Nomi, jeune appelée du contingent, surgit dans la vie tranquille d'un modeste chauffeur de taxi vivant replié sur lui-même, Kobi Franco. Le père du jeune homme serait la victime non identifiée d’un attentat kamikaze. Non sans réticence, Kobi accepte de suivre Nomi et tout deux se lancent à la recherche d’un homme avec qui Kobi avait coupé les ponts. Au fil de leurs pérégrinations se noue une relation très forte où chacun apprend à découvrir l’autre et à lui faire confiance.
Derrière chacune des étapes de ce road-trip atypique, se dessine en creux le portrait d’une société vivant en permanence sous la menace des bombes et réussissant malgré tout à s’en accommoder. Un attentat éclipse l'autre. Ainsi cette scène à la morgue où lors de l’identification du corps, le légiste propose avec entrain une vidéo d’un cadavre à la condition que la famille de la victime apporte une cassette vierge. Ce plan encore où les deux protagonistes croisent un chien errant à la laisse traînante sans même s’interroger sur l’endroit où peut être son maître. Les personnages semblent détachés, indifférents. A force de côtoyer la douleur et l’indicible, ils apparaissent isolés, comme extérieurs à la réalité. La fêlure existe néanmoins et le blindage est friable. Dans cet entre-deux se révèlent les fragilités de chacun. Kobi est aussi apathique et hésitant que Nomi semble gauche, en décalage avec sa famille.
La famille, c'est l'autre grand sujet de ce roman graphique. Mais une fois encore, la décomposition de la cellule familiale est le prétexte à une autopsie de la société israélienne, à l’examen clinique et distancié d’un corps social qui se délite. C’est la perte des repères que Rutu Modan donne à observer, la déchéance symbolique de la figure paternelle. Celle du père biologique mais également celle des pères fondateurs de l’Etat d’Israël, celle des rescapés de la Shoah qui aspiraient à la création d’un refuge en Palestine.
La leçon est dure. A la lecture de ce conte tragique, la vie apparaît comme une épreuve d’endurance empreinte d’une certaine fatalité. L’espoir subsiste néanmoins. A l’image de cette dernière planche toute en subtilité, la vie est un saut dans le vide où l’on espère se raccrocher à des bras secourables. En se lançant à la recherche de son père, en tentant de résoudre le puzzle de sa disparition, c’est son identité que Kobi va reconstruire et ce, avec une amie pour le soutenir.
A la complexité des personnages fait écho la simplicité, la naïveté du dessin qui permet de rendre au plus juste les sentiments qui traversent les personnages. Les couleurs estompées servent idéalement un trait épuré qui se veut réaliste, souvent synthétique, parfois schématique et s’inscrivant dans la tradition de la ligne claire.
Quant au mot de la fin, comment ne pas le laisser à Joe Sacco, fin connaisseur de la bande dessinée comme du Moyen-Orient (Palestine : une nation occupée ; Palestine : dans la bande de Gaza) quand il évoque, à propos de ce bel ouvrage, ce « regard sans sentimentalisme sur le malaise d’une société, les relations humaines, et ce lieu trouble où les deux s’entrecroisent ».
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