer ? Coluche, l'amuseur public, n'a-t-il pas brillamment réussi son Tchao Pantin ? Sûrement parce que le comique de talent aura toujours une simplicité touchante dans sa manière de vous aborder. Et puis, il vient toujours un moment où le sourire du clown s'estompe, où le bouffon à la Ionesco quitte le comique pour embrasser le tragique. Alors, le bon mot devient cruel, et plus pressant à mesure que le roi se meurt.
Restons-en donc là, vous voulez bien ? Avec cette envie de partir dans tous les sens, sans pouvoir fixer son attention sur une trame bien définie, mais en quittant Brice avec l'impression d'un tout cohérent centré sur sa personne. Quelle personne ? Un homme normal qui, n'étant pas sûr d'avoir réussi sa vie, n'a pas voulu rater sa mort, même prématurée. Question de fierté. Ce sont finalement tous ces petits riens, ces petites réflexions à contre-temps, cette hésitation continue entre le rire et les larmes qui font de ce livre une lecture fabuleuse. Davantage, d'ailleurs, que des sketches qui ne sont pas forcément hilarants. Plus, aussi, qu'une industrie télévisuelle qui s'en prend plein la gueule en début d'album avec cette parodie - à peine forcée tant l'original se couvre déjà de ridicule - de tous ces talk-shows stupides qui, comme dirait Renaud l'iconoclaste, font que notre époque est télé-merdique.
Raison de plus pour l'éteindre, sa télé. Et pourquoi pas s'installer confortablement dans un bon fauteuil et lire ce livre merveilleux ? Vous passerez par différents états d'esprit, tantôt triste tantôt joyeux, mais s'il y en a un que vous n'effleurerez jamais, c'est cette accablante apathie tant redoutée par ce sacré Brice que nous saluerons une dernière fois comme il se doit. C'est-à-dire sous un tonnerre d'applaudissements !
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