Après deux cycles remarquablement orchestrés, tant dans le domaine de la narration que dans la gestion tout en maîtrise d’un environnement créé sur les bases de notre monde, la relance de la série est un beau défi.
Les premières pages d’Antarès peuvent provoquer un sentiment proche de la nausée face au déluge de bons sentiments étalés, en témoigne un clinquant décliné black blanc jaune en lever de rideau. Dans le même état d’esprit, la frontière qui sépare les bons des méchants semble très clairement et très rapidement marquée. Puis de manière insidieuse, doucement, le charme opère et l’immersion dans l’imaginaire de Léo se fait tout naturellement, juste le temps de relâcher nos défenses naturelles. A la manière de Magasin général, sans que le fond ou la forme n’aient un quelconque point commun, le plaisir d’être confronté à une certaine simplicité est retrouvé.
Cet album est une mise en place qui démarre un peu plus laborieusement qu’Aldébaran et Bételgeuse, mais c’est bien connu, avant c’était toujours mieux ! Sans doute nécessaire, une bonne proportion de la mise en route de ce premier tome se déroule sur la planète Terre dans un New-York futuriste et arrogant, et dans un Paris qui a bien grise mine. Alors si l’univers de prédilection des amateurs de Léo est bien présent dans la première moitié du récit, c’est en pointillés et ce n’est pas une vue bucolique de la cathédrale Notre Dame où le dessinateur s’est fait un petit plaisir visionnaire qui y changera quoi que ce soit. Puis changement radical à mi-parcours, les couleurs se font chaudes et les lignes s’arrondissent. Végétation luxuriante et bestiaire diversifié apparaissent, l’invitation à l’évasion reprend ses droits avec ce qu’il faut de mesure pour donner la crédibilité nécessaire à l’ensemble (à l’exception notoire de certaines espèces dont certains mécanismes surprennent tant ils relèvent plus de la mécanique que de l’animal – léger écart déjà observé dans Bételgeuse).
Concernant l’intrigue, les fondations sont solides, ce qui laisse penser que la suite devrait être à l’avenant. La narration est fluide et l’aspect science-fiction n’a rien de rebutant tant Léo s’est évertué à rendre accessible son jardin secret : la lecture n’en est que plus facile. Le dessin est de la même veine, agréable, et ce sentiment se trouve même accentué par la mise en couleurs. Tout juste pourrait-on reprocher des visages quelque peu stéréotypés, mais somme toute relativement affables, donc bien ancrés dans le ton.
Ceux pour lesquels Les mondes d’Aldéraban constitua une partie de plaisir seront rassurés sur le deuxième grand virage qu’amorce la série, et si ses détracteurs ne verront pas dans cet épisode motif à faire évoluer leur point de vue, cela constitue autant de garanties pour les adeptes. Il n’est pas trop tard pour grossir leurs rangs, l’ensemble de l’épopée recèle en son fond comme une bouffée d’oxygène et il serait dommage de bouder son plaisir.
Chronique de Bételgeuse T.5
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Par D. Wesel

Ah, les Mondes d'Aldébaran... série qu'il "faut" avoir lue sous peine de passer pour le pire des incultes dans les milieux autorisés, série portée aux nues par une armée d'adorateurs et décriée par quelques esprits chagrins qui s'exposent à la vindicte populaire... Qu'en penser finalement ? Reprenons depuis le début, voulez-vous ? Et que diriez-vous d'abord d'une petite synthèse des deux premiers cycles ? Depuis La catastrophe, premier tome d'Aldébaran paru en 1995, à L'autre, dernier tome de Bételgeuse publié en 2005, c'est le même constat qui ressort d'une lecture attentive : il y a du très bon, et il y a du très mauvais...
Soyons résolument positifs et commençons par le très bon. Il y a bien évidemment la création d'une planète entière, puis d'une deuxième, et Dieu sait combien d'autres encore en préparation... Avec à chaque fois une faune et une flore époustouflantes d'inventivité : les paysages sont variés et splendides, et les créatures, des plus inoffensives aux plus dangereuses, regorgent de trouvailles graphiques. Quoi d'autre ? Il y a certains thèmes abordés, bien sûr, qui donnent une dimension supplémentaire au récit : la responsabilité individuelle ou collective, la place de chacun dans une société soumise à l'incertitude de l'existence, l'importance du progrès technologique dans cette même société, la soif de pouvoir dont les hommes savent faire montre alors qu'une entente cordiale aurait simplifié la colonisation, ou encore la volonté de certains d'assouvir leurs propres ambitions au nom du bien commun. Mais encore ? Des personnages qui évoluent, grandissent, font des rencontres et des découvertes qui changeront leur façon de vivre et de voir le monde. Bref, des hommes et des femmes qui se frottent à une réalité pas toujours facile pour aller au bout de leurs rêves. L'ensemble est soutenu par un rythme plutôt bien dosé : de l'action, de la réflexion personnelle et des révélations pour relancer l'histoire aux moments opportuns. Tout ce qu'il faut, donc, pour un récit haletant et parfaitement maîtrisé.
C'est sans compter sur le "très mauvais", qu'il faut aborder sans haine mais sans complaisance. Il y a d'abord le dessin, impeccable pour les décors et le bestiaire (les couvertures et leur composition irréprochable en sont autant de preuves) mais maladroit au possible pour représenter les êtres humains : ils sont figés, inexpressifs, incapables de faire transparaître leurs émotions. Trop souvent, ils ont la bouche béante ou les traits tirés, adoptant une posture dépourvue de naturel. Ensuite viennent les couleurs, trop franches et souvent mal dosées malgré certaines ambiances réussies. Finalement viennent les dialogues, trop diserts et bien mal écrits, qui confinent souvent aux clichés : leur pauvreté est telle qu'ils font plus penser à un mauvais pastiche des Feux de l'amour qu'à une grande fresque de science-fiction. Mais il vient un moment où la croisière ne s'amuse plus, dépitée par tant de platitude et de lieux communs. Nul doute que le désintérêt progressif par rapport au sort des personnages, surtout dans le courant du second cycle, est en grande partie à imputer au manque de naturel de leur façon de s'exprimer. A ce niveau, de telles maladresses narratives sont tout bonnement impardonnables. Tout au long de la série, Léo joue également au jeu du "qui couche avec qui" en délaissant parfois une intrigue principale sur laquelle repose pourtant l'intérêt de l'histoire. Ce choix, loin de rendre les personnages attachants, a plutôt tendance à les décrédibiliser.
Dans le premier cycle, c'est clairement le positif qui prend le dessus : les révélations sur l'univers fantastique d'Aldébaran l'emportent et relèguent au second plan un texte narratif des plus mornes et une image trop stéréotypée des relations hommes - femmes qui n'apporte aucun éclairage nouveau sur ce sujet souvent revisité. Le deuxième cycle sera pour beaucoup synonyme de déception en dépit d'une trame générale digne d'intérêt, surtout parce qu'il applique le même schéma sans offrir de réelle nouveauté : le très bon reste très bon et le très mauvais reste très mauvais, mais la balance penche plus vers le très mauvais car les points forts ne surprennent plus. Léo se contente en effet de transposer sur une nouvelle planète les mêmes thèmes et le même type de personnages, qu'il traite d'une manière beaucoup trop semblable au premier cycle. L'intrigue, moins palpitante, ne masque plus les défauts qui, dès lors, sautent aux yeux ! En outre, si le dessin a tout de même quelque peu évolué au fil des tomes (un trait par moments moins anguleux, une mise en couleurs indéniablement plus fine...), les améliorations se font discrètes, trop discrètes. Et toujours ces personnages immobiles, sans âme, artificiels... Il n'y a rien à faire : l'enthousiasme s'étiole d'une page à l'autre malgré un nouveau monde à découvrir, des créatures fantastiques à observer, des clans à concilier, j'en passe et des meilleures...
Autre ombre au tableau, la manie qu'a Léo de laisser planer une trop grande part de mystère à la fin de chaque cycle : les révélations sur la Mantrisse se font rares, trop rares, et l'on ne compte plus les questions sans réponses. A ce rythme, aurons-nous un jour toutes les clés de l'énigme ? Il est vrai que certains textes placés en troisième et quatrième de couverture apportent des informations intéressantes, mais pourquoi ne pas les avoir intégrées aux albums, quitte à allonger la série ou à se priver de passages plus dispensables ? Mais au lieu de se concentrer sur l'essentiel, le propos est dilué. Dommage, car la fin de Bételgeuse laisse entrevoir des possibilités de développement à l'infini.
Voilà pour ce qui est du bilan. Léo revient maintenant avec un nouveau cycle, et à nouveau cycle, nouvelle planète : Antarès ! Difficile pour les plus mordus de résister à son appel mais pour les autres, déjà échaudés par la tournure prise par les événements, ce sera surtout l'occasion de voir leurs pires craintes devenir réalités. Disons-le sans ambages : cet "épisode 1" propose un parfait condensé des défauts de la série. Au risque de me répéter, je m'en vais de ce pas vous en faire le détail : dessins figés, couleurs sans nuances, personnages peu empathiques, dialogues dépassant allégrement les limites du ridicule et surtout une intrigue plus diffuse que jamais. En effet, si Léo donne suite à plusieurs points du cycle précédent, il ne semble pas décidé à apporter plus d'éclaircissements... Au contraire, il multiplie les interrogations ! Il y aurait de quoi s'en réjouir au début d'une série mais, après onze tomes et autant de tentatives réussies pour entretenir le flou, c'est une autre histoire... Il faut également relever un découpage en chapitres numérotés qui paraît inutile et ne participe en rien à la fluidité de la lecture. Il est curieux de remarquer que Léo avait déjà eu recours à un tel artifice pour le premier tome de Bételgeuse avant de l'abandonner totalement. Il y revient dans ce premier tome d'Antarès. Y aurait-il une raison impérieuse à cela ? Elle n'est en tout cas pas très claire.
Les nouveaux personnages sont quant à eux peu intéressants, dès lors que nous découvrons d'emblée un trio blanc - noir - jaune trop cliché pour séduire, frôlant le trop-plein de bons sentiments. L'imagination aurait-elle définitivement quitté un auteur qui nous avait si brillamment diverti au début de notre périple dans les Mondes d'Aldébaran ? Tout dans cet album, ne serait-ce qu'un titre confondant d'originalité, le laisse à penser. Il y a pourtant une réelle nouveauté : pour la première fois, l'auteur livre clairement un récit d'anticipation ! En effet, la moitié de l'album a pour cadre, non pas une planète lointaine, mais bien notre bonne vieille terre qui affiche les séquelles de nos vices actuels : pollution, réchauffement climatique, guerres de religion, disparitions d'espèces animales, etc. Après deux cycles entièrement consacrés à l'humanité au sens large, Léo semble donc vouloir se rapprocher encore de ses lecteurs en abordant des thèmes qui leur sont chers. Initiative bienvenue, et même salutaire pour une série qui avait pris la fâcheuse habitude de se répéter. Il est toutefois à espérer que ces points seront traités plus en profondeur par la suite car, à l'image d'une anecdotique église de Notre Dame en ruines, ils servent plus de toile de fond que de base à un récit qui peine à décoller. La somme des informations délivrées, que ce soit sur le futur de la terre ou le présent des protagonistes, oblige l'auteur à rester à la surface des choses. Il en ressort plus une impression de cafouillage que de cohésion. L'ensemble est de nouveau, et ça en devient une habitude, handicapé par des dialogues peu naturels qui empêchent de partager les doutes et questionnements des personnages. Au niveau visuel, c'est le statu quo. Les esprits les plus retors feront même remarquer que le bestiaire n'est pas si exceptionnel qu'à l'accoutumée et que toute la partie se déroulant sur Terre offre peu d'occasions de se pâmer. Le rendu général reste toutefois dans la lignée de la série : de quoi satisfaire les amateurs sans les brusquer, pas de quoi convaincre les réfractaires de toujours.
D'Aldébaran à Bételgeuse, puis de Bételgeuse à Antarès, Léo n'a jamais réalisé un album qui soit vraiment mauvais. Il n'en a jamais non plus fait d'exceptionnellement bon, mais là n'est pas le fond du problème : c'est la lassitude qui empêche de goûter comme aux premiers temps aux Mondes d'Aldébaran, et la peur devant un avenir plus qu'incertain. Verdict sans appel, me direz-vous ? Peut-être. Mais il faut rendre à César ce qui est à César : Léo est parvenu à créer un univers qui lui est propre. Voilà qui n'est pas à la portée du premier venu, et encore moins du premier chroniqueur venu qui est fort prompt à manier le fouet dès que la déception pointe le bout de son nez. Et puis soyons honnêtes ! Aurait-il été possible de tant disserter sur une œuvre dénuée d'intérêt ? Non, bien sûr que non. Mais ça aurait pu être tellement mieux que l'amant éconduit aura toujours assez de rancœur pour nourrir sa mauvaise foi...
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