Trois ombres est un livre admirable. Un conte qui fascine, qui happe dès les premières pages. Son ouverture – au sens d’introduction – est une invitation à s’échapper, à plonger hors du temps. Les sept premières pages – l’album en compte 268 ! – invitent au bonheur, à partager celui de cette petite famille. La stylisation des paysages est un enchantement, avec leurs arbres inouïs, leurs herbes folles et libres, leurs nuages propices à la contemplation. En sept pages, Cyril Pedrosa réussit à montrer le quotidien de ses personnages quelques saisons durant et à projeter le lecteur ailleurs, au point de lui faire ressentir une pointe de jalousie de ne pas pouvoir jouir lui aussi de cette vie idéale. Sept pages goûtées avec délectation, lentement, pour profiter de chaque détail, pour s’amuser des attitudes du petit bonhomme, pour s’attacher à ses parents qui lui font une vie de rêve (et peut-être aussi pour jauger son propre comportement dans l’exercice de ce rôle). A moins qu’on étire ce moment dans la crainte de ce qui va suivre.
« …et puis tout a changé ».
Le rythme s’accélère. La crainte, puis la peur s’invitent. L’heure n’est pas aux certitudes, tout juste aux pressentiments. A moins que ce ne soit une manière de se voiler la face. Dans ces moments-là, les mamans sont plus lucides que leurs époux. L’instinct, dit-on. Les pères se maîtrisent moins. Dussent-ils être dotés de physiques de colosses. La force ne change rien à l’affaire, puisque ce n’est pas sur ce terrain que la partie se joue. Et là, force est de reconnaître que les parents n’ont plus les cartes en main.
Cyril Pedrosa a su aborder ce sujet avec pudeur, créant un conte intemporel, en jouant avec les codes et la dimension pédagogique qui leur sont propres. Son dessin, qui emprunte à différents registres et techniques pour jouer sur les émotions, est un ravissement de tous les instants. De ces traits fragiles à ces contours épais pour un même personnage selon les situations, de ces paysages lumineux à ces endroits plongés dans les ténèbres (ah ces forêts !), de ces visages ravagés par le trouble restitués dans leurs moindres détails à ces jeux d’ombres chinoises non moins signifiants, la palette est large, riche et le résultat subjuguant.
Œuvre parfaite ? Pas tout à fait cependant. Le récit se scinde en trois parties distinctes, cohérentes, qui ont chacune des atouts à faire valoir. Lorsque les solutions rationnelles ont été écartées, la volonté de retrouver la terre de ses origines qui peut apparaître comme un nouvel havre protecteur est une jolie idée présentée pour introduire la seconde partie. Mais à ce moment, et sans jeu de mot, on embarque vers autre chose. D’autres thèmes sont abordés et, sans aller jusqu’à dire qu’on se disperse un peu, une certaine cassure, de fait, s’est opérée. De la même façon, la dernière partie, plus empreinte d’une dimension fantastique, étonnera et désarçonnera peut-être dans certains cas. Souligner des défauts dans un album comme Trois ombres, c’est forcément être injuste (surtout au regard de ce que la plupart des autres albums vendus en librairie ont à proposer). Il demeure pourtant le sentiment qu’en termes de construction, l’auteur aurait gagné à resserrer son propos. Peut-être est-ce la rançon d’une bride trop lâche et d’une opportunité trop belle, celle de se laisser porter par son projet avec la bénédiction de son directeur de collection.
Trois ombres est sans conteste un incontournable de l’année 2007. Il confirme un auteur, ou le révèle pour ceux qui ne connaîtraient pas Ring Circus ni Les cœurs solitaires. Un joli livre qu’on aura plaisir à reprendre, par exemple pour le plaisir de revivre certaines séquences, pour s’attacher à certains détails, pour le montrer aussi, le faire découvrir. L’histoire, elle, restera en mémoire.
» Interview de Cyril Pédrosa
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