Par L. Cirade le 25/02/2008 |
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Par L. Cirade
Aleksi Stassik a un destin qui dépasse celui d'un simple homme de troupe. Ils sont désormais quelques-uns à savoir qu’il est la pièce centrale des opérations qui vont conditionner l’avenir du Velikiistok et des territoires alentours. Avec ses compagnons, il est affecté dans les territoires du Sud. Là où se joue une négociation cruciale entre les émissaires représentant son État et le prince local. Pour les représentants du Nord, l’enjeu est simple et ordinaire : pourvoir aux besoins en énergie fossile de leur armée engagée dans une guerre contre les Ieretiks. Pour ceux du Sud, l’enjeu est moins conventionnel.
Injuste. Le jugement formulé à l’issue du premier tome de Bunker était vraisemblablement injuste. Il faut dire qu’il était assez facile de laisser tomber une sentence rapide, et convenons-en, lapidaire utilisée dans nos colonnes. Les frontières interdites concentrait divers éléments qui, placés côte à côte, résonnaient comme une polyphonie de casseroles, adoptant le rythme des pages tournées.
Tout d’abord, l’impression de se voir resservir la même ration du soldat par le cuistot Bec, à peu de choses près : le constat était tentant de voir transposée l’ivresse des profondeurs de Sanctuaire dans celle de l’altitude de Bunker, avec des hommes de troupe confrontés à un péril d’origine inconnue. Un auteur a beau toujours plus ou moins creuser le même sillon, la répétition apparente jouait en sa défaveur. Il y avait aussi cette citation de Lovecraft en ouverture. Un détail, mais qui symbolise et rappelle trop d’écueils dans lesquels sont tombés certains récits qui se sont autorisés toutes les approximations vaseuses sous prétexte de devoir composer avec « l’innommable » et « ce qui ne se montre pas ». Enfin, et pour réduire la facture et faire court, le coup de l’Elu, à force d’être lui aussi réchauffé, arrache désormais des bâillements encore plus las que méfiants et suscite très très rarement l’enthousiasme.
Heureusement, Point zéro vient remettre les pendules à l’heure. Il oblige même à relire son prédécesseur avec un autre œil, ce qui est franchement salutaire pour le lecteur comme pour la série. Le changement de lieu, brutal, aura suffi à créer le choc qui permet de reconsidérer son approche. Le passage des sommets enneigés baignés de lumière bleutée au désert brûlant et doré permet de véritablement tourner la page. L’introduction d’une dimension stratégique bonifie le discours sans pour autant que l’intrigue initiale soit abandonnée, ni même temporairement éclipsée. Ce n’est pas à proprement parler une mutation mais bien une valeur ajoutée et une épaisseur supplémentaire qui sont apportées. Reste à savoir ce que les auteurs feront de cette ambitieuse exploration des relations entre des puissances ennemies qui crée un contexte géopolitique tout à fait intéressant. On se souvient par exemple que l’auteur de Red eyes, Jun Shindo (Panini) avait laissé entrevoir, en ouverture de sa série, une relecture de la guerre des Balkans au service d’une œuvre de fiction avant de s’en éloigner très rapidement pour transformer l’argument en toile de fond largement sous-exploitée. Ch. Bec et S. Betbeder ont créé une attente en plaçant la barre haute sur ce plan en échaffaudant ce contexte ambitieux. Rappelons que le scénariste japonais a déjà développé son univers en livrant à ce jour plus de 2.700 pages d'une série encore inachevée tandis que les deux Européens disposent d'un peu plus de 300 planches. A eux de ne pas décevoir et de composer avec cette contrainte.
Avec cet atout, le fait d’être régulièrement « largué » par les soubresauts temporels passe plus aisément. Le duo a gagné la confiance du spectateur de ce théâtre des opérations et peut alors tirer les ficelles comme il l’entend. Pour un temps au moins. L’intégration d’éléments tout droit hérités du fantastique, voire de la pure S-F, est ainsi attendue sans crainte particulière. Et la dernière séquence est porteuse d’espoir, comme les cliffhangers réussis savent l’être. Le passage de témoin au dessin se fait quant à lui en douceur. Le style de N. Genzianella emprunte probablement moins à la touche quasi-photographique de certains traits de son prédécesseur, en particulier pour les visages, mais son approche, elle aussi réaliste, adoucit une transition également facilitée par la continuité du travail de la coloriste, M.-P. Alluard.
La conclusion s’impose d’elle-même : Bunker est une série exigeante, qui requiert une attention soutenue et un degré de concentration minimum. Elle impose de scruter et de conserver en mémoire chaque indication, chaque repère. Pour l’heure, cela semble concerner uniquement un texte dont certains fragments s’ingénient à vouloir tromper l’attention du lecteur ; si le dessin venait à s’en mêler... Les auteurs avaient beau l’avoir annoncé dès l’entame de la pentalogie – osons le néologisme -, c’est seulement au cours de cette seconde partie qu’on se décide à leur accorder un large crédit. De là à imaginer qu’ils ont revu le schéma initial, et donc leur copie… Pas de mea culpa, simplement l’aveu d’avoir été pris à contre-pied, pour un plaisir à la hauteur de la surprise.
Chronique du t1 : Les frontières interdites
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