- Le désert d'épaves
- 2
- Peyraud, Jean-Philippe
- Alfred
- Delf
- Delcourt
- 11/2007
- 978-2-7560-0597-3
- 46
- 6217 fois
L’attente a été longue et la surprise est grande. Le souvenir laissé par La nuit des lucioles est encore vivace au moment d’aborder sa suite : quintett de jeunes gens aux portraits bien brossés, ton et fibre romanesque, époque trouble pour une société en mutation. Du souffle, des promesses, une envie patente des auteurs de plonger leurs personnages dans la tourmente et les incertitudes, qu’elles concernent leurs situations et leurs relations amoureuses.
Le désert d’épaves confirme cette volonté de ne pas ménager les protagonistes, les couples, la population en général, et, de manière collatérale, le lecteur aussi. Avec ce second volet, les pourtant réputés « gentils » Peyraud et Alfred font dans le noir, gravissant allégrement la marche qui conduit au drame. Répression, exécutions sommaires, viol, passeurs qui exploitent des fugitifs sur la voie de l’exode, paysages de désolation. La violence souvent aveugle répond à l’amour aveugle, les passions restant parfois à sens unique. Le curseur est souvent poussé très loin pour flirter avec la folie, que ce soit dans certaines scènes de comédie comme dans les passages les plus tragiques. Le fleuve de la vie est sorti de son lit pour aller là jusqu’où on ne l’attendait pas.
Les choix graphiques appuient évidemment cette tendance. Plus que jamais les silhouettes graciles et distinguées des uns s’opposent aux gabarits massifs et sans nuances des autres. Le Colonel Komack qui dirige la milidza, cette junte impitoyable, est un personnage à part. Féru d’art moderne et de poésies qu’il susurre aux victimes des coups de force qu’il dirige, il est à la limite de la caricature tant dans son aspect visuel que dans son comportement. Fils qui n’ose répondre à une mère tyrannique, enfant qui fait des caprices ou qui raie les vies d’un trait de plomb, les seules caractéristiques sommaires dont est pourvu son visage sont celles qui laisseront transparaître des émotions primaires. Rien à voir avec l’étendue du registre des personnages principaux (ni même du commun des mortels). Le passeur, quant à lui, abject à souhait, ne pousse guère l’ambivalence.
Les éléments du décor enfoncent le clou. Locomotive aux proportions monstrueuses et aux allures de rouleau compresseur de la répression, qui à chacune de ses étapes répand la mort et fabrique des orphelins. Cargos sans vie gisant dans un cimetière d’épaves pachydermiques, d’où la mer a disparu du fait de l’irresponsabilité des hommes. De là à dire qu’il y a des messages à chaque coin de cases d’Alfred ces temps-ci…
Le tableau est sombre, les perspectives floues, l’avenir imprévisible, tant les deux albums sont différents, bien malin celui qui se risquerait à esquisser un pronostic pour le contenu du suivant. N’y a-t-il plus de place pour les échanges entre les amants qui faisaient pour partie le sel du tome d’ouverture ? Il en reste. Cette scène en particulier où un couple précaire, la femme et l’homme se confient, ouvrent leur âme couchés l’un à côté de l’autre sans se regarder pour ne pas lire de jugement dans leurs yeux, sans se frôler pour ne pas altérer l’aveu qui vient d’être fait, s’imposer une distance dans la proximité pour ne pas craindre d’aller jusqu’au bout de leur confession. Il reste de ces respirations, qui se permettent d’exister au milieu du tumulte, de ces instants que les compères aux manettes du projet savent si bien composer et qui accompagnent leur œuvre telle une marque de fabrique.
Au terme de ces quarante-six planches très denses, la dernière case découverte, laissé plutôt désorienté, un peu pantelant mais ravi et toujours sous le charme pour certains, plus réservé et dubitatif face à ce virage teinté d’excès pour d’autres, Le désespoir du singe confirme qu’il est loin d’être lisse. D’autant qu’à mi-parcours, il continue de s’étoffer et pour continuer de surprendre le tome 3 sera, selon les auteurs, franchement placé sous le signe de l’aventure…
>>> Chronique du tome 1 La nuit des lucioles
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