Johanna se met en scène et incarne le personnage de Nina, une jeune femme qui ne sait plus très bien où elle en est dans sa vie spirituelle et affective. Une relation trouble, un amour difficile à oublier, une perte de repères dans un monde en mutation... et la voilà qui se tourne vers le chamanisme pour trouver une réponse à ses questions. La vision qu'elle en propose ne va pas forcément à contre-courant de l'image que l'on a traditionnellement des rites des tribus dites primitives, avec leur folklore et leur décorum soigné, mais la rend plus crédible. L'auto-persuasion joue aussi sûrement un grand rôle. Comme on dit dans ces cas-là, il faut y croire pour le voir, à grand renfort de psychotropes si besoin est.
Johanna utilise un graphisme à la fois onirique et extrêmement dépaysant, empreint tout au long de l'album d'une douceur qui convient aussi bien aux rues de Paris qu'aux dédales d'une forêt perdue à l'autre bout de la Terre. Les couleurs lumineuses ajoutent une dose de poésie et aident les visions de Nina à prendre forme, brouillant la frontière entre fantasme et réalité. Le dessin se fait ainsi le prolongement d'une interrogation centrale du récit : et si, au bout du compte, il y avait autant de réalités que de personnes pour en percevoir ? Qu'est-ce qui est le plus important, le réel ou notre manière de l'appréhender ? Notre façon de voir le monde et d'y vivre ne peut-elle pas contribuer à le rendre meilleur ? Ces questions certainement un peu utopiques, l'auteur, à la fois actrice et spectatrice de sa propre histoire, les pose parmi tant d'autres dans une impression de désordre à l'unisson de son état d'esprit. Ou de celui de son alter ego. Décidément, la limite est bien floue entre Johanna et Nina, l'une ayant d'ailleurs utilisé l'autre comme pseudonyme pour une précédente réalisation (Une par une, aux éditions de l'an 2). Ce questionnement autour de l'identité et de la place de chacun dans le monde qui l'entoure guide l'héroïne et nous entraîne à sa suite. Une des grandes forces de l'album est ainsi d'inviter à y prendre une part active et à partager les doutes de son personnage principal, même si les réponses de chacun seront forcément différentes.
Johanna offre donc un livre qui ne se lit pas comme une histoire mais comme un témoignage d'une époque où l'on doute de tout, en manque et donc en quête de spiritualité. Comme une bouée de sauvetage, le retour aux sources, à l'essence de la vie, apparaît comme la solution miracle. Reste alors à séparer le bon grain de l'ivraie, le charlatan du véritable ami, et surtout à rester les pieds sur terre, loin des idées reçues qui, à force de naïveté, apportent plus de déroute que de stabilité. Le regard que porte l'auteur sur elle-même et la mise à découvert des petits tracas de la vie quotidienne relancent également la question des priorités : a-t-on le droit de se plaindre alors que d'autres sont beaucoup moins bien lotis ? Peut-on réellement se demander comment épargner deux mille euros pour un voyage alors que d'autres se demandent comment ils pourront se payer à manger le lendemain ? Point de culpabilisme, toutefois, dans le chef de l'auteur. Cet ouvrage est surtout une saine démarche pour aller à la rencontre de sa propre vie, une simple observation du monde, avant d'être une charge contre la société iconographique de l'argent roi.
Johanna, artiste révoltée ? Peut-être, mais elle ne crie pas sa colère. Elle l'expose, tout simplement, comme si les injustices et discriminations étaient déjà trop criantes de vérité. Nina ne dit-elle pas qu'elle n'a rien à raconter, rien de sensationnel ? Effectivement, le sensationnel n'est plus que banalité, une banalité telle qu'on ne la voit même plus. Que faire ? Un livre ? Est-ce suffisant ? Au moins, une fois que l'on a été témoin de quelque chose, on ne peut pas dire que c'est rien, que c'est du vent, que ça n'existe pas !
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